SCÈNE IX
Les précédents, ANTÉNOR.
anténor. Dieu! que vois-je! et qu’entends-je! de presle. On me permet d’espérer... voilà tout. C’est là ce qui te fâche?
anténor. D’abord, Monsieur, je vous prierai de supprimer ces familiarités-là, parce qn’enfln comme je ne vous tutoie plus...
de presle. C’est juste.
anténor. Et en outre, je vous préviens que je vais parler contre vous, et pour faire connaître à Mademoiselle la personne à qui elle permet d’espérer, je ne dirai qu’une seule chose, mais horrible, mais épouvantable... que je viens d’apprendre à l’instant. madame de TRENEUiL, avec émotion. Qu’entends je !
DE presle. J'allais partir... mais je reste... je ne serai pas fâché d’avoir quelques renseignements sur mon compte.
anténor. Comme ce n’est pas pour vous que je les ai pris, je ne suis pas obligé de vous les donner.
de presle. Il me semble cependant que quand on accuse, ce doit être en face.
DELPHINE. C’est juste!
de presle. Quant à moi, je m’engage envers mon adversaire à ne pas l’interrompre ; qu’il lance contre moi son réquisitoire, je m’assieds là, muet, immobile, et fort démon innocence. {Il s’assied dans un fauteuil.)
DELPHINE, à part. Par exemple, voilà qui excite ma curiosité. [Haut, à Anténor .) Allons, parlez donc. madame de treneuil. Parlez, Anténor.
anténor. A cet empressement, je vois bien qu’on est maintenant pour lui: vous aussi, madame de Treneuil! Il vous a séduite, mais cela ne durera pas, quand je vous dirai que lui, qui recherche Mademoiselle en mariage, il aime une autre femme.
Delphine. Est-il possible !
anténor. Et qu’il s’est battu pour elle, la semaine dernière, à la suite d’un bal; on vient de le dire dans le salon ; et s’il ose le nier, j’ai un moyen de le confondre, en vous montrant la blessure qu’il a reçue.
madame de treneuil, avec émotion. O ciel ! une blessure !
anténor. Vous voilà, comme moi, Madame, effrayée d’abord, parce qu’on a beau haïr ses amis, le premier mouvement est pour eux ; mais rassurez-vous, presque rien, une égratignure à la main droite : c’est une permission du ciel, tout juste ce qu’il fallait pour rendre témoignage à la vérité.
DELPHINE. Moi, qui m’étais attendrie, qui le croyais la franchise même. ( Anténor et Delphine remontent jusqu’au haut du théâtre.)
madame de treneuil, à de Presle. Vous avez entendu, Monsieur?
de presle, se levant avec le plus grand sang-froid . Parfaitement, Madame.
madame de treneuil. Quant à moi, tout cela me serait bien indifférent ; mais, comme tutrice de ma sœur, comme obligée de veiller à son avenir, je ne puis me dispenser de vous interroger; qu’avez-vous à répondre?
de presle. Que dans le récit d’ Anténor, de M. Anténor, il entre beaucoup d’exagération ; des faits mal
présentés, plus mal interprétés encore; et qu’après tout, j'espère être jugé sur ma conduite ultérieure, et non pas sur les rapports toujours suspects d’un rival, qui ne chercheà me perdre dans votre esprit que pour diminuer la concurrence. [Il se rassied.)
anténor. Voilà ce qui vous trompe, Monsieur. Je n’ai agi que pour le bonheur de mademoiselle Delphine, son bonheur à venir ; car moi je n'ai plus de prétentions, je me retire.
MADAME DE TRENEUIL. Que (liteS-VOUS?
anténor. Qu’en me mettant sur les rangs pour épouser Mademoiselle, qui a cent mille écus de dot, j’espérais lui apporter une fortune égale à la sienne \ mais je comptais pour cela sur mon bon oncle 1 évèque, à qui j’avais demandé deux cent mille francs ; et je reçois de lui, à l’instant...
madame de treneuil. Cette somme? anténor. Non, une lettre, où il refuse de m'envoyer cet argent.
MADAME DE TRENEUIL. Est-il possible !
anténor. Du reste, il m’envoie sa bénédiction; mais vous sentez que cela ne suffit pas pour épouser celle qu’on aime.
Air : J’en guette un petit de mon%âge.
Ainsi, je pars, Mademoiselle;
Recevez mes derniers adieux ;
Puisqu’un autre hymen vous appelle,
Puissiez-vous faire un choix heureux!
Par les grands airs craignez d’être éblouie,
Cherchez surtout candeur et bonne foi ;
Enfin, preuez un mari comme moi,
Afin d’ètre toujours chérie.
Delphine, le retenant. Monsieur Anténor, vous qui êtes si bon, vous seriez malheureux! Oh! non, j’ai pu être légère, frivole; maintenant je me le reprocherais ; et quoique vous soyez presque sans fortune, si ma sœur y consent, il me semble que c’est vous que je préfère.
anténor, hors de lui. Est-il possible!
de presle, passant entre Delphine et Anténor. Permettez, permettez ; vous n’en êtes pas encore sûre. anténor. Comment cela?
DE presle. Mademoiselle a dit : il me semble... expression pleine de tact, de prudence et de raison.
anténor. 11 ne s’agit pas de raison, puisqu’elle me préfère...
DE presle. Pour le moment!., premier moment d’enthousiasme et de sensibilité, qui ne prouve rien ; il faut attendre le temps et la réflexion.
madame DE treneuil. Mais il me semble, à moi, que ma sœur vous a dit assez nettement...
Delphine. Oui, Monsieur.
de presle. Non, Mademoiselle.
DELPHINE, avec impatience. Et je vous répète encore. . . DE presle. Vous n’en savez rien vous-même. anténor. Est-il obstiné !
Delphine. Il ne me croira pas.
de presle. Non, sans doute, tant que votre sœur sera là. (A madame de Treneuil.) Oui, Madame, vous exercez sur votre sœur une influence à laquelle Mademoiselle cède sans le savoir; votre présence lui dicte ce qu’il faut dire.
anténor. Je vous dis que non.
de presle. Je vous dis que si.
LE CHAPERON