SCENE IX
LE PRINCE, PEKI.
le prince. Enfin il nous laisse!., ce n’est pas sans peine! Eh bien! ma belle enfant, qu’aviez-vous à me dire?.. parlez...
peki. Je n’ose, plus.
le prince. D'où viennent vos chagrins ? Ne venez-vous pas de faire un brillant mariage? n’avez-vous pas un époux qui a du pouvoir, de la richesse... et que sans doute vous aimez?..
peki, baissant les yeux. Au contraire, Monseigneur, c’est que je ne l’aime pas...
le prince, à part, en riant. Ah! mon Dieu! [Haut.) Je conçois en effet qu’avec sa figure, ses soixante ans et ses quatre précédents mariages, il ne doit guère inspirer j de passion... mais au moins, et c’est beaucoup, vous n en ! aimez pas d’autres!., j peki, baissant les yeux. Je crois que si! le prince, gaiement. Vraiment!
peki. Yanko! un garçon de ferme de mon père, avec qui j’avais été élevée... mais il n’avait rien... que sou amour... ce n’était pas assez pour mon père qui voulait une dot. Et tout à l’heure, au moment de mon mariage... Le pauvre garçon... (Elle s’interrompt pour pleurer.)
LE CHEVAL DE BRONZE
le prince. Eli bien?
peki. Eh bien! dans son désespoir, il a couru au cheval de bronze...
le prince. Le cheval de bronze... Qu’est-ce que cela? peki. Vous ne le savez pas... et depuis six mois dans le pays il n’est question que de lui...
le prince. Oui, mais moi qui arrive à l’instant même, et qui voyage depuis un an...
peki. C’est juste !.. vous n’étiez pas ici ! Eh bien ! Monseigneur, apprenez donc qu’il y a six mois à peu près, on a vu tout à coup apparaître, sur un rocher de la montagne qui est en face denotrefermc, un grand clicvnlils bronze... qui est venu là on ne sait comment... car personne n’aurait pu l’y apporter .. et il arrivait sans doute du ciel ou de l’enfer ..
le prince, riant. Ce n’est pas possible! peki. Pas possible !
PREMIER COUPLET
Là-bas, sur un rocher sauvage,
S’élève ce cheval d’airain !
Sur lui voilà qu’avec courage S’élance un jeune mandarin.
Soudain au milieu des éclairs Il part... s’élance daus les airs J 11 s’élève... s’élève encore !
Mais où donc va-t-il?., on l’ignore!
Gardez-vous, pauvre pèlerin,
De monter le cheval d’airain!
DEUXIÈME COUPLET
Bientôt sur ce rocher aride Le coursier était revenu !
Mais de l’écuyer intrépide,
Hélas! on n’a jamais rien su.
Jamais il n’a revu ces lieux !
Perdu dans l’espace des cieux,
Là-haut, la-haut, sur un nuage,
Pour toujours peut-être il voyage.,.
Gardez-vous, pauvre pèlerin,
De monter le cheval d’airain !
TROISIÈME COUPLET
Yanko m’aimait dès son jeune âge;
Jugez de son mortel chagrin,
Quand il apprit qu’en mariage Me demandait un mandarin !
Il s’est élancé d’un air fier
Sur ce noir coursier qui fend l’air.
Et là-bas... là-bas... dans la nue,
Disparaissant à notre vue...
Tout mon bonheur a fui soudain Ainsi que le cheval d’airain !
le prince. Ah! que c'est amusant! et que ne suis-je avec lui !..
peki. Y pensez-vous?
le prince. Moi qui aimé les aventures et qui allais en chercher si loin... il y en avait une ici que personne ne pouvait soupçonner... ni expliquer...
peki. Si vraiment... Il est venu ici de Pékin des savants, (les lettrés, des grands mandarins de l’académie impériale, qui ont faitlà-dessus un rapport et une dissertation... comme quoi ils ontprouvé... qu’il y avait là un cheval de bronze!
le prince. La belle avance!.. Et ce cheval de bronze, où esl-il? ,
peki. 11 n’y est plus... puisque Yanko est monté dessus, et que tout à l’heure tous deux ont disparu .. En attendant me voilà mariée, me voilà la femme d’un mandarin que je nJÉiime pas... et je n’ai osé le dire ni à lui, ni à mon père, qui me fait peur, et qui m’aurait battue ; mais à vous, Monseigneur, qui avez l’air si bon, et qui êtes prince... si vous pouviez me démarier...
le prince. Hélas!... mon enfant, cela ne dé, end pas do moi ; il y a des lois à la Chine ; il faudrait que le mandarin Tsing-Sing consentit lui-même à te répudier... et il n’y a pas l’air disposé.
pf.ki. Lui qui a quatre femmes, et Yanko qui n’en a pas du tout.
le prince. Je crois qu’il lui céderait plutôt les quatre autres.
peki, pleurant. Ah! mon Dieu! mon Dieu!., il faudra le garder pour mari... Que je suis malheureuse!.. le prince. Allons, console-toi !
peki, pleurant toujours. Me consoler!, et qu’est-ce que je pourrais faire pour me consoler?
le prince. Aton âge... il y a bien des moyens... Et puisque enfin celui que tu aimais a disparu... puisqu’il ne doit plus jamais revenir.,.