LEICESTER, ROBSART
robsart. Me sera-t-il permis de connaître enfin mon libérateur, et celui à qui je dois une aussi généreuse hospitalité ?
leicester. Qu’importe qui je sois, Monsieur, si j’ai été assez heureux pour vous rendre service. . d’ailleurs vous me devez moins de reconnaissance que vous ne croyez; le domestique qui m’accompagnait n’a pas peu contribué à mettre en fuite les misérables qui eu voulaient à votre bourse, et ce châleau où je vous reçois ne m’appartient pas, il est, à un de mes amis qui, j’en suis certain, ne me désavouera pas. La seule grâce que je vous demande, c’est que vous ne cherchiez point à connaître quels peuvent être les habilants de ce château, et. que vous ne parliez même pas de l’hospitalité que vous y avez reçue.
robsart, l’observant. Je vous le jure, foi de gentilhomme! et je vous demande mille pardons de mon indiscrétion; quel que soit le motif qui rassemble en ces lieux tant de nobles seigneurs, je ne peux que former des vœux pour la réussite de leurs projets.
leicester. Qu’osez-vous dire?
robsart. Me serais-je trompé? n’importe, il n’est pas un Anglais qui ne pense comme moi; et si je vous nommais tous les ennemis de Leicester ..
leicester. Ne les nommez pas. Monsieur, vous les exposeriez peut-être beaucoup.
robsart. Vous avez raison ; il vaut mieux se taire et attendre, et tel que vous me voyez, j’attends?
leicester, souriant. Vous n’avez point à vous louer des faveurs de Leicester?
robsart. Non, Milord, quelque aisé qu’il soit d’en obtenir; mais par malheur je demande de lui justice, et c’est plus difficile.
leicester, regardant la porte de la chambre d’Amy. Oui, je conçois.
robsart. J'ai soixante ans, et presque autant de blessures; et, pendant que je servais Elisabeth, pendant que je soulenais sur toutes les mers la gloire du pavillon anglais, ou m’a fait le plus sensible outrage. Enfin, Milord, moi, vieux soldat, qui n’avais pour tout bien que l’honneur de ma famille.. Mais pardon de vous entretenir ainsi de mes affaires. J’allais à Londres réclamer l’appui des lois; le désir que j’avais d’arriver me faisait voyager la nuit,
et sans vous, peut-être...
leicester. Oui, c’était fort imprudent, de s’exposer ainsi
LEICESTER
à une pareille heure et par un temps affreux..., Mais l’émotion, la fatigue... vous devez avoir besoin de repos, et moi-méme je vous demanderai la permission d’en user librement.
rorsart. Comment donc? c’est trop juste; je pars dans quelques heures, et n’aurai probablement pas le plaisir de vous voir; mais je n’oublierai jamais ce que je vous dois, vous m’entendez ; je suis marin, je ne suis point courtisan, et je pense ce que je dis. Je vous souhaite le bonsoir. (Il sort par la porte du fond.)