‹ Å’uvres illustréesChapitre 1043 sur 1154 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

LE BARON, en costume de chasse ; LÉOPOLD, un album à la main ; ils entrent par le fond.

Le baron. C’est vous, Léopold!., vous, que je retrouve au fond de la Bretagne!..

léopold. Moi-même, mon cher baron... car je crois que vous êtes baron?

le baron. Comme tout le monde!., pour mon plaisir et pour mon argent! Banqu'er, voilà le solide, le nécessaire! Baron. .

léopold. Le superflu.

le uaron. La baronnie de Kérandal... une propriété superbe! . J’ai lu ça, un matin, dans mon journal, au coin de mon feu, à Paris... située en Bretagne, au bord de la mer... douze cents arpents!..

léopold. Une vue superbe.

le baron. Trois mille francs d’impositions; j’ai acheté! Et j’y viens...

léopold. Pour la chasse.

le baron. Et pour les élections... Ils n’ont rien dans ce pays... pas de députés!

léopold. Et vous vous mettez sur les rangs? le baron. Vous l’avez dit... De malheureux paysans, sans moyens, sans éducation, sans esprit, et que je tiens... léopold. A représenter... à la Chambre.

le baron. Jcm’en crois digne!.. Tout le monde me l’assure ; et j’allais ce matin, mon fusil sur l’épaule, cherchant des perdreaux et des phrases à effet pour mon premier discours... quand, tout à coup... ô rencontre imprévue ef pittoresque!., j’aperçois, sur la pointe d’un rocher, un peintre, son album à la main, dessinant un de mes points de vue...

léopold. Sans votre permission... C’était moi. le baron. Ce jeune artiste que m’avait recommandé la petite marquise de Brevannes, ma parente... Et, je dois en convenir :

Air : de Voltaire chez Ninon.

Vous avez fait, moi, je suis franc.

Un portrait charmant de ma femme, léopold, modestement.

Monsieur... il était ressemblant!

le baron.

Mais, et c’est là que je vous blâme,

Sombre, misanthrope et bourru.

De visites vous êtes chiche !

Et l’on ne vous a plus revu...

Vous êtes donc devenu riche !

Seriez-vous donc devenu riche?

léopold. Au contraire!.. Mes capitaux se composent de deux billets de cinq cents francs; c’est fout ce que j’ai pour visiter l’Europe, en commençant par la Bretagne.

le baron. Pourquoi donc alors me négligiez-vous? Que dialMe! je vous l'ai dit... je suis baron, je suis banquier... je suis bon enfant... En fréquentant les gens riches, on a l’air de l’être, et souvent ça vous aide à le devenir! La baronne, ma femme, qui vous estime beaucoup, vous a envoyé cet hiver plusieurs invitations...

léopold. Je l’en remercie... et vous aussi. le baron. Ça m’aurait fait plaisir de vous avoir... parce qu’un peintre... un artiste... ça fait bien dans un salon... Les arts... et la banque, vous comprenez... Mais il paraît que vous n’allez nulle part.

léopold. C’est Vrai!

le baron. Et je ne vous ai vu à Paris que dans une seule maison... 11 y a près de deux ans... ma fol!.. C’était au faubourg Saint-Germain, chez cette petite marquise de Brevannes, une femme délicieuse, ravissante... (A Léopold, qui tressaille.) Qu’avez-vous donc?

léopold. Rien, Monsieur, rien... {Avec intérêt.) Vous la connaissiez beaucoup ?

le baron. Nous étions alliés... parents éloignés, par ma femme... Et, dans le peu que je l’ai vue... il est vrai que je suis un amateur... je me rappejle lui avoir fait une déclaration...

léopold. Vous, Monsieur!

le baron. Qui l’a fait éclater de rire... parole d’honneur!.. Tout le monde l’adorait, excepté son mari... Un sabreur, un libertin, un joueur! qui aurait mangé, à lui seul, toute son immense fortune... Il avait commencé... Et l’on dit même que, lorsqu’elle refusait de signer et de s’engager pour lui, il levait la cravache sur elle.

léopold. Et vous l’avez souffert !.. vous, ses parents, ses amis ! [A. pari.) Ah ! si je l’avais su ! ah ! si j’ava:s été alors à Paris... {Haut, avec colère.) Son mari, voyezvous, son mari...

