SCENE PREMIERE
Les Prisonniers, ASCANIO; puis FÉDÉRIC.
(Au lever du rideau, plusieurs prisonniers se promènent sur la plate-forme ou regardent par dessus les créneaux du fond ; quelques-uns lisent. Ascanio , sur le premier plan, joue aux échecs sur le coin d'une table avec un prisonnier, tandis qu’un autre dessine sur l’autre bout de la table.)
CHŒUR
Air : Les chagrins, arrière! (SiréNr.)
Vive, en cette vie,
La philosophie!
Par elle, en tous lieux.
On sait être heureux!
Son pouvoir suprême Fait, eu prison même,
Trouver la gai té Et rêver la liberté!
ascanio. Échec à la dame!., je suis vainqueur! le prisonnier. Pas encore, seigneur Ascanio ; je pare l’échec... en prenant la tour!
ascanio. Parbleu, prenez-la, si vous voulez!., et celleci avec... j’ai assez de tours comme ça... Dieu, que c’est ennuyeux une prison!
le prisonnier. Vous ne faites que d'arriver. ascanio. C’est égal... il y a toujours longtemps qu’on y est. (Apercevant Fédéric qui vient de sortir de la chambre à droite, n° 1, il se lève brusquement.) Ah! le jeune marquis de Palavicini!
le prisonnier. Et notre partie ?
ascanio. Je vous la donne gagnée! (H serre la main
de Fédéric )
fédéric. Ascanio del Donao!.. le fils du grand-veneur!., le cousin du premier ministre .. vuus ausgi en prison!
ascanio. Tout le monde y est... e’est bon genre... Quel boulieur de se rencontrer!
fédéric. J’ameials mieux pour vous que ce fût ailleurs... Y a-t-il longtemps que Vous êtes dès nôtres?
ascanio. Depuis huit jours!. J étais d’abord dans un antre donjon... j’ai obtenu par protection d’ôtre transféré dans la tourelle des prisonniers d'Elat... Pour moi, qui ne suis qu’un étudiant... c’est bien dé l'honneur!
Fédéric, souriant. Dites-nous ce qui se passe dans notre duché de Parme et de Plaisance... car ici nous ne recevons pas de journaux.
ascanio. Voici les nouvelles lé6 plus fraîches... celles de la semaine dernière. . Notre nouveau duc, le prince régnant, voit toujours des libéraux et des curbu»ari... partout .. jusque dans sa ehâmbre à coucher .. et l’on dit que tous les soirs le ministre de la policé fait, en personne, une visite officielle sous le lit de Son Altesse.
FÉnÉRIC.
Air de Favart.
Ces princes là sont fort habiles.
De pire eu fils, tous gens d’espritl Mais ils veulent dormir tranqud eS.
Voilà comment, au moindre bruit.
De leur main, qu’à peine ils soulèvent.
Ils signent l’exil. . souvent mieux !
Puis... ils se rendorment!., et lèvent Que leurs sujets viveut heureux!
ascanio. C’est ainsi que sous le règne précédent, votre père, le seul homme d'Etat que nous ayons jamais eu... feder c. A été condamné comme lib rai!
ascanio. Ainsi que vous... Et sans votre jeunesse qui vous a valu un sursis...
fédéric Oui... ce n’est que différé!
ascanio. Allons donc!
fédéric. Peu m’importe, je vous le jure... car je tiens peu à la vie.
ascanio. Bah ! à vingt-cinq ans!.. Vous ne serez pas toujours en prison... et la vie est belle!
FEDEiiiG. Pour vous, Ascanio ; pas pour moi, qui n’ai déjà plus d’illusions et ne crois plus à rien!.. Songez
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donc k ce que j’ai déjà vu... à la position où je me suis trouvé ! . .
ascanio. Oui... joli cavalier, jeune, liche et lils d’un ministre!., tout le monde vous Taisait la cour... même les dames... vous ne voyiez autour de vous que des amis.
fedébic. Oui; mais mou père est tombé... tout le monde nous a oubliés... ou trahis!.. Moi, c’est tout | simple, je ne méritais ni un souvenir ni un regret... mais
j mou père, le marquis de Palavicini, qui n’avait fait que
du bien au pays, qui avait défendu jusqu’au dernier mo- I ment ses droits et ses libertés... s’est vu, au jour du danger, abandonné de tous... et il a marché au supplice sans qu’un bras s’élevât pour le défendre ou une voix pour le plaindre! . Ab! pardon!., je sais qu’au milieu de la foule silencieuse un cri s’est fait entendre : Vive Palaviciui!.. C’était vous, Ascanio, et je ne l’oublierai jamais.
ascanio. Oui, je m’étais peut-être mis là un peu trop en avant; mais, giàce à ma famille dont les opinions rétrogrades sont connues, on m’a traité comme uu étourdi... un écolier sans conséquence !
federic. Ce u'est donc point les suites de cette affaire qui vous amènent à la citadelle de Parme? ascanio. Non vraiment.
federic. Ah! tant mieux!
ascanio. C’est un débat intérieur... une affaire de famille... Pour laisser k mon frère ainé les litres et la fortune de la maison del Oongo, on avait décidé que je renoncerais au monde... Moi, j’avais décidé le contraire. . et je vais vous dire pourquoi... (4 demi-voix.) c’est que je suis amoureux !
