HENRIETTE, FRÉDÉRIC
Henriette, l’apercevant et jetant un cri. O ciel'. (Elle s’enfuit à l’autre bout du théâtre.) Vous, Monsieur ! vous fauteur de tous mes maux! qui vous amène en ces lieux? que vous manque-t-il encore? est ce le spectacle de ma douleur et la vue de mes larmes?
Frédéric, les yeux baissés et parlant lentement et avec peine. Henriette, je suis un malheureux que le remords accable, qui n’ose lever les yeux sur vous, qui n’ose même implorer à vos pieds une grâce qu’il est indigne d’obtenir. J'ai détruit votre bonheur, celui de Fritz.
Henriette, demème. Il m’abandonne aussi ! il en épouse
une autre ; je ne lui en veux pas. Puisqu’il a pu vous croire, il ne me méritait pas, et je ne puis aimer longtemps ceux que je n’estime plus!
Frédéric. Ah! vous prononcez mon arrêt! mais vous ne pouvez savoir, vous ne saurez jamais ce que je souffre, ni les tourments que j’éprouve.
HENRIETTE. Et quels sont-ils? Pour vous rendre le bonheur, pour adoucir vos chagrins, j’aurais sacrifié ma vie; mais mon honneur, mais celui de mon père! pouvais-je vous les donner?
FRÉDÉRIC Écoute. ( Regardant autour de lui et à voix basse.) Telle est l’horreur de mon sort, que je ne puis réparer mon crime sans en commettre un nouveau, sans mériter aux yeux du monde et aux miens les reproches que tu m’adresses.
HENRIETTE. Que dites-vous?
Frédéric. Que je suis seul coupable, et que c'est à moi de m’en punir. J’irai loin de vous, loin de ma patrie, chercher la mort que j’ai méritée.
HENRIETTE, avec tendresse. Frédéric!
Frédéric. Mais ces lieux que je quitte, tu ne peux y rester après l’éelat d’aujourd'hui! Retourne vers ton vieux
LA FIANCÉE
LA FIANCIÎE.
père, qui jadis a sauvé le mien, porlc-lui cet écrit, cherchez tous deux dans un asile éloigné le repos et .le bonheur ; tu peux encore le retrouver, toi! (A noix basse.) tu n’as rien à te reprocher.
Henriette. Cet écrit doit-il au moins me justifier à ses yeux?
FREDÉnic. Cet acte ost pour toi seule, il l'appartionl. Décidé il mourir, je n'ai plus besoin de rien, et je t'abandonne dès ce moment tous mes biens, tout ce que je possède.
Henriette, le repoussant. Et vous pouvez croire? .
Frédéric, d'un air suppliant. Ah ! ne m'accablez pas. Ne me refusez pas le seul moyen que le ciel m'offre encore de réparer mon crime.
Henriette, a vec fierté et jetant l’écrit loin d’elle. Ce ne sont point vos trésors qu’il me faut; c’est la vérité, la vérité tout entière, qui seule peut me justifier à tous les yeux! Refuserez-vous une pauvre fille qui vous demande à genoux de lui rendre l’honneur?
DUO
HENRIETTE
Au nom du Dieu tout-puissant,
Du Dieu qui nous entend.
Ici je vous implore!
FRÉDÉRIC
Ah! rien n’égale mon tourment!
HENRIETTE
Ce matin vous disiez encore :
(Reprise du motif de la romance du second acte.)
« Oui, loi qui fus ma sœur, ma compagne fidèle,
« De ma mère reçois co souvenir chéri! »
Frédéric , troublé.
O ciel!
HENRIETTE
« Je jure ici devant Dieu, devant clic,
« D’être toujours ton frère, ton ami ! »
Frédéric, cachant sa tète dans scs mains.
Ah! malheureux!
HENRiETrE, lui montrant la chaîne qui est à son cou.
De votre mère
Ce souvenir, le voici.
Frédéric, hors de lui.
Mon D.eu! que dois-je faire?
HENRIETTE
Ah! rendez-moi mon frère,
Ucndcz-moi mon ami.
HENRIETTE
Il balance, il hésite.
Que la voix de l’honneur Arrive à votre cœur !
FRÉDÉRIC
Ah! quel trouble m’agite!
Et l’amour et l’honneur Se disputent mon cœur.
Frédéric, dans le dernier trouble.
Je n’y résiste plus. O justice suprême!
S’il faut pour te sauver perdre tout ce que j’aime.
Et moi-même avec elle. Apprends donc, tu le veux. Apprends donc mon secret.
HENRIETTE
Achevez!
Frédéric, apercevant Saldorf qui entre.
Ah! grands dieux!
Saldorf! qu’allais-je faire? (Bas, à Henriette.) Je ne puis, ce s.'cret n’est pas le mien; mais je te sauverai, je le jure. Adieu, je reviens. (Il sort.)