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SCÈNE VIII

Les précédents, GUIMBARDINI, amené par GERTRUDE.

[Le cardinal est au milieu de la table. Gianetta à sa gauche, et tournant le dos à Guimbardini qui entre.)

gertrude, à Guimbardini. Approchez... Monseigneur est bien disposé... et cela durera tant qu’il sera à table.

guimbardini. Alors j’ai le temps.

gertrude, bas, à Gianetta. Redoublez de prudence, je vais parler à Scaramella et je reviens... [S’approchant du cardinal et lui présentant Guimbardini.) Monseigneur, voilà... (Elle fait signe à Guimbardini de s’approcher, et sort.)

LK cardinal, à Guimbardini. Asseyez-vous, signor... là... (Lui montrant un fauteuil du côté opposé à la. table.) Nous sommes à vous tout à l’heure.

guimbardini, s’incline, et va s'asseoir, pendant que les trois autres continuent à manger. (A part.) J’ai cru qu’il allait m’inviter. (Le regardant.) Sont-ils heureux, ces gens-là ! se voir dans un bon fauteuil près d une bonne table, toutes les douceurs de la vie; il n’est pas difficile comme cela d’avoir du génie... ( Montrant une bouteille qui est sur la petite table à gauche.) Je suis sûr qu’il y en a dans cette bouteille de lacryma-christi ! J’v puiserais deux ou trois cavatines, et autant de Re-

quiem... ( Regardant l’autre table.) Et dans cet immense pâté... que de choses j’y trouverais! Mais le génie qui est à jeun est bientôt à sec. Dieu ! comme ils mangent!.. Je crois qu’ils m’ont oublié. le cardinal, tendant son verre. A boire. guimbardini, prenant vivement une bouteille qui es l près de lui, va, et verse àboire au cardinal. Voici. ^

LE cardinal. Quoi ! vous-même, maestro!.- c'est trop de bonté. Quel est votre nom?

guimbardini. Signor Guimbardini. (Il va remettre la bouteille sur la table.)

gianetta, à part. Mon mari! et devant le prince... devant le cardinal... Comment faire?

le prince. Qu’avez-vous donc?

gianetta. Rien... (A part.) Attendons, et tâchons de ne pas nous trahir.

le cardinal. Guimbardini... j’ai quelque idée... at tendez donc, n’est -ce pas vous qui m’avez présente plusieurs pétitions?

guimbardini, s’inclinant. Deux par jour, régulièrement, depuis une semaine, éminence.

LE cardinal. Belle écriture, une main remarquable. guimbardini. Le doigté est assez agréable.

LE cardinal. Vous êtes, dites-vous, pianiste, organiste ?

le prince. Et vous avez du talent?

guimbardini. Du talent. Monseigneur, du talent !.. j en ai, j’ose le dire, plein mes poches... (Tirant plusieurs rouleaux de papier.) car j’ai là des messes, des opéras, qui parlent... qui crient pour moi, et qui ne peuvent pas se faire entendre... le siècle est sourd.

LE prince. Et vous avez quelque antécédent, quelque recommandation?

guimbardini. Elève de Pergolèse, et je puis dire que Cimarosa m’a dû ses plus beaux ouvrages. le prince. Comment cela?

guimbardini. J’étais son accordeur de piano. le cardinal. Voilà des titres.

guimbardini. J’arrivais chez ce grand maître et je lui disais: «Eh bien! mon cher;» car nous nous traition < sans façon... la familiarité du talent, « Eh bien, mon « cher, comment cela va-t-il? — Cela ne va pas... je « n’ai pas de chant... pas d’inspiration. Voilà un air « del Matrimonio que je ne peux pas achever... » Je regardais le clavecin... je crois bien... trois cordes cassées... je retroussais mes manches, ( Faisant le geste d'accorder un clavecin.) la, la,la, — allez, maintenant; il s’y remettait, et trouvait son air... Il en a dix comme cela, qu’il a composés à nous deux, mais j’en ai d’autres à moi tout seul... et si Monseigneur voulait seulement en entendre un petit... un piccolo.

le cardinal. Volontiers.

guimbardini, tout ému. Est-il possible! c’est la première fois... ( Cherchant dans ses papiers.) On va donc enfin me connaître et écouter un de mes airs jusqu’au bout... moi qui n’ai jamais pu en achever un.

le prince, tirant sa montre. Qu’il ne soit pas long, car à midi nous avons une répétition... Du reste, donnez-nous ce que vous avez de mieux.

guimbardini. Tout ce que j’ai est ce qu’il y a de mieux... Mais j’aurais entre autres un morceau qui, malheureusement, est à deux voix, basse-taille^ et haute-contre; sans cela... je vous garantis que c’est un morceau délirant!., c’est à en perdre la tète. Rien que la ritournelle vous met dans un état...

le prince. N’est-ce que cela?.. Voici un artiste distingué, la plus belle voix d’Italie, notre premier soprano.

guimbardini. Un soprano! c’est différent. Quel hon-

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neur pour moi et pour ma musique!., c'est un duo de mon opéra d’ Abu far!

le prince, se levant. Abufar!

guimbardini. Abufar épris de sa sœur... C’est moi qui fais Abufar...

le cardinal, mangeant. Abufar, je connais... guimbardini. Et voici la partie du seigneur soprano. le prince. Donnez... donnez.

guimbardini, chantant la ritournelle.

La, la, la, la, la, la,

[Pendant la ritournelle, le cardinal et le prince vont s’asseoir sur le devant du théâtre, tandis que les domestiques enlèvent la table.)

Ah! quelle douce ivresse!

Quel trouble pour mon cœur !

Objet de ma tendresse,

C'est elle! c’est ma sœur!

[Levant les yeux sur GianeUa.)

Que vois-je! ô ciel! est-ce une erreur?

LE PRINCE

Que dit-il donc?

guimbardini.

Moi, rien, si fait... c'est-à-dire... pardon...

Ses yeux... sa voix... ses traits... Oh! non!..

C’est ma sœur... c’est ma femme!..

Je ne saurais m’y retrouver!

Encore un morceau, sur mon âme,

Que je ne saurais achever.

ENSEMBLE

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