‹ Å’uvres illustréesChapitre 553 sur 1154 · DE PRESLE, MADAME DE TRENEUIL, DELPHINE · texte numérisé non relu

DE PRESLE, MADAME DE TRENEUIL, DELPHINE

Delphine. Ce pauvre Anténor ! il me fait de la peine, mais ce n’est pas uri mal q’u’il ait quelque inquiétude : sans cela, il serait trop tranquille et trop sûr de son fait.

madame de treneuil. Maintenant, Monsieur, vous êtes satisfait; j’espère qu’au moins vous ne me retiendrez pas plus longtemps.

de presle. Je tâcherai. Madame, sans toutefois en répondre; car vous sentez que l’exposé d’une passion, ça demande toujours quelques développements. Je sais bien que ces sortes de choses ne sont guère amusantes, quand on ne les écoute pas pour son compte; mais lorsque c’est par état, et qu’il y a nécessité...

madame de treneuil. Oh! peu m’importe, je n’ai pas besoin d’entendre, et j’ai là mon ouvrage. (Elle va s’asseoir auprès de la table.)

de presle. Votre ouvrage ! à merveille. Madame, je n’y pensais pas; mais cela me mettra tout à fait à mon aise.

Delphine, à part, pendant que madame de Treneuil s’assied. Je suis curieuse de voir comment il va me faire la cour; un militaire dont on vante l’esprit, ça doit être amusant. (Elle s’assied à côté de sa sœur, et les yeux baissés.)

de presle, s’assied auprès de Delphine, et après quelques instants de silence. Mademoiselle, ce que j’ai à vous dire est bien simple: je désire être admis au nombre de vos prétendants.

Delphine, après un silence. (A part.) Comment! voilà tout... les autres qui me faisaient de si jolies phrases. (Haut.) Monsieur, est-ce là le seul motif?

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de presle. Une telle question prouve la candeur et l'ingénuitc de votre âme; car de la manière dont je me présente, ma réponse ne peut pas être douteuse. Je suis amoureux. Mademoiselle : dans ma position, c’est de rigueur.

Delphine. Amoureux?

de presle, avec expression. Ah! oui, l’on peut m’en croire ; et je ne serais pas ici, je le jure, si je n’y avais été entraîné par un penchant irrésistible.

DELPHINE, à part. Allons, c’est un peu mieux. [Haut.) Mais ce penchant a été bien prompt, car vous me connaissez à peine; et si j’étais sûre que vous fussiez sincère...

de presle. Je m’y engage.

Delphine. Je vous demanderais à quelle circonstance je dois attribuer votre amour pour moi. madame de treneuil, bas. Delphine...

DELPHINE, bas. Mais dame, ma sœur, il faut bien prendre des informations: c’est un soin qui vous regardait. Je fais là votre ouvrage.

de presle. Un autre. Mademoiselle, vous parlerait de ces coups soudains de la sympathie, si familiers dans les romans et au théâtre ; mais ce sont là des moyens tellement prodigués, qu’on n’y croit plus guère aujourd’hui. Moi, c’est différent : cet amour que je vous témoigne. Mademoiselle, l’idée m’en est venue en pensant à madame votre sœur.

Delphine. A ma sœur...

madame de treneuil, se levant. Monsieur, que voulez-vous dire? oubliez-vous?..

de presle, se levant. Pardon, Madame. N’oubliez pas vous-même, de grâce, que vous n’ètes ici qu’un témoin impartial et désintéressé. Comme chaperon, vous regardez, vous écoutez; mais voilà tout. Je suis seul juge des moyens que j’emploie pour faire la cour à Mademoiselle; et celui-là n’est peut-être pas le moins naturel et le moins persuasif. (, Il se rassied.) Oui, Mademoiselle, je me suis dit: Une jeune personne élevée sous l’influence d’un pareil exemple, formée à l’école de tant de vertus et de qualités, recevant à chaque instant du jour ces impressions dont il est impossible de se défendre... mais ce doit être un modèle de raison, d’amabilité, de grâce; ce doit être la perfection même! je ne me suis pas trompé. Mademoiselle; et vous concevez maintenant que j’ai d’excellentes raisons pour me dire amoureux de vous.

Delphine, bas, à madame de Treneuil. Ma sœur, remerciez-le donc, il me semble que ça vous regarde plus que moi.

de presle, regardant avec passion madame de Treneuil qui baisse les yeux. Oui, Mademoiselle, car jamais je n’ai aimé comme aujourd’hui.

