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SCENE IV

DARMENTIÈRES, MISTRESS BERLINGTON, AGATHE.

mistress berlington, à la cantonade. C’est bien, attendez, on vous appellera. ( A Agathe.) Ah! ma belle demoiselle, je suis un peu pressée, faites-moi servir sur-lechamp.

agathe. Que désire Madame?

mistress berlington. Des étoffes de soie ; une garniture de salon ; quelque chose d’élégant... ( Darmentières , qui tient son journal, se retourne et lève la tête.) Eh! mais, je ne me trompe pas; c’est vous, docteur! darmentières. Mistress Berlington !

mistress berlington. J’allais chez vous, en sortant d’ici; c’est pour cela que j’avais gardé mes chevaux, quoique vous m’ayez recommandé l’exercice. . . (A Agathe.) Ah! Mademoiselle, voiià la note que mon tapissier a faite ;

LA MÉDECINE SANS MÉDECIN

voyez co qu’il me faut, je vous prie, ( Agathe passe dans le magasin; à Darmcntièrcs.) Vous viendrez avec mol, n’est-il pas vrai? je vous emmène.., darmentiéres. Non pas, on a besoin de moi ici; tandis que vous...

mistress herlington. Je ne peux pas m’en passer, docteur, je ne le peux pas ; depuis deux jours que je ne vous ai vu, je ne sais pas comment j’ai fait pour vivre Et vous me laissez! vous vous emportez contre moi!

darmentiéres. Il n’y a peut-être pas de quoi! vous qui, Française et veuve d’un négociant anglais, riche et sans enfants, me refusez cinquante louis pour traiter de pauvres malades qui meurent de faim!

sustRess berlington. Je n’avais pas d’afgeht. darmentièrés. Et aujourd'hui, de nouvelles emplettes.,. mistress berlington. Ne vous fâchez pas; j’ai envoyéee matin ce que vous exigiez afin que vous reveniez chez moi.

DABMentikres, qui jusque-là lui a toujours parlé crt lui tournant le dos, se retourne d’un air gracieux» C’est différent; vous êtes donc bien malade?

miSThess berlington. Oui, docteur.

darmentiéres. Et qu’avez -vous t mistress Berlington. Je ne sais, mais ce matin je me regardais dans ma glace, et je ne suis pas contente de moi; cela va mal, oh ! très-mal !

COUPLETS

PREMIER couplet.

Doucement je sommeille.

Mes songes sont heureux ;

Je déjeune à merveille, .

Et je dîne encor mieux ;

Et pourtant, moins légère.

Quand je veux m’élancer,

Je ne sais quoi sur terre Semble, hélas! me fixer.

Ma taille qu’on admire [Formant te ceréle avec ses dix doigts .)

Ne tient plus dans cela...

Chaque jour me retire Ma fraîcheur qui s’en va..

Ali! docteur, cher docteur, docteur, daignez me diro Quand cela reviendra,

DEUXIÈME COUPLET

De mes grâces parée.

Lorsque dans un salon Je passe la soirée A jouer au boston,

Tout ce qui m’environne A toujours cinquante ans;

Partout je vois l’automne Et jamais le printemps;

Plus de tendre sourire,

Regards et cœtcra.

Chaque jour me retire Un galant qui s’en va...

Ah! docteur, cher docteur, docteur, daignez me dire Quand cela reviendra.

darmentiéres. Je comprends, je comprends... ce que nous appelons une maladie chronique.

mistress berlington, effrayée. Chronique ! darmentiéres. Oui, qui vient avec le temps.

Mistress Berlington. Et ça se passera?

darmentiéres. Au contraire.

mistress Berlington. Et quel remède y a-t-U? darmentiéres. La raison ; if faut s’en faire une; ikfaut savoir vieillir.

mistress berlington. Qu’est-ce que cela signifie ? darmentiéres. Nous allons encore nous fâcher, maispeu importe; voilà mon ordonnance : Tl faut quitter le rose et les fleurs et les coiffures en cheveux; ne plus danser la galope, se créer des goûts paisibles, un intérieur agréable, se faire des amis; une famille ; et, pour commencer, vous raccommoder avec votre neveu, contre qui vous plaidez.

mistress berlington. Jamais ! je ne puis le souffrir. darmentiéres. Et moi, je l’aime de tout mon coeur. Un Anglais, cependant, le seul parent de feu votre mari; mais noble, généreux, un cœur d’or, qui, lors do ce duel où je l’ai soigné et où il a manqué mourir, voulait de force et malgré moi, me laisser toute sa fortune. Heureusement qu’en France les médecins n’héritent pas, sans cela je ne sais pas comment j’aurais fait pour m’y soustraire. Voilà ce qui vous convient, ce qui vous tiendra lieu de famille: il faut qu’il devienne votre fils.

mistress berlington. Mon fils! à moi! à mon âge! je me remarierai, plutôt. Savez-vous qu’il vient de gagner contre moi un procès qui lui donne une fortune immense, darmentiéres. Vous êtes si riche!

mistress berlington. On ne l’est jamais assez. Et j’en appelle. Savez-vous en outre qu’il s’est permis, dans un bal où je dansais, de ces railleries qu'on ne pardonne, pas? qu'il m’a tournée en ridicule, moi, docteur, mai? vous ne le eroirez pas?

darmentiéres. Si, parbleu!

mistress berlington. Et loin de me raccommoder avec lui, si je peux trouver quelque moyen de me venger, de l’humilier, de le tenir dans ma dépendance...

darmentiéres. Et c’est comme cela que vous voulez bien vous porter? De la colère, de l’emportement; voilà comme on se donne le choléra.

mistress berlington. Le choléra! ah! mon Dieu! moi qui en ai tant peur!

