‹ Å’uvres illustréesChapitre 1124 sur 1154 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

GIANINA, REBECCA.

( Rebecca , pendant la scène précédente, est toujours restée immobile, les yeux fixés du côté de la chambre n° 1.)

gianina. Eh bien! pas un mot... Il a été pour vous... bon et affectueux... et vous n’avez tiouvé à lui dire que... «Oui... oui.., Monseigneur... »

rebecca. Tu as raison... Il va me prendre pour une sotte... une Idiote..’, ou, ce qui est plus terrible encore, pour uno Ingrate!.. Mais, que veux-tu, rien qu’à sa vue, à sa voix, mes yeux se troublent, ma tète se perd, le cœur me manque ! Tiens, tu le vois bien, je ne sais plus où j’en suis...

gianina. Mamselle! Mamselle! remettez-vous... si on venait à te douter...

rebecca. Il n’y a que toi au monde... toi seule, Gianina... k qui je l’ai dit, et encore, parce que tu t’en es

aperçue !

gianina. Je vous aurais bien défiée de me le cacher... moi qui vous connais... moi qui, pendant cinq années, ne vous ai pas quittée... Oui, je serais morte alors de faim et de misère... si vous u’avlcz recueilli dans votre boutique une pauvre fille de votre âge dont vous avez fait votre amie! Et depuis deux ans que mon oncle a ici une place et m’a prise avec lui, Je u’al pas encore pu m’acquitter envers vous!..

rebecca. Y penses-tu?

gianina. Vous me permettrez bien alors de vous payer en amitié et .en dévouement... car moi, c’est vous! c’est une sœur!

rebecca. Je le sais... je le sais...

gianina. Aussi, à votre trouble... à votre embarras. je l’ai vu tout de suite :

Air : Ses yeux disent tout le contraire.

Votre père n’est pas, hélas!

Le seul ici qui vous amène !

Pour un père on n’hésite pas

A montrer sa crainte ou sa peine!

L’ seul avantage, en pareil cas.

C’est qu’au moins tout haut l’on soupire ;

Mais le plus grand chagrin, n’est-c’ pas?

C’est celui qu’on n’ose pas dire! •

rebecca. C’est vrai!., c’est vrai...

gianina. Eh bien! alors... dites-moi tout... et apprenez-moi comment cet amour-là est arrivé?

rebecca. Je ne l’ai jamais su... car, lorsque je m’ensuis aperçue... c’était déjà fait!.. Tout ce que je me rappelle, c’est qu’un dimanche, pendant que nos ouvriers travaillaient, le peuple s’étalt amassé devant la boutique en criant : A bas les juifs!.. Un jeune homme, qui passait par là, voulut calmer les furieux, et quoique atteint assez grièvement d’une pierre... là, à l’épaule, il finit parleur faire entendre raison, et mon père supplia notre défenseur, qui était blessé, d’entrer un instant dans notre boutique... Il avait un air si simple, si doux et si distingué... il recevait nos soins avec tant de reconnaissance, qu’on aurait dit que c’était lui qui était l’obligé... On pansa sa blessure... ce fut moi!., et ma main tremblait... tremblait... Enfin, sans nous dire son nom .. il partit... Ce fut fini... il n’en fut plus question...

REBECCA

gianina. En vérité?

REBECCA. C’est-à-dire... et je ne sais pourquoi, j’avais idée, à la manière dont il nous avait parlé de commerce, que c’était le lils d’un négociant ou d’un banquier, et je me disais: Un négociant et un orfèvre... il n’est pas impossible que... ça s’est vu... c’est convenable... Enfin, je pensais àcela tous les jours. . . lorsque, à la fin de la semaine , mon père reçut une commande d’orfévrôrie et de bijoux pour le premier ministre d’alors, le marquis de Palavicini... et nous nous rendîmes à son hôtel. Oh! que c’était beau et majestueux!., les riches appartements... quel nombreux domestique!., et puis deux ou trois antichambres qu’il nous fallut traverser... des habits dorés, chamarrés, je croyais que c’était encore de la livrée... c’étaient des courtisans... Enfin, nous entrâmes dans un petit boudoir...

Ah! je crois le voir encore, et je me le rappellerai toujours!.. Une porte s’ouvrit... et je vis paraître le marquis de Palavicini... le ministre !

gianina. Qui était, dit-on, superbe!

rebecca. Oh! je ne le vis pas... je ne vis rien!., parce qu’à côté de lui était un beau jeune homme à qui il disait : Mon fils!.. C’était lui... notre inconnu... notre défenseur !.. Je sentis un nuage obscurcir mes yeux, et mes genoux fléchir... C’en était fait de tous mes rêves!.. gianina. Eh bien?..

