SCENE IV
Les mêmes, PIERRE, en garde champêtre.
pierre, entrant par le fond et parlant au dehors. Ah! tu fais le fier?,, tu ne veux rien donner?.. Tu seras couché sur mon procès-verbal !
le baron. Qu’est-ce, Pierre?
pierre, l’apercevant. Dieu ! monsieur le baron! (Haut.) C’est rien, Monseigneur, c’est un délinquant. On ne voit que ça... Ils vont dans la forêt faire du bois mort... avec dubois vert... et alors faut m’entendre crier... Parce que les intérêts de Monseigneur avant tout, et je mets sur le procès-verbal tous ceux. ..
le baron. Qui ne te donnent pas pour boire! pierre, regardant Madeleine. Qui a dit cela?., des envieux, des mauvaises langues... La preuve que je n’épargne personne... pas même ma famille, c’est que j’ai dénoncé hier ma cousine Madeleine, ici présente... pour avoir laissé aller ses vaches dans le pré de Monseigneur, et que, compris mes déboursés et mes honoraires, il y a amende de trois écus...
madeleine. A moi?..
pierre. A toi... délinquante !
madeleine, pleurant. Et des injures encore par-dessus le marché... sans compter les frais. Mon Dieu! mon Dieu! commentque je pourrai jamais payer tout cela?..
le baron. Allons, ne te désole pas... C’est grave! très-grave!., mais on verra à arranger cette affaire-là. pierre. C’est ça... toujours des protections... le baron, Dénoncer ta cousine!.. Tues aussi un fonctionnaire trop intègre.
pierre. Le paysan breton est comme ça... Quand il s’obstine une fois à quelque chose... et moi, je suis obstiné à l’honneur... à la probité .. et à ma rancune contre celle-ci... Car je la hais, c’te fille-là... Dieu! je lahais-t-y ! madeleine. Et pourquoi, mauvais cœur?
le baron. Oui, pourquoi?
pierre. Qu'est-ce qu’elle avait besoin de quitter nos parents, chez qui elle était, à Paimpol, pour venir habiter ici... cheux nous., chez ma mère... qui me choyait autrefois, et qui, depuis ce temps- là, me rudoie toujours?.. Toutes les préférences sont pour elle... Quand je reviens à la maison, il n’y a plus de lard salé, plus de soupe aux choux... Faut que je la fasse moi-même... que je la mange, moi... C’est moi qui fais tout dans la maison ! madeleine. Dame! je suis dehors,., je suisàmes bêtes... pierre. C’est à moi que tu dois être... à moi, qui ai tout le mal... car j’en ai, que ça me casse bras et jambes. Aussi, quand je vois les laquais de Monseigneur, bien habillés, bien nourris, bien chauffés... et rien à faire!, voilà un noble état, que je me dis. Et il me passe par la tète, à moi paysan, des idées de grandeur et d’ambition., que ça me vient par bouffées et m’empêche de dormir!.. le baron. Quoi ! vraiment, tu aspires?.. pierre. A être laquais!.. C’est mon idée... c’est mon rêve...
le baron. Troquer contre une livrée ta fierté et ton indépendance!
pierre. Au contraire! c’est pour être indépendant!.. Quand on se sert et qu’on se nourrit soi-même, on meurt de faim; mais quand on sert les autres, disait ce matin votre valet de chambre, on n’en prend qu’à son aise, et on est son maître.
le baron, à part. C’est bon à savoir.
pierre. Et si Monseigneur voulait m’emmener avec lui, à Paris... quand il y retournera... et me donner une place .. . indépendante ... à son service. . .
le baron. J’entends!.. Ce n’est pas impossible... (Regardant Madeleine.) Nous combinerons cela... en famille... Viens m’en reparler tantôt... quand j’y aurai réfléchi... ( A Madeleine, qui a pris un de ses pots à lait.) Eh bien! Madeleine, où vas-tu?
madeleine. Porter mon lait à l’office.
le baron, lui montrant l'autre pot au lait. Et le reste?..
madeleine. Pour faire le beurre et les fromages... Ma tante va venir m’aider...
pierre. C’est ça ! et, pendant ce temps-là, ma soupe se fera toute seule.
le baron. Et qui t’empêche d’aller déjeuner à l’office? pierre, avec joie. Comme surnuméraire?.. C’est dit...
Air d’Adam.
Ou d’ la brod’rie, ou des cordons,
Ou bien de la livrée.
De tout e’ qui brille, or ou galons,
Mon àme est enivrée.
Je m’installe auprès De vos laquais Et, m’attablant sans honte,
Sur ma futur’ dignité, j’ vais Prendre un fameux à-compte.
ENSEMBLE
Ou d’ la brod’rie, ou des cordons, etc.