‹ Å’uvres illustréesChapitre 475 sur 1154 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

CICILY, RALE1GH.

raleigh. Enfiu voilà de la lumière, une jeune fille, ce n’est pas dangereux.

cicily. Il me semble que je connais ce seigneur-là; c’est sir Walter Ralcigh.

raleigh. Eh! mais, ces jolis yeux noirs, cette physionomie piquante; je ne m’attendais pas, on m’engageant dans cette entreprise périlleuse, à me trouver aussitôt en pays de connaissance ; tu habites ce vieux manoir ? cicily. Oui, Milord, depuis cinq jours.

raleigh. A merveille! l’année dernière, lorsque je t’ai rencontrée à Dunbilikes, tu étais déjà fort aimable. Tu vas m’apprendre quelle est cette belle inconnue dont on parle dans le canton ? Pourquoi la dérobe-t-on à tous les regards? Pourquoi a-t-on changé cette vieille abbaye en une forteresse au dehors, et en un palais au dedans? pourquoi enfin... réppndsrmoi, réponds vite, je sais d’abord que tu causes avec gfàce et surtout avec facilité. cicily. Ah! vous croyez.

DUO

Ce secret-là Se gardera,

(. Montrant sm cœur.)

Il est là.

raleigh.

Ce secict-la Se trahira,

(Même geste.)

S’il est là.

Dis-le-moi donc, de grâce!

CICILY.

Je ne dis jamais rien.

raleigh.

Si tu tétais, j’embrasse.

CICILY.

De me faire parler, ce n’est pas le Wo/c n.

RALEIGH

Ta mine est si jolie !

Ton œil est si fripon !

CICILY.

Oui, de la flatterie Pour troubler mil raison,

Non, non.

RALEIGH

Moi troubler la raison,

Non, nou.

ENSEMBLE

CICILY.

Ce secret-là Se gardera;

(. Montrant son cœur.)

Il est là.

RALEIGH

Ce secret-là Se trahira,

(De même.)

S’il est là.

Mais répondez vous-même.

RALEIGH

/p ma parle jamais.

CICILY.

Pilf fjflifilo audace extrême...

RALEIGH

£omme foi je me tais, cicipv.

Vous pouvez me le dire;

"fiows Le sombre réduit Pourquoi vous introduire Au milieu de la nuit?

RALEIGH

Il faut donc te le dire?

CICILY.

Ali ! oui, daignez m’instruire;

De moi ne craignez rien.

RALEIGH

Eli bien!

CICILY.

Eh bien !

RALEIGH

Ce secret-là Se gardera;

( Montrant son front.)

Il est là.

CICILY.

{Je secret-là Se trahira.

(Même geste que lui.)

U est là.

raleigh. Allons, puisqu'il faut que ma confidence précéda là tigijpe, imagine-toi, ma toute belle, car tout est inconcevable dans mes aventures, qu’il y a trois mois je dçyjjis .amoureux fou)

cicily. Comment! trois mois?

raleigh. Oui, c’était depuis toi ; une jeune personne charmante, toutes les perfections réunies; je peux même 'te dire son nom, c’était la jeune Amy Ba>bsar,t. cicily, Amy Robsart!

raleigh. Oui, la fille de sir Hugues Robsart, ko marin qui, pendant qu’il courait les mers, avait laissé sa fille dans le comté de Bevonsfiire, à la garde d’une tante. Moi je me présentai dans la maison et j’y allai souvent, car ou me trouvait fort aimable.

cicily. Cela ne m’étonne pas.

raleigh. Sans doute, ce n’est pas là l’étonnant; mais le

LEICESTER

voici : c’est qu’un mutin Amy Robsart disparut, et impossible de savoir ce qu'elle est devenue.

cicily. Fi! l’horreur! vous l’avez enlevée ! kàleigh. Non, je te jure que ce n'est pas moi, je te le dirais; mais toute sa famille en est persuadée, et son frère, car elle a un frère qui est dans les gardes de la reine, voulait absolument que je lui déclarasse où était sa soeur, ou que je me battisse avec lui. cicily. Eh bien?

