SCENE VI
DELAROCHE, DARMENTIÈRES.
(Delaroche est plongé dans ses réflexions; Darmentières, qui s’est assis en face de lui, l’examine toujours avec attention, la main et le menton appuyés sur sa canne.)
delaroche, à part. Cette lettre de change de Londres peut arriverd’un instant à l’autre ; dix mille francs à payer aujourd’hui, ce matin! Verdier, mon commis, ne revient pas! Verdier, que j’ai envoyé chez tous mes amis, si toutefois il en reste quand on est dans le malheur... (Il lève les yeux et aperçoit Darmentières assis vis-à-vis de lui et qui l’examine.) Ah! que veut Monsieur?
darmentières. Rien ; je vous attendais pour vous parler. delaroche, avec crainte. Monsieur est négociant, et vient de Londres peut-être ?
darmentières, à part. Comme il est troublé ! delaroche, avec désespoir. Vous venez de Londres, n’est-il pas vrai ?
darmentières. Non, Monsieur... ( Delaroche fait un geste de joie; à part.) C’est singulier, ce mot seul l’a calmé. (Haut.) Je suis de Paris, et, quoique vous ne me connaissiez pas, je suis de vos amis; car, lorsque je me mets une fois à aimer les gens, c’est de tout mon cœur, de toutes mes forces, et c’est ainsi déjà que j’aime votre fille. delaroche. Ma fille!
darmentières. Rassurez-vous, je ne viens pas vous la demander en mariage, je sais que cela vous déplaît, vous fait de la peine...
delaroche, avec trouble. A moi, Monsieur ? darmentières. On nn l’avait dit; j'en suis sûr maintenant, et c’est par intérêt, par amitié pour elle que je viens à votre secours.
delaroche, lui prenant la main. A mon secours, estil possible? Ah! Monsieur, vous me rendez la vie! darmentières. C’est mon devoir.
delaroche. Et qui vous amène vers moi? qui donc êtesvous?
darmentières, qui lui a pris le pouls. Darmentières, médecin.
delaroche, retirant sa main avec colère. Un médecin ! chez moi !
darmentières. Et pour qui me preniez-vous donc? delaroche. Un médecin ! quand j’ai déclaré que je ne voulais pas en voir, que je n’en avais pas besoin, que je n’étais pas malade.
darmentières. Plus que vous ne croyez ; mais rassurezvous, nous vous guérirons.
delaroche, avec colère. Monsieur...
darmentières. Oh! vous ne me connaissez pas! quand j’ai promis de sauver un malade, que cela lui convienne ou non, il faut qu’il en prenne son parti, et malgré la Faculté, malgré vous-même, je vous guérirai; oui, Monsieur, je l’ai promis, je vous guérirai; pour cela, il n’y a qu’une difficulté, c’est de savoir ce que vous avez, et nous le saurons, je suis déjà sur la voie.
delaroche. Silence, Monsieur, silence, on vient.