SCENE II
FÉDÉRIC, sortant de la porte à gauche; REBECCA, endormie.
fédéric. Jamais nuit ne m’a paru aussi longue! Et tant d’événements m’ont agité depuis hier, qu’il m’est impossible de... (Apercevant Rebccca.) Ah! mon Dieu! Rebecca! ici, dans ce fauteuil! Elle n’est donc pas rentrée dans son appartement...
rebccca, dormant. Je t’aime!
féderic, écoutant. Elle parle en dormant! rebecca, de mime. Je t’aime!., et depuis si longtemps ...
fédéric. Elle lève à Ascanio!.. Pauvre enfant!.. J’ai déjà, hier soir, adressé ma demande en nullité au souverain Chapitre et au cardinal-légat qui en est le président... 11 m’a assuré que la décision ne pouvait être doutcuso! Et, en effet, union entre un catholique et une juive, il n’en faut pas davantage aux yeux du Saint-Siège. Et si je ne puis plus, comme je le voulais, fairo épous :r ma veuve à Ascanio, je la lui rendrai du moins libre et pure!., je l’ai juré!..
rebecca, dormant. Fèdéric!..
féderic. Mon nom !
rebecca, de même. Fédéric!.. à lui!., toujours à lui !.. fèdéric, vivement. Toujours! Non, non, qu’elle se rassure!.. ce ne sera pas pour longtemps; demain, je l'espère bien... Et, d’ici là... quelque ennuyeux que ce soit, je vais tout lui dire. . ( Il fait quelques pas et s’arrête près du fauteuil ) Elle dort si bien!., et la rêve lier pour lui donner des explications qui, après tout, ne sont pour moi ni faciles, ni agréables!.. Ascanio s’en chargera, c’est bien le moins!.. Je veux seulement qu’à son réveil, elle trouve le bonheur... là! ( Montrant la table à droite.) Je vais lui écrire tout uniment la vérité... Que je ne l’aime pas, que je ne l’ai jamais aimée... et que, ce matin, dans quelques heures, tous nos liens seront rompus! (Il se met à la table à droite et écrit.)
rebecca, à gauche. Fédéric!.. (S'éveillant et regardant autour d'elle .) Ah! c’est lui!..
fédéric, à la table. La voilà réveillée!.. N’importe!., achevons!.. (Il continue à écrire.)
rebecca, s’approchant de lui. Vous voilà donc de retour, Monsieur!
fédéric, écrivant. A l’instant même... et je reviens avec des nouvelles qui vous feront plaisir! rebecca. Si elles vous en font, à vous! féderic. A moi?.. ( Cessant d’écrire et la regardant, à part.) Il n’est pas à plaindre, le chevalier, et je conçois sa folie !.. Je n’avais jamais fait attention à cette petite Rebecca... Elle est chai mante avec ces nouveaux habits... elle a des manières nobles, distinguées... La fille de l’orfévre a l’air d’étre née marquise !
rebecca, étonnée. Comme vous me regardez, Monseigneur !
fédéric, souriant- Eh! mais... n’est-il pas permis de regarder...
rebecca. Sa femme!., si vraiment!..
fédéric, à part et se levant. Surtout quand elle doit l’ètre pour si peu de temps! (Haut.) Je vous disais donc,
mon enfant, que je me suis occupé du chevalier Ascanio del Dongo... Il est libre depuis hier soir!
rebecca, tranquillement. Tant mieux! j’en suis enchantée!
fédéric, laregardant avec malice. Vous me dites cela bien froidement... On m’a cependant assuré qu’il vous avait aimée... un peu...
rebecca, naïvement. Oh! beaucoup!.. Il venait trèssouvent chez mon père.
fédéric. Et on le dit si aimable, qu’il devait vous plaire! rebecca. A moi!., non.
fèdéric, d'un air d’incrédulité. En vérité? rebecca, tranquillement. Jamais.
fédéric, à part. Au fait, elle n’est pas obligée de me l’avouer... (Haut.) Je connaissais ses goûts et ses idées, j’ai fait accueillir la demande qu’il faisait d’une sous-lieutenance... j’en avais le pouvoir, car je reviens du palais où, malgré mes refus, fondés sur mon inexpérience et ma jeunesse, il m’a fallu accepter la part de puissance que l’on m’offrait... Vous allez me trouver bien faible ou bien ambitieux !
rebecca. Non, vraiment... car le pouvoir ne présente en ce moment que des difficultés, des haines ou des périls!.. l’accepter est d’un homme de cœur et d’un honnête homme!
fédéric, avec satisfaction. Vraiment!
rebecca. Il est toujours permis de se retirer quand tout va bien et qu’il n’y a plus de danger!
fédéric, lui prenant la main. C’est ee que je me suis dit.
rebecca. C’est très-bien, Monseigneur... c’est bien ! fédéric, à part, la regardant. Allons, Ascanio aura là une femme de bon conseil!.. Du jugement!., de nobles sentiments... ça ne se trouve pas tous les jours, même chez les duchesses... (Haut, à Rebecca.) Ainsi donc, mon enfant, vous ne concevez pas qu’on aime les titres et les honneurs?
rerf.cca. Il y a des gens à qui cela est nécessaire... mais vous, Monseigneur, vous n’en avez pas besoin pour être honoré... et aimé! (Baissant les yeux.) C’est ce qu’ils disent tous!..
fédéric. Est-ce aussi votre pensée?
rebecca. Il serait bien étonnant que votre femme ne fût pas de l’avis de tout le monde !
fédéric. Et moi je dis, Rebecca, que les titres et les honneurs, vous les méritez mieux que personne...
rebecca. Moins je serai en vue, plus je me croirai à ma place... Une plus modeste m’eût sans doute mieux convenu... (Souriant.) mais telle qu’elle est.,, c’est égal... il faut bien se résigner...