rebecca. Eh bien, depuis ce jour, mon père eut la pratique du ministre... et de plusieurs autres riches maisons de la cour... Fédéric... M. Fédéric venait luimême assez souvent chez nous... acheter des bijoux... c’était toujours à moi qu’il s’adressait. gianina. Et cela vous faisait plaisir?.. rebecca, avec dépit. Au contraire!.. 11 achetait toujours des colliers... des bracelets... des parures de femme... Et un soir que j’étais avec mon père au spectacle, à une place bien modeste... et cachée dans la foule, je vois, dans une belle première loge, celle du ministre, la plus jolie femme de la cour, la plus élégante et en même temps la plus coquette, la comtesse de Lipari... Il était là, auprès d’elle... la regardant avec une expression d’orgueil... de bonheur... de tendresse!., et elle portait une rivière en diamants, que M. Fédéric m’avait achetée quelques jours auparavant... Depuis ce soir-là, je le détestai... je ne le regardais plus... je lui parlais à peine et je tâchais de n’y plus penser...

gianina. Ah!

rebecca. Seulement, il y avait un petit jeune homme de grande maison, le jeune Ascanio del Dongo, qui venait aussi acheter... à crédit... Il était lié avec le fils du mi- y nistre... et, malgré moi... je le faisais parler sur M. Fédéric. . . et sur la comtesse de Lipari. . que lui, Ascanio, ne pouvait pas souffrir ! C’était un bon jeune homme , qui me racontait des choses qui me faisaient bien du chagrin! C’est égal!., j’avais du plaisir à avoir de la peine !

Ça m’aidait à l’oublier, et voilà, puisque tu veux le savoir, comment cet amour-là est venu et comment il est parti.

gianina. Oh! parti!.. Mais, dites-moi, Mademoiselle, quand le marquis de Palavicini et son fils furent condamnés?..

rebecca. Oh! quelle indignité!., trahis, abandonnés de tous, même de cette comtesse de Lipari... Oh! alors, j’oubliai tout... mon amour revint... Mais c’était bien!., c’était juste... il était malheureux! Si j’avais été homme, j’aurais voulu conspirer... j’aurais voulu une émeute... un soulèvement pour le délivrer... enfin, vois-tu...

gianina. Est-il possible! vous, Mamselle, d’ordinaire si timide et si calme?

rebecca. Oh! dès qu’il s’agit de lui!.. Ecoute ce que j’ai appris hier, d’une de nos pratiques qui est membre du conseil... Mon père, pour qui je l’implorais, ne court, m’a-t-il dit, aucun danger... Arrêté comme carbonaro, aucune charge ne s’élève contre lui, et sous quelques

jours 11 sera mis en liberté... D’ici là, je pourrai le voir, aujourd’hui, demain, tous les jours!

gianina. Quel bonheur!

rebecca. Oui... Mais quant au jeune marquis de Palavicini... la mort de son père l’a rendu l’idole du peuple et le point de ralliement des libéraux... C’est, malgré sa jeunesse, un chef de parti dangereux... On regrette de l’avoir épargné... et, pour ôter tout prétexte aux émeutes et aux complots.,, on est décidé àun exemple... gianina. On n’osera pas !

rebecca. Us oseront tout... ils ont si peur!

GIANINA. Et VOUS?...

rerecca. Je ne te parle pas de moi... je ne lui survivrai pas ...

gianina. Que dites-vous?

rebecaa. Ne t’effraie pas! je suis Calme... j’ai du sangfroid... Il y avait dans notre caisse dix mille ducats... j’en al pris cinq mille... je les ai là, en billets de banque... J’en puis disposer : la moitié de notre fortune vient de ma mère... et m’appartient.

gianina. Quoi! Mamselle, vous oseriez?..

rebecca, avec exaltation. Ah! ce n’est rien que cela, et pour lui j’ai fait bien plus encore. gianina. Plus encore?

rebecca. Ni lui ni mon père n’en sauront jamais rien... Dieu seul...

gianina. Ah !.. Qu’est-ce que c’est donc? rebecca. Tais-toi... tais— toi !.. Où en étais-je?.. Ah! .. Je me suis dit : J’irai trouver Gianina, ma soeur, mon amie; avec cet argent, elle gagnera quelque garde, quelque geôlier qui, aujourd’hui ou demain, fera évader Fédéric... Voilà mon espoir, je n’en ai pas d’autre... Me suis-je trompée? ( Elle lui remet une bourse.)

gianina. Non... non... Et pour moi du moins... je suis trop heureuse... car voilà l’occasion que je demandais... de m’acquitter envers vous. Aujourd’hui, justement, mon oncle Gennaro a remis ses clés et sa surveillance à quelqu’un...

rebecca, vivement. Quelqu’un?..

gianina, baissant les yeux. Sur qui j’aurais bien quelque pouvoir.

Air de Voltaire chez Ninon ;

Je crois bien qu’il m’obéirait Si je voulais être obéie!

Pour ça...

REBECCA

Que faut-il ?

GIANINA.

Il faudrait

L’aimer un peu !

REBECCA

Je t’en supplie!

Fais, pour moi, qu’il soit adoré.

GIANINA.

Qui, moi! Mamselle... que je l’aime?

REBECCA

Aime-le... je te le rendrai!..

GIANINA.

Il me le rendra bien lui-inéme!

Silence ! c’est lui... ^j|L

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