L’IMAGE

le baron. Eh bien?

LÉOPOLD. En arrivant de Rome... j'ai couru à son hôtel ... Il n’y était plus... Parti!..

le baron. A Calcutta, rien que cela! Et que lui vouliezvous, mon cher?

léopold, avec rage. Le tuer... (Se reprenant .) Pour des raisons personnelles... et particulières... le baron. C’est différent.

léopold. Mais, patience... il reviendra! et je le tuerai, vous dis-je !

le baron. Je vous en défie.

léopold. Moi!..

le baron. Je vous en défie!

léopold. Et pourquoi?

le baron. Parce qu’il est mort... en duel... On a été sur vos brisées!

léopold, stupéfait. Mort! lui!., le marquis!.. le baron. Il n’y a pas à en douter... C’est son adversaire, dont je suis le banquier, son adversaire lui-même qui me l’a écrit... J’ai reçu la lettre hier, et le journal de ce matin publie la nouvelle... Voyez plutôt. (Lui remettant le journal et lui indiquant le passage qu’il lit avec lui.) « A Calcutta, où il était allé pour refaire sa « fortune... Tué en duel... depuis plus d’un an... à la « suite d’une scène de jeu!.. »

léopold, lui rendant le journal , que le baron jette sur la table, à droite. C’est vrai... c’est vrai... Il aura donc impunément outragé et torturé sa pauvre femme’..

le baron. Ah ça! mon cher... c’est donc pour la marquise... une reconnaissance?..

léopold. Qui ne finira qu’avec moi. Je lui dois tout! Pauvre et inconnu... sans appui... sans protecteurs... je mourais de faim dans mon sixième étage... le baron. Parbleu! il fallait bien vous faire connaître. léopold. Et comment? On avait refusé à l’exposition mon premier ouvrage... J’avais la fièvre, le délire... et, dans ma fureur, j’avais déchiré la toile de mon tableau avec un couteau que j’allais tourner contre moi-même... lorsqu’on frappe à ma porte... et je vois une jeune dame suivie d’un domestique en livrée!.. De la mansarde voisine, où elle venait de porter des secours, elle m’avait entendu, sans doute; car, d’une voix douce et bienveillante, elle me dit : « Vous êtes peintre, Monsieur?

Oui, Madame. — Je viens vous commander un tableau. Courage! allons, du courage! » Je ne sais ce que je devins, ni ce que je lui répondis... Je crois seulement que, de surprise, je tombai à ses pieds. — Mais, le lendemain, je courus à son hôtel, où ce luxe qui l’environnait, ces glaces, ces peintures, ces riches étoffes d’or et de soie, frappèrent à peine mes yeux; je no voyais qu’elle... Ange pour la bonté, elle l’était encore parles traits... ces traits qu’on eût adorés seulement comme peintre... et je l’étais... Ali! mieux encore déjà!

Air : de Lantara.

Dans ces lieux, à sa voix fidèles,

Tous les talents venaient se rassembler;

Et contre ses peines cruelles.

On la voyait auprès d’elle appeler.

Pour oublier et pour se consoler.

Les arts, dont l’ascendant suprême Ou dont le pouvoir enchanteur Ajoute encore un charme au bonheur même,

Dérobe une larme au malheur.

LE baron. Et votre tableau... celui qu’elle vous avait commandé ?

léopold. Il fut reçu... celui-là; il eut les honneurs de l’exposition... Tout le monde en fit l’éloge... Peu m’importait... Mais elle! elle le trouva bien... Elle le plaça dans son boudoir... sous ses yeux! Ah! ce jour-là fut le plus heureux de ma vie! Ce fut le seul... Je sentais bien que j’avais besoin de voir l’Italie et d’étudier les grands

maîtres... Mais un tel voyage... m’était impossible... Elle m’avait deviné sans doute... car je reçus d’elle une lettre, c’est la seule que je possède... « Voici, me disait-elle, de « quoi faire un voyage de deux ans en Italie... On se dis- « putera un jour vos tableaux... Moi, qui spécule, je m’y « prends d’avance et vous achète les deux premiers Cou- « rage, Léopold!.. Ce nom-là porte bonheur en peinture. « Vous partez pauvre et inconnu comme Léopold Robert ! « vous reviendrez comme lui. » Ah ! elle avait raison de me le citer... Je n’avais pas son génie; mais, comme lui, j’avais dans le cœur une ‘de ces passions dont on ne guérit pas; comme lui, mes regards s’étaient élevés trop haut,

