SCENE VI
LA MARQUISE, s’asseyant à droite; G ALIFARD, entrant un instant après par le fond : il est habillé en noir, s’approche respectueusement, et salue deux ou trois fois.
la marquise. Approchez, approchez, mon cher. galifard. Madame la marquise est seule?
la marquise. Ehl oui, vous le voyez bien. (A part.) Ce pauvre Galifard n’a qu’un défaut, c’est qu’il est horriblement bête.
galifard, s'approchant. Plaît-il, madame la marquise? la marquise. Je parle d’un défaut que vous avez, et dont vous ne vous corrigerez jamais.
galifard, naïvement. C’e9t peut-être de naissance. la marquise. Justement, et vous auriez tort de vous en plaindre; car c’est pour cela que vous êtes à mon service, que vous êtes mon homme de confiance.
galifard. C’est bien de l’honneur pour moi. la marquise. Du reste, garçon intelligent et instruit, qui a même des connaissances.
LA MARQUISE DE BRINVILLIERS
galifard. J’ai été, flans ma jeunesse, chimiste et pharmacien à Vérone.
la marquise. Ce que nous appelons ici apothicaire. galifard. On me nommait alors Galifardi : c’est en venant en France que j’ai perdu ma terminaison. C’est mon premier maître qui m’a appelé Galifard. Vous savez bien, M. le chevalier de Sainte-Croix.
la MAnQuisE, se levant brusquement. C’est bien , cela suffit.
galifard. Un gentilhomme qui aimait bien Madame : un bon maître, dont le souvenir m’est bien cher.
la marquise, brusquement. Et à moi, il m'est odieux! je l’abhorre : sans lui, sans ses perfides conseils. . . (A part.) Mais jeune, sans expérience, et quand on a une fois manqué à ses devoirs... de là, à enfreindre tous les autres, il n’y a qu’un pas. (Haut, à Galifard.) N’en parlons plus. Son sort est accompli, et ce duel où il a succombé .. galifard. Hélas ! oui, il est mort.
la marquise. Il estbien heureux, et je voudrais souvent être comme lui.
galifard. J’oserai dire à Madame que c’est là une idée qui ne mine à rien.
la marquise. Oui, tu as raison, il vaut mieux vivre. ( A part.) Pour se repentir, pour tout expier; et puisque, grâce au ciel, nulle preuve, nul témoin, nulles traces ne peuvent plus rappeler le passé, l’avenir du moins m’appartient encore; recommençons ma vie, et cette estime qui m’environne, et que j’ai usurpée , tâchons désormais de la mériter.
galifard. Madame est là, qui parle toute seule : a-telle des ordres à me donner?
la marquise. C’est selon. Quelles nouvelles? galifard. Des lettres de Paris.
la marquise, les ouvrant. De M. le président de Harlay, de M. le coadjuteur; que de témoignages d’amitié, de considération ! ( Prenant d’autres lettres.) Et cellesci? des vœux, des hommages. C’est bien : il n’y a pas autre chose?
galifard. Non, Madame. Ah ! j’oubliais, une visite; M. le comte Arthur de Saint-Brice.
la marquise, vivement. M. de Saint-Brice. galifard. Comme Madame est émue!
la marquise. Moi! du tout... Il està Paris, tu l’as vu? galifard. Oui, vraiment. Il était venu à l’hôtel demander Madame qui était absente ; alors, il a laissé son nom; et en lisant, Arthur de Saint-Brice , je me disais: je connais ce nom; et en effet, c’était celui qui était sur toutes les lettres que nous avons interceptées cette année, et que j’apportais à Madame.
la marquise, avec effroi. Tais-toi, tais-toi, ici surtout. Je t’ai donné de l’or, je t’en donnerai plus encore, niais du silence.
galifard. Madame peut être tranquille ; elle est généreuse, elle paie bien ; mais ce n’est pas de l’or que je voudrais, c’est la confiance de Madame, et je ne l’ai pas : je ne sais jamais rien que ce que je puis deviner.