Delphine. Comment ! Monsieur, vous avez aimé déjà?

de presle. Oui, Mademoiselle.

Delphine. Par exemple.

madame de treneuil, se levant. Monsieur, une telle confidence, à ma sœur ?

de presle. Et pourquoi non. Madame? Oui, Mademoiselle, c’est par ma franchise que je veux vous intéresser à moi, et en ce moment surtout, j’en ai besoin plus que vous ne pouvez le croire; écoutez-moi d’abord, vous jugerez après. Une jeune personne : je ne vous dirai rien de ses qualités, de ses grâces, vous l’auriez trop vite nommée...

Delphine. Je la connais donc?

de presle. Vous devez la connaître.

Delphine, à part. Ah ! voyons si je devinerai.

de presle. Depuis longtemps je l’adorais, et c’était pour la mériter que j’étais parti pour l’armée; nous étions à la veille d’un combat décisif, et je me disafe: « Demain, je serai mort, ou digne d’elle. » Comprenez mon désespoir : une lettre fatale m'informe de son prochain mariage ! Eperdu, hors de moi, je voulais partir, déserter mon poste. Ce sang que je devais à mes frères d’armes, c’est pour elle, c’est pour la disputer à un rival, que j’aurais voulu le verser; mais l’honneur, le devoir! hélas!.. Quelques jours après, j’avais revu mon pays, je volais auprès d’elle; il était trop tard.

Delphine. Trop tard! elle était mariée... et vous l’aimiez?

de presle. Oui, Mademoiselle, autant que possible; je le croyais du moins. Eh bien! je vous dirai avec la même franchise, et vous devez me croire, que l’amour que j’éprouvais alors n’était rien... (Regardant madame de Treneuil.) auprès de celui que j’éprouve aujourd’hui.

Delphine. Est-il possible!

de presle. Quelle différence! il fallait rougir autrefois de ma passion, il fallait la cacher à tous les yeux; mais maintenant celle que j’aime est libre; je puis avouer un amour dont je suis fier; et quels que soient les moyens que j’emploie pour l’obtenir, ils ont un but trop pur et trop légitime pour qu’elle puisse m’en vouloir.

Delphine. Non certainement, Monsieur, je ne vous en veux point de chercher à me faire la cour... (On se lève.) et tout ce que vous me dites là... est tout à fait bien, pour les paroles. ( A part.) 11 n’y a que les gestes et les regards. C’est singulier, il n’a pas l’air de tourner les yeux vers moi.

de presle. Eh bien! Mademoiselle?

Delphine. Tenez, Monsieur, il y a dans vos discours quelque chose qui a l’air d’être vrai, et qui intéresse ; qui fait qu’on voudrait vous savoir heureux, qu’on se reprocherait de vous laisser dans l’incertitude, et voilà pourquoi, quoique cela me fasse de la peine, je vous avouerai tout de suite... que quant à moi...

de presle. Ah ! Mademoiselle, si c’est un refus que vous me réservez, daignez le suspendreencore. Je sais bien qu’on ne peut pas aimer en un jour, et à la première vue. Ainsi, je 11e vous presse pas, prenez du temps, tout le temps qu’il faudra.

Air : Traitant T amour sans pitié.

Je ne veux que soupirer.

Et longtemps, amant sensible...

Oh! le plus longtemps possible,

Permettez-moi d’espérer.

C’est par le temps, la constance.

Les épreuves, la souffrance.

Qu’on peut, du moins je le pense,

Mériter le nom d’époux!..

Laissez-moi donc, je vous prie,

Vous aimer toute la vie.

Pour être digne de vous.

Delphine. Toute la vie... c’est un peu long. de presle. Ça m’est égal... la seule faveur que je réclame, c’est la liberté de revenir, de vous voir quelquefois, tous les jours, le matin, le soir, à votre convenance et de ne vous parler que devant votre sœur, toujours devant elle.

madame de treneuil. Monsieur...

de presle, à genoux, à Delphine. Accordez-moi cette permission ; et en revanche, je m’engage à ne rien vous demander de plus.

LE CHAPERON

Delphine. Maisrelevcz-vous, Monsieur, relevez-vous. de presle. Vous consentez?.. Ah! que je suis heureux!

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