et, en proie à un amour insensé, je me disais comme lui : La gloire expiera tout! Aussi je travaillais avec ardeur, avec succès... avec quelque talent... Oui, oui, j’en aurais

eu. .. ils le disaient tous... Et moi, je sentais que, pour éclore, ce talent n’avait besoin que de son regard... Je revenais à Paris, heureux de la revoir... et le coup le plus imprévu, le plus fatal!.. J’appreDds que, depuis plusieurs mois... tant de jeunesse... de fraîcheur... de beauté... Ah! Monsieur... c’est horrible !

le baron. Eh! oui... sans doute... en 1832... ce fléau qui ne respectait rien!.. Et subitement... en quelques heures... avant qu’on ait eu le temps de nous écrire... car aucun de ses parents n’était à Paris... pas même son mari... qui, alors, buvait et chassait dans ses terres!

léopold. Et ce mari!., ce mari! Ah! pour ma vengeance... il devait mourir plus tard.

le baron. Ou plus tôt... avant sa femme, par exemple... pour la laisser libre et heureuse... Mais il y a des gens qui ne savent rien faire à propos! Et la marquise savaitelle au moins à quel point vous l’aimiez?

léopold. Elle ne s’en doutait même pas! Jamais je n’aurais osé le dire, ni à elle... ni à personne au monde. Et si, aujourd’hui, je vous fais un tel aveu, c’est qu’elle n’est plus... c’est que parler d’elle est le seul bonheur que j’éprouve Je n’en ai pas d’autre... Il ne me reste rien... pas même son image !

Air d’Aristippe.

Quand, sur ma toile et d’une main craintive,

Je veux tracer ses traits... de souvenir...

Son ombre, hélas! m’échappe... fugitive,

Et je ne puis la retenir...

Sous mes pinceaux je ne puis la saisir.

Portrait chéri, muet et doux langage.

Souvenir d’elle, espoir de ma douleur.

Je vous demande en vain... et son image N’existe plus que dans mon cœur !

le baron. N’est-ce que cela, mon pauvre garçon?.. Eh bien ! si je vous donnais le plaisir de la voir encore.,. léopold. Vous... monsieur le baron!

le baron. El non pas en peinture!

léopold. Vous voulez rire de moi!

le baron. Nullement! Je suis ici depuis deux jours, et hier matin, j’ai aperçu une jeune fille du village, Madeleine, une espèce de petite niaise, une vachère, une laitière, dont la ressemblance avec la marquise est prodigieuse.

léopold. Ce n’est pas possible !

LE BARON. Non pas que ce soit absolument la même chose... mais, dans l’air... dans l’ensemble de la figure... il y a tant d’analogie, qu’en l’apercevant je n'ai pu m’empêcher de dire : Ah! mon Dieu!.. Je l’ai dit trois fois.

léopold. Et comment expliquer une telle bizarrerie... un tel jeu du hasard?..

le baron. D’une manière très-naturelle, et sans être un savant... je ne suis pas de l’Académie des sciences. Dieu merci!., mais je me suis rappelé que le vicomte d’Auray père de la marquise, avait fait, en 1815, la guerre de la Vendée, et que, pendant près de trois mois, il avait habité ce pays... Or, le vicomte, royaliste pur et galant che-

L'IMAGE

valier, aimait toutes les Vendéennes, surtout quand elles étaient jeunes et gentilles, et la mère de Madeleine était, dit-on, fort jolie... ce qui fait que Madeleine et la marquise pourraient bien être parentes de très-près.

léopold, Je comprends; et cette idée seule me cause une émotion que je ne puis vous rendre... Où est Madeleine’.. où pourrai-je lavoir?

le baron. Ici môme... car elle apporte, tous les matins, le lait pour la consommation du château.., Et, tenez... je l’entends...

léopold, portant la main à son C <çur. Ah!., mou Dieu!..

Page 1