fedéric. Un premier amour?
ascanio. Non, le second. . au moins; car, en sortant de l’Université, j’avais adoré... la comtesse de Lipari... une coquette qui s’est moquée de moi... vous en savez I quelque chose... ce qui m’a guéri sur-le-champ... Je ne i comprends pas les passions malheureuses... je ne peux ! aimer que quand on m’aime! et cette fois... j federic, souriant. Vous êtes bien amoureux!
ascanio, gaiement. Je m’en vante... C’est-à-dire non .. je ne m’en vante pas... mais c’est comme je vous le dis.
federic. Une autre grande dame?
ascanio. Du tout!., une beauté bien plus piquante et mille fois plus précieuse que l’or et les diamauts dont elle est entourée... d’habitude... C’est' la fille d’un orfèvre... la fille unique de maître Issachar.
fédéric. Issachar... à la place Maggiore... C’était notre joaillier, et je connais sa fille, la petite Rebecca, à qui j’achetais de temps en temps.
ascanio. C’est vrai! c’est vrai! car à son comptoir où j’allais tous les jours, nous parlions souvent de vous... comme de la pluie et du beau temps !
federic, souriant. Vous êtes bien bon!.. Et vous vous étiez d claré?..
ascanio. Pas encore!., parce que son père avait des idées singulières... Ces juifs sont si bizarres!.. Il avait deviné mon amour et m’avait fermé sa porte, en me déclarant qu’on n’entrait chez lui que par le mariage. federic. Ce qui vous rappela à la raison? ascanio. Au contraire... ça me la fit perdre totalement... et j’osai, dans ma folie, parler à la famille del Dongo des prétentions de la famille Issachar... A l’idée seule du moindre contact entre les deux maisons . indignation de la mienne, refus... de vingt-cinq pieds de haut-., et défense de penser désormais à, la belle -juive... Ce qui fit que, dès le soir même, je lui écrivis en "toutes lettres mon amour... lui offrant moi, le chevalier Ascanio del Dongo, cadet de bonne maison, mon nom, ma légitime et un mariage secret, le soir, à neuf heures, à l’église Notre-Dame del Bambino.
fédéric. Quoi! sérieusement?..
ascanio. Ce fut mon gouverneur, le vénérable Golgo-
tha, un homme sùr, qui remit lui-même ce billet à Rebecca... et me rapporta sa réponse... que voici; je l’ai toujours là... Tenez, lisez!
fédéric, lisant. « Je devrais vous refuser si je n’écou- « tais que la raison, mais raisonne-t-on quand on aime?..
« A ce soir... à neuf heures! »
ascanio, avec enthousiasme. C’est divin!., c’est délicieux!..
fédéric, froidement. C’est un billet qui ressemble k tous les autres... comparez-le à ceux que vous avez reçus... ascanio, naïvement. C’est le premier!
fedéric. Ah! je ne m’étonne plus... et ne vous demande pas si vous fûtes exact au rendez-vous.
ascanio. J’y étais à huit heures... et je me promenais depuis un siècle sous le portail de l’église, enveloppé dans mon manteau... quand, au lieu de Rebecca que j’attendais... je mè vois entouré par une troupe de spadassins que je n’attendais pas... et sans me faire aucun mal...
Air de Marianne.
D’un voile on me couvre la tête :
« En avant!., partez, postillon! »
La voiture roule et s’arrête Sous la voûte de ce donjon.
O destinée!
Quand l’hyménée Va nous lier,
Etre fait prisonnier!
fédéric, souriant.
Prison nouvelle!
ASCANIO
J'aimais mieux celle Dont Rebecca devait être geôlier!
Mais, par cette mesure atroce.
Mes parents se vengeaient, je croi.
De n’avoir pas été par moi Invités à ma noce!
Aussi, maintenant, c’est entre nous un défi... une guerre à mort... J’ai juré, déclaré, signifié aux del Dongo que j’épouserais Rebecca... etson père et toute la synagogue... ou que je me tuerais...
fédéric. Vous voulez rire?
ascanio. Non... je me tuerai... pour leur apprendre!.. Car je ne vous ai pas dit qu’afin de punir Issachar, mon futur beau-père, de l’appui qu’il était censé avoir prêté à nos amours... on l’a fait passer pour un carbonaro... pour un libéral!
fédéric. Est-ce que vraiment?..
ascanio. Du tout!., c’est un orfèvre!., pas autre chose... Mais, en attendant .. il est ici... sous clé, à la citadelle... et je cherche encore qui a conduit tout cela.
fédéric. Je vous le dirai, si vous voulez... c’est votre gouverneur, le vénérable Golgotha.
ascanio. Mon professeur!,, uil ami qui m’est tout dévoué !..
fédéric. On m’a assuré que c’était un homme capable de tout... pour de l’argent.
ascanio. Je n’en avais pas et n’en ai jamais eu. .. Ainsi vous voyez bien!.. ( Bruit au dehors.) Ah! voilà déjà l’heure de la promenade qui est terminée. fedéric. C’est notre geôlier.