darmentiéres. Eh bien! il n’y a qu’un moyen de l’éviter : c’est d’avoir de la bonté, de la douceur... mistress berlington. J’en aurai.

darmentiéres. De bannir tout sentiment do haine, tout ee qui excite, tout ce qui irrite.

mistress berlington. Je verrai; je tâcherai; ce neveu, je le déteste bien, pourtant ; mais la santé avant tout.

agathe, rentrant. On vient de porter à la voiture de Madame tout ce qu’elle avait demandé; et si Madame n’est pas contente, nous changerons les étoffes.

mistress berlington. C’est bien, mon enfant, c’est bien. — Je vous verrai, docteur, n’est-il pas vrai? Vous m’avea dit tout à l’heure un mot qui me fait trembler; j’ai si peur maintenant de me mettre en colère, que cela me donne une irritation continuelle. Vous viendrez, n’est-ce pas? je ne crains plus rien quand je vous vols.

darmentiéres. C’est bon, c’est bon ; soilgez à mon ordonnance. [Mistress Berlington sort.)

DARMENTIÉRES, AGATHE.

darmentiéres. J’ai Cru qu’elle ne s’en irait pas. A nous deux maintenant, mon enfant; revenons à ce qui vous intéressa bien davantage, à votre père : il souffre, dites-vous?

agathe. Il dit que non, mais il me trompe; je le vois toujours triste, soucieux...

darmentiéres. Est-ce que son état l’ennuierait? agathe. Non, Monsieur; il y est si estimé, il y Jouit d’une telle considération...

darmentiéres. C’est égal, on tient à s’élever; le négociant veut devenir banquier, et le banquier ministre : c’est la maladie du siècle.

agathe. Mon père m’a toujours dit qu’il voulait vivre et mourir dans son comptoir.

darmentiéres. Alors ce n’est pas cela; mais s’il n’a pas d'ambition pour lui, peut-être en a-t-il pour vous; peutêtre des idées de mariage ?

AGATHE. Au contraire, depuis quelque temps il éloigne ces idées-là ; et si j’osais vous faire part de la dernière de mes observations, peut-être cela vous mettrait-il sur la voie. darmentiéres. Parlez, mon enfant.

LA MÉDECINE SANS MÉDECIN-

aoathe. Mais c’est que pour cela 11 faudrait entrer dans des détails qui me 'concernent.

darmentières. Raison de plus! on doit tout dire à son médecin; achevés, de grâce, achevés!

agathe. C’est qu’il y a deux mois, je me rendais à Rouen avec ma tante, en diligence, et voilà que l’essieu se brise ; la voiture verse...

darmentières. Jusque-là rien d’extraordinaire ; cela arrive tous les jours.

agathe. Mol, je n’eus aucun mal, mais ma tante fut asses grièvement blessée.

darmentières. Et je n’étais pas là !

agathe. Hélas! non! mais par bonheur, dans ce moment, passait sur la grande route une berline élégante où il n’y avait qu’un seul voyageur, un jeune étranger. Il s’élance de voiture, et avec une bouté, une obligeance que je n’oublierai jamais, il prodigue à ma tante les soins les plus touchants; voyant qu’elle avait besoin d’ètre transportée... darmentières. Il offre sa berline.

AGATHE. Oui, Monsieur ; il y monte avec nous jusqu’à la ville voisine, et là, loin de nous quitter, il reste auprès d’elle pendant deux jours, il y serait même demeuré bien davantage encore, si son domestique ne lui eût répété toute la journée en mauvais anglais : « Mais, Monsieur, l’ambassadeur vous attendra ! » Et, avant son départ, il voulait absolument savoir qui j’étais, mon nom, ma demeure. Moi, j’allais le lui dire; c’est ma tante qui m’en a empêchée, prétendant que ce n’était pas convenable, et cela est cause que je ne l’ai pas revu, et que je ne le reverrai sans doute jamais !

darmentières. Ce qui vous fait de la peine! agathe. Sans doute ! ne pouvoir s’acquitter envers lui, et lui témoigner notre reconnaissance...

darmentières. Et puis, qui sait? des idées de jeune fille ; un roman qui aurait pu, comme tous les autres, finir par un mariage.

agathe. Vous croyez ?

darmentières. Dame! ça s’est vu; et qu’en dit votre

père?

agathe. Mon père ! c’est justement là où je voulais en venir, et voilà le plus étonnant.

ROMANCE

Lorsque j’en parlais à mon père.

D’un air sombre et douloureux,

11 attachait sur moi les yeux.

Et des pleurs baignaient sa paupière, ur ce sujet alors supprimant mes discours.

Je n’en parle jamais... et j’y pense toujours.

deuxième couplet.

Quand pour moi dans le voisinage D’hymen par hasard on causait,

Soudain mon père soupirait A ce seul mot de mariage ;

Et moi, sur ce sujet, supprimant mes discours,

Je n’en parle jamais... et j’y pense toujours.

darmentières, réfléchissant. En effet, il y a dans cette appréhension, dans cet élpignement pour votre établissement, quelque chose qui, comme vous le disiez, peut nous faire arriver à la source du mal, et nous en viendrons à bout, je vous le promets.

agathe, le poussant à gauche. C’est mon père; le voilà! tenez, tenez, il ne nous aperçoit seulement pas; regardez comme il a l’air sombre et soucieux.

darmentières, l’examinant d'un air effrayé , et à part. Ah! mon Dieu! il y a dans ces traits-là du malheur réel. [Regardant encore.) Un morne désespoir! c'est plus sérieux que je ne pensais. ( A Agathe, à demi-voix .) Laissez-nous, mon enfant, laissez-nous ; il faut que nous soyons seuls.

agathe. Oui, monsieur le docteur. [Elle sort en faisant des signes à Darmentières.)

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