SCENE X
FRÉDÉRIC seul.
RÉCITATIF
Je craignais de trahir le secret de mon cœur.
( Regardant du côté par où Saldorf est sorti.) C’est donc lui qui causa le malheur de ma vie!
( Regardant du côté des fenêtres de madame de Saldorf.) Et toi, que j’adorais, toi , qui me fus ravie,
Comme moi, tu gémis en proie à ta douleur!
( Décachetant la lettre.)
Ah! depuis que je l’aime , à ses devoirs fidèle ,
Ce gage est le premier, qu’hélas! je reçus d’elle. Lisons: je ne le peux.
Ma man tremble , et les pleurs obscurcissent mes yeux. (Il s’arrête, essuie ses. yeux, portela lettre à ses lèvres,
puis il lit.)
« Frédéric, je fais mal en vous écrivant, et pourtant il « le faut, plaignez-moi et ne m’accusez pas! » Moi. accuser la vertu la plus pure! ( Continuant ) « Lorsqu’il y a « trois ans, votre général lui-même nous apprit la nou- « velle de votre mort, je ne vous dirai pas quelle fut ma « douleur; vous la comprendrez sans peine, vous que j’ai- « mais dès l’enfance, vous à qui je devais être unie! Si «J’avais été maltresse de mon sort, j’aurais voué à votre « souvenir le reste de ma vie; mais mon père ordonnait, « il fallut obéir, il fallut donner à un autre un cœur « qui vous appartenait encore! » (S'arrêtant et cachant sa tête dans ses mains.) Ah! malheureux que je suis! (Continuant.) « Une seule consolation dans mon infor- « tune, c’est d’avoir rempli mes devoirs; ne in’ôtez pas !e « seul bien qui me reste! Aidez-moi vous-même à vous « oublier! Qu’une autre union, qu’un autre hymen nous « sépare encore plus; je le désire, je l’espère. Mais jus- « que-là évitez les occasions de me voir et de me parler; « je vous en supplie, Frédéric. Si vous m’avez jamais aimée, « si vous m’aimez encore , fuyez-moi. »
AIR
Ah! qu'ai-je lu! . m’éloigner d’elle!..
Cruelle ! cruelle !
Donne-moi donc, s’il faut te fuir,
Le courage de t’obéir.
Toi que mon cœur adore ,
Je veux suivre tes lois.
Obéir à ta voix ;
Mais une seule fois Que je te voie encore !
Et donne-moi , s’il faut te fuir.
Le courage de t’obéir.
Mais qui sort là de chez elle ?