SCENE II
Les précédents, CARILL, portant des (leurs qu’il pose sur la table à droite.
strounn, brusquement . Qu’est-ce que tu viens faire ici? qui est-ce qui t’a permis d’entrer dans cette salle, où personne ne doit mettre le pied?
carill. Votre fille y est bien.
strounn. C’est pour cela que je ne veux pas que tu y sois; | vous êtes toujours ensemble.
carill. Si on peut dire celâ!.. après l'absence do trois mois que mademoiselle Betty vient de faire, et qui a été cause que je séchais sur pied. Ce que c’est que l’amour!., n’est-ce pas, mademoiselle Betty, que vous me trouvez maigri et enlaidi?
betty, tendrement. C’est vrai; pauvre Carill! carill. Je ne vous ferai pas le même compliment; car vous me semblez encore plus jolie, ce qui est bien mal à vous, et ce qui prouve bien peu d’affection de votre part.
strounn. As-tu bientôt fini? au lieu de mettre ces fleurs dans ce vase.
carill. M’y voilà, père Strounn : comme jardinier du château, c’est mon ouvrage de tous les soirs.
betty, à son père. Comment! depuis trois mois que vous m’avez envoyée chez ma tante, on n’a pas manqué un j seul jour de remplir ce grand vase de fleurs nouvelles... Et, dites-moi donc, mon père, pourquoi donc ça, pourquoi?..
strounn. Voilà déjà tes questions qui recommencent! betty. Depuis trois mois que je ne vous ai rien demandé. strounn. Oui, mais depuis trois jours que tu es revenue, tu l’en es bien dédommagée.
betty. Faut bien réparer le temps perdu; faut bien répondre à tous les gens du dehors, qui nous répètent tou'o la journée : « Mais que se passe-t-il donc au château de « Butland? tous les ponts sont levés ; dos hommes d’armes « sont postés nuit et jour à chaque entrée! » — Dame ! que je leur réponds, ce sont les ordres de lord Fingar, notre nouveau maître.
carill. « Mais quelle est, nous disent les autres, cette
LES DEUX NUITS
« voix plaintive qu’on entend du haut de la grande tour?
« (Mouvement de Strounn.) Et pourquoi n'y a-t-il per- « sonne au château où l’on s’ennuie à périr? » Dame ! que je leur réponds, ce sont les ordres de lord Fingar, notre nouveau matlrc.
strounn. C’est cela; voilà ce qu’il faut répondre à tous les curieux qui vous interrogent. (Avec mystère, les amenant sur le devant du théâtre.) Je vous l’ai déjà dit : c’est l'ombre decette princesse irlandaise quimourut ici l’an dernier, d’une chute de cheval. Dés que la nuit vient, elle erre dans cette vieille tour jusqu’à ce qu’on renouvelle les fleurs que le leu duc, notre ancien maître, ne manquait jamais d’aller, au coucher du soleil, déposer sur sa tumbe. (On entend à l’œil-de-bœuf un prélude de harpe.)
carill, tremblant. Voilà déjà son carillon qui commence. Ali! la, la !
bettï, feignant d’avoir peur. Cela me fait toujours frissonner.
carill. Et moi, donc!
betty, écoutant. C’est singulier! on dirait cet air montagnard que nous chantions hier.
carill. Faut croire que le revenant aime cet air-là.
BETTY. Répétoos-le, pour nous mettre bien avec lui.
AIR avec accompagnement de harpe.
carill, tremblant.
Tra, la, la, la, la...
betty, gaiement •
Tra, la, la, la, la.
malvina, dans la tour, répétant les dernières notes.
La, la, la, la.
(La voix de Carill s’aflaiblit par degrés.)
BETTY
Qu’as-tu donc? qui trouble tes sens?
CARILL.
C’est elle-même que j’entends.
Ecoutez.
malvina, en dehors, reprenant le motif.
Tra, la, la, la, la.
ensemble, sur le même motif.
strounn, à part.
De terreur il frissonne.
Et docile à ma voix.
Des ordres que je donne
Il ne rira plus, je le crois.
carill, tremblant.
Tra, la, la, la, la.
Je tremble, je frissonne La force m’abandonne.
Et je n’ai plus de voix.
La, la, la, la.
betty, riant.
La, la, la, la.
De terreur il frissonne,
J’ suis plus brave, je crois.
En mon cœur je soupçonne D’où provient cette voix.
La, la, la, la, la.
carill. C’est fini, je n’approcherai plus de cette tour. strounn, à part. C’est ce que je demande.
- betty. Comment fait donc lord Fingar qui, toutes les semaines, dit-on, vient s’y enfermer pendant une heure? carill. Ces mauvais sujets, ça ne craint rien. strounn. Un mauvais sujet! un noble lord qui a doublé mes gages! Aussi, il aura du zèle, de la loyauté et du dévouement pour son argent.
betty. L’argent, l’argent! vous n’avez jamais que ce mot-
là à dire. „ .... .,
strounn. C’est qu’il n’y a que celui-là qui ait du poids; les autres ne signifient rien. Et, pour que vous connaissiez i mes intentions, apprenez que, depuis trois mois, on m’a ! promis deux cents guinées que j’espère bien toucher ce ! soir à minuit.
car:ll. Vous auriez deux cents guinées de capital !
strounn. Oui, mon garçon. Je n’en suis pas plus fier pour cela ; mais, comme je n’aime pas les mésalliances, je ne veux donner ma fille qu’à quelqu’un qui en aura autant. L’égalité avant tout, voilà mes principes. carill Et moi qui n’ai rien!
strounn. Ça ne m’empêche pas d’avoir pour toi une estime proportionnée à ta fortune. Tu seras toujours mon ami, sans que ça te coûte rien; mais, pour être mon gendre, tu sais à quel prix, arrange-toi là-dessus ; (Montrant Betty.) et fais-lui tes adieux, pendant que je me chargerai de ces fleurs que je vais porter ce soir. (.4 part.) pour la dernière fois. (Il entre par la porte à gauche de l’acteur, qui est celle de la tour.)