JAKMANN ET LES VALETS
Ali! quel bruit, quel vacarme!
Par leur» cris, par leurs chansons.
Ils vont jeter l’alarma Dans tous les environs.
JAKMANN.
Je reconnais bien là mon maître J Généreux, aiinaul à paraître,
11 a voulu réunir à grands frais
Tous les plus tous des seigneurs irlandais.
(On entend chanter, dans la coulisse, le chœur suivant.) LE CHŒUR, dans la coulisse.
Amis, demain, que l’aurore Nous retrouve le verre en main }
Bacrhus nous invite encore :
Amis, buvons, buvons jusqu’à demain.
LE CHŒUR, sur la scène.
Ali! quel bruit, quel vacarme!
Par leurs cris, etc., etc.
Victor, entrant laserviette à la main.
Quelle abondance!
Quelle élégance!
C’est un souper délicieux.
Que de galté ! que de propos joyeux !
D’honneur, il me semble être en P rance.
JAKMANN.
A mon maître, à coup sûr, il en coûtera cher.
VICTOR
Que de vins délicats ! que de bouclions en l’air I Du vin d’A'i, moi j’aime la folie :
Dans sa foueuc charmante on dirait qu’il défie “ Le plus intrépide buveur.
(Imitant le bruit de plusieurs bouchons qui sautent .) Pif, pal', paf, pouf! ah! cette artillerie Vaut bien celle du champ d honneur.
ENSEMBLE
LE CHŒUR, dans la coulisse.
Amis, demain que l’aurore Nous retrouve, etc., etc.
VICTOR
Que j’aime ce vacarme !
. Cunnne eux, buvons, chantons.
Comme eux, jetons l’alara.e * Dans tous les environs.
LE CHŒUR, sur la scène .
Ali ! quel bruit, quel vacarme !
Par leurs cris, par leurs chansons,
Ils vont jeter l’alarme Dans tous les cnv.rons.
vtcTon. Allez donc, allez donc, on demande encore du champagne. (Plusieurs domestiques sortent.) jakm-ann. Quel beau souper!
VICTOR. Je m’en vante! un souper que j’ai commandé moi-mème à l’Aig’.o d’Or, la taverne ta plus renommée de la ville de Dublin.
JAKMANN. Il me semble seulement, monsieur Victor, que nos maîtres restent bien longtemps à table.
Victor. Eh! que vous importe?
jakmann. C’est qu’il faut qu’ils aient fini, pour que nous commencions.
viCTon. Monsieur Jakmann est pressé.
jakmann. Toujours; il faut que j’aille vite; c’est mon état... quand on est coureur d’un grand seigneur.
Victor. Une belle place, qui peut vous mener loin. jakmann. Trop loin; car, avec lord Fingar mon maître, on n’a pas un moment pour se reposer. Ne me parlez pas de ces jeunes gens à la mode, de ces brillants militaires, qui ont des inclinations dans tous les quartiers de la ville. L'inconstance est une chose terrible pour les courcuis. aussi, quoique je sois bion payé, j'envie quelquefois le sort de Thomas, le cocher.
victor. Je comprends, un poste plus élevé. jakmann. Non; mais c’ost qu’il est toujours assis; ça doit être si agréablo ! Moi, toute mon ambition est de m’asseoir un jour.
Victor. Comme nous allons le faire tout à l’heure, devant une bonne table.
jakmann. Oui, c’est une rotraite... et vous, monsieur Victor?
Victor. Moi, je ne suis que trop paisible! Valet de chambre parisien, et ne pouvant rester en place, tour a tour soldat, peintre, musicien, j’ai fait tous les métiers qui ne rapportent rien. J’ai manié le fusil en Belgique, le pinceau ,eit Italie, la guitare en Espagne, et revenant a la livrée, mes premières amours, j’ai quitté de nouveau ma patrie pour suivre sir Edouard Acton, seigneur irlandais, espérant avec lui courir les grandes aventures, et pericctionner ici mon génie naturel. Eh bien! pas du tout, je ne fais rien ; Je perds mon talent, je me rouille, faute d’exercice.
jakmann, se frottant les jambes. Ce n’est pus comme moi. Votre maître ne ressemble donc pas au mien? il u’aime pas toutes les belles?
Victor. Il n’en aime jamais qu’une à la fois; il a de l’ordre, et encore, dans ce moment-ci, celle qu’il adore, il ne sait pas où elle est; voilà ce qui nous retient dans l’inaction.
Jakmann. Vraiment!
viCTon. Eli! oui, une beauté céleste, une jeune Irlandaise, qui, comme lui, voyageait en France. Deux compatriotes qui se rencontrent en pays étranger sont si disposés à s’aimer! l’éloignement nous rapproche. Aussi, il parait que mon maître, car je n’étais pas encore à son service, était décidément amoureux, et que môme cet amour était partagé, lorsqu’une maudite lettre française tombe entre les mains de sa belle compatriote.
jakmann. Une lettre?
Victor. Oui, une ancienne passion, une inclination antérieure que nous avions oubliée depuis longtemps; mais, sans daigner se plaindre, sans nous adresser un reproche, sans môme faire attention à la date, ce qui, en fait de trahison, est bien essentiel, la belle Malvina est partie surle-champ, et, contre l’ordinaire des beautés fugitives, qui s’arrangent toujours pour être poursuivies, celle-ci n’a laissé aucun indice, aucune trace de son départ. Est-elle restée sur le continent? est-elle revenue dans les trois royaumes? c’est ce que mon maître n’a pu deviner, et e’est dans cette circonstance qu’il m’a pris à son service ; je suis entré dans Un interrègne.
jakmann. Vous ôtes bien heureux, il n’y en a jama s chez nous. Mais quel est ce bruit?
victor. Ce sont nos maîtres qui sortent de table ; à notre tour passons à l’office, et reposons-nous des fatigues de la nuit en faisant trinquer ensemble la France et 1 Angleterre. [Il passe le bras sur l'épaule de Jakmann, qui sourit malgré lui.) Il a ri! j’ai fait rire un Anglais! Allons, grave Jakmann, on fera quelque chose de vous,
LES DEUX NUITS
et ce premier accès de gaieté doit être inscrit parmi les exploits qui signaleront ma carrière. {Ils sortent par le fond.)