LE CARDINAL ET LE PRINCE
Ah ! c’est insupportable !
Cette musique est détestable...
Vraiment, vraiment,.
Cet homme n’est qu’un ignorant.
gianetta, à part.
Ah ! quel effroi m’accable !
Quelle colère épouvantable!
Vraiment, vraiment,
Rien n’est égal à mon tourment.
guimbardini, à part.
Ah! c’est épouvantable!
Ce doute n’est pas supportable!
Vraiment, vraiment,
Rien n’est égal à mon tourment.
guimbardini. Pardon, Monseigneur, ça me prend à la gorge... je ne puis continuer, à cause de mes moyens, qui sont absents.
le prince. Nous n’avons pas envie d’attendre qu’ils reviennent; car il faut nous rendre à la répétition, voici l’heure.
gianetta, troublée, et regardant Guimbardini. Oui; mais je voudrais auparavant... [A part.) Impossible de lui expliquer...
' le prince. Allons, allons, ma voiture est en bas... il faut de l’exactitude... le maestro se fâcherait...
guimbardini, étourdi. Le maestro... la répétition... est-ce que, sans le savoir, j’aurais épousé un soprano?., c’est impossible .. il y a là-dessous quelque machination diabolique... [Haut, et s’approchant du cardinal.) Je demande à Monseigneur un instant d’audience particulière... [A mi-voix.) pour lui révéler un mystère .. un ténébreux mystère.
gianetta, à part. O ciel!., tout est perdu! le cardinal, à Guimbardini. Je suis à vous. le prince. C’est bien, nous vous laissons... Venez, mon cher Gianino, j’ai besoin d’entendre de bonne musique, pour me dédommager de Monsieur.
guimbardini, à part. Merci.
gianetta, qui a fait inutilement des signes à Guimbardini. Il ne me comprend pa3. Courons vite à cette répétition, et revenons tout lui avouer. [Elle sort avec le prince, en faisant toujours des signes à Guimbardini.)
LE CARDINAL, GUIMBARDINI.
guimbardini, à part. Il me fait des signes... décidément, c’est bien elle. Arrivera ce qu’il pourra! je ne puis pas digérer un pareil affront. Mari d’un soprano ! c’est déshonorant ! je vais déclarer que c’est ma femme. le cardinal. Eh bien! signor, que me voulez-vous? guimbardini, avec mystère. Pardon, éminence... Nous sommes seuls?
le cardinal. Vous le voyex.
guimbardini, regardant la porte. Personne ne peut nous entendre ?
le cardinal. Eh ! bon Dieu! que de précautions! guimbardini. C’est qu’cffectivement on ne peut en trop prendre pour une chose aussi délicate. [Baissant la voix.) Vous connaissez parfaitement ce jeune soprano?
le cardinal. C’est-à-dire je le connais... je sais qu’il s’est fait entendre hier avec un grand succès, et qu’il doit avoir du talent, car on lui offre un traitement de dix mille écus.
guimbardini. Hein! . dix mille écus!.. comme soprano !..
le cardinal. Comme soprano... Je crois qu’il doit signer aujourd’hui.
guimbardini, à part. Santa Marial., quelle fortune pour le ménage !.. nous n’aurons jamais été si riches. .. quelle bêtise j’allais faire!
le cardinal. Eh bien! qu’aviez-vous à me dire? guimbardini. Moi, Monseigneur?., rien...
le cardinal. Comment?
guimbardini. Rien absolument... si ce n'est qu’on vous a dit l’exacte vérité sur ce jeune virtuose... personne plus que lui ne mérite la protection et les bienfaits de votre éminence... c’est un grand et magnifique soprano.
le cardinal. Vrai ?
guimbardini. C’est-à-dire que c’est le premier soprano de l’Italie... je dirai même le plus extraordinaire. le cardinal. Vous l’avez donc entendu ? guimbardini. Plus de cent fois. A Velletri, on ne parlait que d’elle.
le cardinal. D’elle !
guimbardini, se reprenant. De sa voix... oui, Monseigneur... et je puis vous certifier...
le cardinal. C’est bien. Mais ce n’est pas cela que vous vouliez m’apprendre....
guimbardini, embarrassé. Ah! je m’en vais vous dire... et ça vous expliquera son trouble et le mien, car vous avez dû vous apercevoir qu’en nous reconnaissant, nous avons eu un moinentde... Voilà ce que c’est, Monseigneur... il devait jouer dans un opéra de moi, il Malrigmonio interrotto , le Mariage interrompu... un ouvrage sur lequel je comptais... et il s’en est allé... Il est parti le jour de la première représentation.
le cardinal. C’était désagréable pour vous. guimbardini. Très-désagréable. Alors il croit peutêtre que je lui en veux; il se trompe, mon Dieu!., entre artistes, il faut se passer tant de choses...
le CARDIN, !., impatienté. Tout cela est fort bien; mais ça nè m’apprend pas ce que vous me vouliez.
guimbardini. Ce que je voulais à Monseigneur .. si fait... c’est tout simple, c’est que votre éminence daigne nous raccommoder, qu’elle daigne lui dire que tout ce qu’il a fait est bien fait, que ça me convient.
LE SOPRANO
j que ça m’arrange ; que je ne suis pas fâché... au contraire, je suis content que ce jeune homme ait un traitement de dix mille écus, et que tout ce que je demande, c’est que désormais nous vivions en bonne intelligence.
le cardinal, souriant. Et qu’il reprenne votre opéra. guimbardini. Le Mariage interrompu!.. Mais je compte bien qu’il y aura une reprise, surtout si Monseigneur daigne m’attacher à sa maison.
le cardinal. Oh! cela c’est différent! d’après l’échantillon que vous nous avez donné... Vous n’avez pas pu seulement achever ce morceau.
guimhardini. Cela lient à la fatalité qui ne me permet jamais de rien achever... mais je m’en rapporte au soprano lui-tnème.
le cardinal, avec bonhomie. Nous verrons : si effectivement il répond de vous, et que cela convienne à mon neveu et à madame Gertrude...
guimbardini. Vivat! me voilà en pied.
le prince, en dehors. Eh non, non ce sera trèsbien.
guimbardini. Chut! c’est le prince, cet aimable protecteur des arts.