SCÈNE VI
LEICESTER, AMY
leicester. Gr;\ce au ciel! me voilà seul... amy, sortant de la chambre à droite, et se précipitant dans les bras du comte. Enfin, je te revois! Vous ne veniez pas, et me voilà; il m’a été impossible d’attendre plus longtemps.
leicester. Ah! mon impatience égalait la tienne. amy, avec joie. Mais comment se fait-il que vous soyez là prés de moi, depuis quinze jours que ce bonheur ne m’était arrivé? Est-ce que vous venez de Londres?
leicester. Non; de douze milles d’ici; de Lemington, où la cour est dans ce moment.
amy. Serait- il possible?
leicester. Oui, la reine est en voyage et s’arrête chaque soir dans une ville différente. Etre si près de toi, et ne pas te voir! J’ai assisté au cercle de la reine; je me suis retiré dans mon appartement; et lorsque chacun me croyait endormi, j’étais déjà sur la route de Cumnor, suivi d'un seul domestique qui m’est dévoué, et demain matin je serai de retour avant que personne ait pu s’apercevoir de mon absence.
amy. Douze milles tout d’un trait? ah! mon Dieu! (Elle s’approche de lui et veut lui ôter son manteau.)
leicester. Eh bien! Amy, y penses-tu? je ne souffrirai pas...
amy. Laisse-moi; celle que le noble comte de Leicester a élevée au rang de son épouse n’a point oublié qu’elle n’était que la pauvre Amy Robsart, et elle est trop heureuse de te servir. (Elle lui ôte le manteau qu’elle place sur un meuble, et en se retournant fait tin geste d’étonnement, en voyant le comte en habit de cour trèsélégant.)
leicester. Eh bien! qu’as-lu donc? viens. amy. Je ne sais pourquoi; mais je n'ose pas. Ces brillants habits que je ne t’avais pas encore vus... lime semble que je suis au cercle de la reine.
leicester, souriant. Oui, dans mon impatience, je n’ai pas pensé à changer de costume.
amy. Tant mieux, je n’avais encore vu que mon ami, mon époux, je reçois aujourd’hui le comte de Leicester.
V oilà donc comme tu es, lorsque cette cour t’environne de ses hommages, quand tu reçois les hommages et les adorations de cette cour brillante ?
leicester. Amy, quel enfantillage! et que penserait-on si 1 on vous écoutait?
amy. Oui, mais l’on n’écoute pas. (Avec admiration .) Que ne puis-je à mon tour te rendre ta visite dans un de tes beaux palais, à Kenilworth, par exemple, ce beau château, que l’on dit le plus beau de toute l’Angleterre et dont j’aperçois d’ici les superbes jardins? ’
leicester, doucement. Amy! y penses-tu?
amy. Ah ! ce serait le bonheur de ma vie ! oui, je voudrais briller d’un éclat qui ne vint que de toi seul, de ton nom !
ROMANCE
Ces présents, ces biens de la terre M’ornent d'un éclat imposteur. .
Aux yeux de tous je serais fière D’être l’épouse de ton cœur.
Alors je pourrais, sans murmure,
Renoncer à la vanité. .
Ton amour ferait ma parure,
Mon bonheur ferait ma beauté.
leicester.
Quel doux regard!., que d’innocence!
Ali! les vains honneurs de la cour N’ont rien d’égal à la puissance De sa candeur, de son amour.
AMY
Au gré de ma reconnaissance.
Que ne puis-je, loin de la cour.
Te faire oublier ta puissance Par ton bonheur et mon amour!
DEUXIÈME COUPLET
AMY
Près d’un époux, près de mon père.
Qui me maudit peut-être, hélas!
Tous les trésors de l’Angleterre,
Dudley, ne me séduiraient pas.
Entre nous deux, plus de murmure!
J’aimerai la simplicité...
Votre amour fera ma parure,
Mon bonheur fera ma beauté.
ENSEMBLE
LEICESTER
Quel doux regard! que d’innocence! etc.
AMY
Au gré de ma reconnaissance, etc.
leicester, ému. Amy, ce jour viendra; mais dans ce moment cela est impossible.
amy. Et pourquoi? la reine dit-on, ne voit que par vos yeux, n’agit que par vos conseils; eh bien! conseillez-lui de consentir à notre mariage.
leicester. O ciel! que dites-vous?
amy. Ce que je lui dirais à elle-même; qu’y a-t-il donc de si étonnant? et pourquoi la reine empêcherait-elle ses sujets de se marier?
leicester. Amy, vous parlez de ce que vous rie pouvez comprendre! qu’il vous suffise de savoir que, dans ce moment, déclarer mon mariage serait travailler à ma ruine, et tout serait perdu si l’on pouvait seulement soupçonner..!