raleigh. Eh bien ! il n’y avait pas à hésiter, vu que l’un m’était beaucoup plus facile que l’autre ; je me suis battu et l’ai blessé : ee qui ne lui a pas appris où était sa sœur et ce qui m’a mis sur le compte une mauvaise affaire de plus; les Burleigh, les Sussex qui protègent la famille Robsart, m’ont dénoncé à la chambre étoilée comme un ravisseur, comme meurtrier, et j’allais être arrêté, si le noble comte de Leicester, mon ami, mon protecteur, n’eùt embrassé ma défense.

cicily. Oh ! si le comte de Leicester est de vos amis... ne dit-on pas qu’il est roi d’Angleterre?

raleigh, souriant. A peu près; aussi je suis tranquille; cependant on m’a conseillé de m’éloigner jusqu’à ce que fût arrangé,

cicily. Ce qui est très-désagréable.

raleigh. Sans doute! s’éloigner de la cour, même pour un jour, c’est tout perdre ; les rivaux sont là sur la même ligne, qui vous pressent, vous coudoient, Fajt-on un pas en arrière, on serre les rangs, et la place est prise. Aussi, désolé de mon exil et courtisan en vacances, je voyageais à petites journées, lorsqu’à une lieue d’ici, à l’auberge de l’Ours Noir, où j’étais descendu, j’entends parler d’une dame inconnue, d’une beauté admirable, qu’un geôlier terrible tient renfermée dans un vieux donjon, et mille autres choses plus merveilleuses; ma tête se monte, je laisse à l’auberge mon cheval et mon domestique, j’arrive ici à la nuit pleine, j’escalade un mur délabré, je me trouve dans un parc immense, et vis-à-vis une abbaye gothique, qui semble inhabitée, car tout est exactement fermé, si ce n’est une fenêtre basse qui me livre passage.

Je m’avance avec précaution ; partout le plus grand silence, une obscurité complète ; et d’appartements en appartements, je suis arrivé jusqu’à celui-ci, sans rencontrer, , personne, et fort curieux de connaître le propriétaire et les habitants de ce mystérieux séjour, cicily. Eh bien ! Milord, si vous voulez que ma franchise égale la vôtre, je vous avouerai maintenant qu’on m’a proposé cinquante guinées pour entrer au service d’une jeune dame qui habite la campagne, à la seule condition de ne pas la quitter et de ne jamais sortir; au lieu de cinquante guinées on m’en a compté cent; nous n’a? vons voyagé que de nuit, nous sommes arrivés ici la nuit, et depuis cinq jours que j’habite ce château, vous êtes la première personne à qui j’aie pu demander des renseignements,

raleigh. Par saint George! tu t’adresses bien ; et tu ne connais pas le maître de cette vieille abbaye ? cicily. Je ne l’ai jamais vu.

raleigh. Mais au moins, ta maîtresse?

cicily. Je ne sais pas son nom.

raleigh. D’accord, mais sa personne?

cicily. La plus jolie et la plus gracieuse que l’on puisse voir! seize à dix-sept ans, si je ne me trompe, et je ne pense pas que, parmi toutes les ladys de la cour d’Elisabeth, il y en ait une seule qu’on puisse lui comparer.

raleigh, avec joie. Admirable! et la pauvre petite est bien triste, bien affligée?

cicily. C’est la plus heureuse des femmes, elle est dans une ivresse continuelle, depuis ce matin, surtout; dans ce moment, elle est devant une glace à admirer ses points de Venise et ses diamants!

raleigh. Diable! voilà qui confond toutes mes idées, moi qui me figurais et comptais sur une victime; je donnerais tout au monde pour l’entrevoir!

cicily, regardant à gauche. Tenez, tenez. Milord, la voilà qui traverse la grande galerie ; et par cette fenêtre, vous pourrez, sans être vu... ne vous montrez pas surtout.

raleigh. Mais, eu effet... ( Ils regardent tous les deux par la fenêtre.)

DUO

La voyez-vous?

raleigh.

Taille charmante!

cicily.

Parlez plus bas.

raleigh.

Grâce touchante!

cicily.