fédéric. Oui, je le sais, résignée à me consacrer votre vie...
rebecca. C’était déjà fait! et depuis longtemps. fédéric. Que dites-vous?
rebecca. Me croyez-vous donc une ingrate?.. N’est-ce pas vous qui nous avez défendus et protégés?,, n’est-ce pas vous qui m’avez rendu mon père?.. Vous pouvez oublier vos bienfaits... mais pour moi... (Montrant son cœur.) ils seront toujours là ! et cfbyez que ma reconnaissance, mon amitié, mon...
fédéric. Merci, mon enfant, merci!.. (A part.) Il ne lui manquait plus que eela... un bon cœur!.. En vérité, Ascanio est trop heureux! et l’on aurait soi-même uu choix à faire, qu’on ne pourrait demander ni espérer riende mieux.
rebecca, s’ approchant de lui. Qu’avez-vous donc?.. fédéric. C’est qu’en vous écoutant, en ‘vous regardant... j’otibiiais une lettre que j’ai commencée! rebecca, avec joie. En vérité?
fédéric. Une lettre qui. m’avait semblé d’abord la plus aisée du monde à écrire; et qui me paraît maintenant beaucoup plus difficile.
REBECCA
rebecca. Allons donc!., est-ce que rien est difficile pour ’ vous?..
fédéric, lentement et la regardant. J’y aurai quelque mérite, je vous le jure... et peut-être, s’il ne tenait qu’à moi .. mais j’ai promis, j’ai donné ma parole.
rebecca, vivement. Il faut la tenir, Monseigneur!
(. Doucement et s’ approchant de lui.) Si je pouvais vous y aider...
fédéric, vivement. Non... au contraire!
rebecca. Je comprends! c’est quelque secret d’Etat!.. fédéric. Oui... oui, un travail important! rebecca. Et vous craignez ma curiosité!.. Rassurezvous?.. je ne suis pas du tout curieuse?,. Mais je pourrais vous gêner et je me retire !
fédéric, la retenant. Non pas! restez, je vous prie...
[A part.) Pour le peu de temps que cela doit durer... {Haut.) Ne me privez pas de votre présence... A moins que vous n’ayez peur de vous ennuyer... rebecca. Je ne m’ennuie jamais !
fédéric, àpart. Une qualité de plus!.. rebecca, montrant la porte à gauche. Cette nuit, j’ai vu là un rouet.
fédéric. Celui de ma mère, que je conserve. rebecca, courant le chercher. Un meuble de famille... tant mieux!
fédéric, à part, la regardant. C’est inconcevable!., elle n’a pas l’air d’être malheureuse ! ou plutôt, comme elle le disait tout à l’heure, résignée à son sort, elle s’y j
soumet. (Avec un soupir.) Allons, achevons cette lettre ! '
[Il se remet à écrire ; pendant ce temps , Rebecca a été chercher le rouet et une chaise, et revient se placer tout à côté de Fédéric.)
fédéric, levant les yeux et regardant quelque temps en silence Rebecca qui file avec beaucoup d’attention.
Une jolie nuit de noce !
REBECCA
Am : Je possède un réduit obscur.
PREMIER COUPLET
Oui, votre mère était, dit-on, I
Des vertus le modèle.
Et ce meuble, dans son salon,
Est presque une leçon!
A mes yeux il rappelle Que le travail fidèle
Doit aujourd'hui, comme jadis.
Habiter mon logis !
{Fédéric cesse d’écrire, se lève et la regarde.)
Pour vous la gloire !.. et, Dieu merci!
Pour moi plus douces chaînes :
A l’État se doit mon mari,
Moi, je me dois à lui! I
Je ne veux que ses peines.
Elles seront les miennes!
Et quand le malheur reviendra, l
Je serai toujours là!
fédéric, debout et la regardant toujours.
Air : C'en est fait, je me risque. (Part du Diable.) j
Si naïve et si belle, à la voir, à l’entendre, !
( Portant la main à son cœur.) •
Quel sentiment vient ici m’agiter?..
De ce charme inconnu je ne puis me défendre.
Non, non, non, je n’y puis résister...
{Fédéric fait un pas vers Rebecca, puis s’arrête.)
ENSEMBLE
FÉDÉRIC
Qu’ai-je dit? quoi! j’oublie
Ma parole et l’honneur !
L’honneur veut que je fuie Ce charme séducteur.
Grand Dieu! quelle est ma peine!
Ce trésor que je voi,
Cette femme est la mienne;
Si je veux, c’est à moi!
A moi !
REBECCA
Oui, je suis son amie,
A moi seule est son cœur.
O bonheur de ma vie !
O moment enchanteur !
Ah! je respire à peine,
Mais ce n’est plus d'effroi!
Sa main presse la mienne,
Il m’aime, je le voi,
Je le voi.
fédéric, se rapprochant d’elle.
Le bonheur quit’est dû, je saurai te le rendre.
En tous les temps sur moi tu peux compter.
Oui, crois-en ma promesse et l’ami le plus tendre...
Ah ! je n’y puis plus résister...
Non... je n’y puis plus résister.
{Il la presse sur son cœur et l’embrasse, puis s'éloiqne d’elle vivement .)
EN SEMBLE
FÉDÉRIC
Qu’ai-je fait? quoi! j’oublie Ma parole et l’honneur?
Il faut donc que je fuie Ce charme séducteur.
Fuyons! car j’oublîrais mon serment et l’iionneur! rebecca, àpart.
Oui, je suis son amie,
A moi seule est son cœur,
O bonheur de ma vie!
O moment enchanteur!
En lui seul est ma vie ainsi que mon bonheur.
[Fédéric s’élance par ta porte à gauche et disparaît.)