la marquise, à part. O ciel ! (Haut.) Tu as raison, tu es un bon serviteur, pour qui j’aurais tort d’avoir des secrets; d’ailleurs, tu en sais trop maintenant, pour te cacher la vérité. Liée depuis longtemps avec la famille de M. de Saint-Brice, j’avais pour ce jeune homme quelque amitié, quelque affection.
galifard. Ah! mieux que cela; Madame ne pouvait entendre prononcer son nom sans changer de couleur, et souvent, après avoir lu ces lettres dont je parlais tout à l’heure, je voyais Madame au désespoir, et tout en larmes.
la marquise. Ah! tu m’épiais! Eh bien! oui, le dépit, la jalousie, ont pu me porter à cette action , qui me ferait mourir de honte s’il en était instruit, car son estime avant tout, son estime du moins, à défaut de son amour; car si tu savais ce que j’ai souffert, l’aimer! n’aimer que lui, tout lui sacrifier! et quand j’allais lui offrir ma main et ma for-
tune, apprendre qu’il en aimait une autre ! Ah ! il n’y a qu’un cœur de femme qui puisse concevoir de pareils tourments.
galifard. Dans mon pays, une Italienne l’aurait tué. la marquise. Cela m’aurait-il empêchée de l’aimer? en aurais-je été moins malheureuse ? Non , non , je n’ai point renoncé à l’espoir de le ramener à mes pieds; et par tous les moyens possibles, j’y parviendrai, ou alors, ce n’est pas lui, c’est moi qui mourrai. Maintenant, tu sais tout, tu connais mon secret, et je compte sur ton zèle.
galifard. Certainement. Mais Madame qui a tant d’esprit doit savoir qu’il y a des demi-confidences qui, loin de gagner les gens, leur donnent au contraire des idées. la marquise, étonnée. Qu’est-ce à dire?
galifard. Des idées de curiosité. Moi, je suis curieux, et je me dis souvent, en pensant à ce que Madame vient de m’apprendre : il y a peut-être d’autres choses encore que Madame devrait me confier, dans son intérêt. la marquise, sévèrement. Et comment cela? galifard. Madame me dit: fais ceci, et je le fais; va, et je vais, mais sans savoir pourquoi; si je le savais, cela irait peut-être mieux, pour les desseins de Madame. la marquise. Quels desseins?
galifard. Je l’ignore, et c’est pour cela que je le demande. Voilà, par exemple, M. de Saint-Brice que Madame protégeait beaucoup, et à qui, sans qu’il s’en doutât, elle a fait avoir un régiment , ce qui l’a fait partir pour Nancy.
la marquise. Galifard!
galifard. C’est bien ! voilà pour son avancement. Mais ensuite, il était le cadet de sa famille. Il avait deux frères aînés qui possédaient les titres, la fortune, et il s’est trouvé tout à coup héritier de leur rang et de leurs richesses. la marquise, avec angoisse. Il suffit.
galifard. C’était fort heureux pour lui. la marquise, de même. Assez, assez, encore une fois. galifard, d'un air respectueux Ce que j’en dis était pour prouver à Madame que je suis la fidélité , la discrétion même.
la marquise. C’est ce que nous verrons. Demain, à Paris, je vous parlerai.
galifard, naïvement. Cela vaudra mieux , car jusque • là je ne suis engagé à rien. Et comme je n’ai pas grand esprit, ce que je vous ai raconté là, je serais capable de le dire de même, et tout bêtement, au premier venu; à M. de Saint-Brice, par exemple.
la marquise, avec effroi. O ciel ! (Se reprenant.) C’est bien, Galifard, c’est bien. Retournez à Paris, à 1 hôtel, sur-le-champ.
galifard. Sur-le-champ ! cela plaît à dire à Madame. Je suis parti à jeun, et je ne m’en retournerai pas de même, surtout dans une maison qui doit être bonne; une cuisine de ferjnier général.
la marquise. Comme vous voudrez; passez à l’office. Faites-vous bien traiter.
galifard. Je vous promets de me soigner, et cette promesse-là je la tiendrai. Je prie Madame de ne pas oublier les siennes. (Il sort.)