Et cette main?

raleigh. - Quelle blancheur !

cicily.

Dans tous ses traits...

RALEIGH

Que de fraîcheur!

ENSEMBLE

Chut! chut! elle s'avance.

Chut! chut! faisons silence.

RALEIGH

Je la vois mieux. Quel doux regard!

(A pari.)

Mais, grand Dieu! quelle ressemblance!

C’est elle... c’est Amy Robsart.

(Il redescend le théâtre très-agile.)

raleigh, à part.

Quelle surprise extrême!

En croirai-je mes yeux?

Ah! pour celui qui l’aime Quel spectacle fâcheux!

cicily, à part.

Pourquoi ce trouble extrême Qui se peint dans ses yeux?

Je vois déjà qu’il aime Cet objet merveilleux.

raleigh, à part.

M’être battu pour elle,

Tandis que la cruelle...

Ahl le trait est piquant!..

Vais quel est cet amant?

Tant de magnificence Et ce mystère... et ce silence...

(Haut, à Cicily.)

Apprends-moi tout, je suis discret.

CICILY.

Hélas! que puis-je vous apprendre?

raleigh.

Près de ta maîtresse en secret Chaque joyr quelqu’un doit se rendre?

Oui, tous les jours quelques courriers.

Sur de magnifiques coursiers...

Viennent pour lui remettre Des présents, une lettre.

raleigh, vivement.

Et leur livrée?

cicily,

Ils n'en ont pas.

RALEIGH

Tout redouble mon embarras !

D’où viennent-ils?

cicily.

Mais, je l’ignore.

RALEIGH

Que disent-ils?

cicily.

Pas un seul hipt.

raleigh.

Ils arrivent?..

’ cicily.

Avant l’aurore,

RALEIGH

Et repartent?..

CICILY.

Tout aussitôt.

(A part.)

Je n’y puis rien comprendre J O mystère maudit...

LEICESTER

Mais je veux tout apprendre,

Ou j’en perdrai l’esprit.

RALEtGH.

Allons, allons, ma chère.

Ne sais-tu rien de plus?

CICILY.

Je ne saurais me taire...

Un de ces inconnus A ma belle maltresso Apporta ce matin Ce coffret, cet écrin.

{Elle le montre sur un guéridon.)

Voy es quelle richesse!

Il contenait Certain billet Qu’elle lisait Avec ivresse.

raleigh, sautant sur le coffret.

Ab! voyons vite...

(Il l'ouvre.)

Des brillants!

CICILY.

Des bagues et des diamants !

RALEIGH

Une couronne de comtesse!

CICILY.

Et des perles!., quelle richesse!

raleigii , tirant un papier.'

Ce papier... lisons... A ce soir 1 C’est laconique... à ce soir!

CICILY.

Voilà tout... A ce soirl RALEIGH.

Moiblcu! je ne puis rien savoir ..

Eh! mais, pourtant celte écriture...

Elle ressemble... je le jure...

Oui... ces armes sur ce coffret.

Et ce chiffre sur le cachet,

Juste ciel! c’est lui... c’est lui-mômc. CICILY.

Vous connaissez celui qu’elle aime?

raleigb, troublé.

Non, non...

Eh quoi !

raleigh, refermant tout.

Tais-ioi... tais-toi !

CICILY.

Eh! mais, Milord...

raleigh.

Silcnîe !

(A part.)

Compromettre son nom,

Son rang et sa puissance!

CICILY.

Mais, dites-moi...

raleigh, de même.

Non, non.

Je no sais rien... il faut te taire.

Redouble de soins, de mystère,

Ne laisse entrer personne ici.

CICILY.

Allons! lui qui s’en mêle aussi.

raleigh.

Je sors, adieu... songe à te taire.

raleigh, à part.

O funeste mytère!

Quels coups inattendus!

(A Cicily.)

Adieu, songe à te taire.

Ou nous sommes perdus.

cicily, à part.

Oh ! le maudit mystère !

Je n’y résiste plus;

Comment! il faut me taire.

Ou nous sommes perdus?

(Raleigh sort vivement var la droite.)

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