GEORGE, LE VICOMTE
le vicomte. Comment, mon ami, c’est là M. Riquebourg, ce négociant si riche, si considéré, et dont sa femme me faisait un si grand éloge?
george. Oui, certes, c’est un brave et honnête homme, à qui je dois tout, et pour qui je donnerais mon sang.
le vicomte. Je le sais, car je me rappelle l’affaire que lu as eue pour lui avec ce monsieur qui riait à ses
LA FAMILLE RïQUEBOURG.
dépens, et qui ne s’en avisera plus. Mais quand je pense à sa femme, dont le bon ton et les manières, distinguées...
george. Ce sont là scs moindres qualités, et il est impossible de voirplusde vertu unie à plus de raison! Mariée par l’ordre de ses parents, dont cette union assurait la fortune, à un homme dont les habitudes et les manières ne pouvaient sympathiser avec les siennes, elle ne s’est point dissimulé les difficultés de sa position. Elle a su en triompher; et, où d’autres n’auraient vu que le devoir, elle a su trouver le bonheur.
le vicomte. Vraiment!
george. Tout en souffrant, peut-être, du ton et des manières de son mari, elle n’a point le tort d’en rougir. Elle le couvre de toute sa dignité, l’ennoblit à tous les yeux, et elle a pour lui tant d’estime, qu’elle force les autres à en avoir.
Air du Piège.
Dans le monde il en est ainsi :
Quelques honneurs, quelque rang qu’il cumule,
C’est par sa femme qu’un mari Est honorable ou ridicule.
Le public juste et circonspect,
Qui dans leurs rapports les contemple,
A pour le mari le respect Dont sa femme donne l’exemple.
le vicomte. Elle l’aime donc?
george. Oui, sans doute ; car elle aime, avant tout, son devoir.
le vicomte. Et tu crois qu’elle est heureuse? george. Dieu seul le sait. Mais elle semble l’être, et elle Test en effet. Je sais bien que mon oncle est, parfois, brusque et colère, s’emportant aisément, s’apaisant de môme. En un mot, c’est tout à fait l’homme du peuple, avec ses élans généreux et ses défauts habituels. Mais il est si bon pour sa femme; il a tant d’amour pour elle! Oui, oui, c’est à coup sûr un bon ménage! Et puis, il y a en elle un charme indéfinissable qui rend heureux tout ce qui l’entoure.
le vicomte. A qui le dis-tu? J’ai passé, Tété dernier, trois mois auprès d’elle, et je t’avoue qu’à la première vue, la tête m’en a tourné.
george. Il serait possible!
le vicomte. Eh bien! qu’est-ce qui te prend? Ne veux-tu pas empêcher qu’on adore ta tante? Tu aurais du mal: car je n’étais pas le seul. Tout ce qu’il y avait aux eaux d’aimable et de brillant n’a pas cessé de lui faire une cour assidue. Quant à moi, plus sage qu’eux tous, j’ai vu, dès les premiers jours, que je perdrais mon temps, qu’il n’y avait rien à faire, et prudemment je me suis retiré.
george, lui prenant la main. Ce cher Léon. le vicomte, riant. Tu as l’air de m'en remercier, et je n’y ai pas de mérite. D’abord elle m’en a su gré : j’ai gagné quelque chose dans son estime, ce qui était déjà me payer, et au delà, et puis ensuite, au lieu d’une passion insensée qui m’aurait rendu coupable ou malheureux, j’ai trouvé près d’une autre cet amour pur et véritable que nul remords ne trouble, que nulte crainte n’empoisonne, et qui, désormais, fera le charme et le bonheur de ma vie; en un mot, je veux me marier.
george. Toi, mon ami? je t’en fais compliment, et plus encore à celle que tu as choisie.
le vicomte. Eh mais ! tu la connais.
george. Moi?
le vicomte. Oui, et peut-être n’est-cc pas sans in-
térêt personnel que je te raconte tout ccl i. 11 y a deux ans, j’avais rencontré dans quelques salons une jeun : personne charmante, mais sans éducation, sans tournure, tout à fait étrangère aux manières du monde, où, s’il faut le dire, elle était même un objet ridicule; car j’étais le seul qui, plusieurs fois, eût pris sa défense; et depuis, j’ignorais ce qu’elle était devenue, lorsque, cette année, aux eaux d’Aix, je la retrouve ; et imagine-toi, mon ami, de la grâce, de l’aisance, une tenue parfaite, et, sans avoir rien perdu de sa naïveté première, l’esprit le plus fin et le plus délicat. Deux années de soins et d’études avaient opéré cette métamorphose; et ce qui m’a touché jusqu’au fond du cœur, c’est qu’il m’a été facile de voir que le désir de me plaire avait été la cause d’un tel changement. george. 11 serait vrai ?
le Vicomte. Oui; cela et l’exemple, l’amitié et les soins de ta tante.
george. Comment! ce serait Elise, ma cousine? le vicomte. Oui, mon ami, c’est elle.
george. Et tu songerais à l’épouser! toi, jeune, riche, et d’une illustre naissance?
le vicomte. Et pourquoi pas?
george. Ah ! c’est mille fois trop d’honneur pour nous ! et jamais je n’aurais osé rêver pour ma cousine, pour ma sœur, une alliance pareille. Mais il faut que tu saches que mon oncle, que le travail, l’industrie, ont conduit à une immense fortune, mon oncle, qui est maintenant un des premiers négociants de Paris, a été autrefois, à Marseille, simple commis, simple garçon de magasin.
le vicomte. Je ne le savais pas, et je me reproche d’avoir ri tout à l’heure à ses dépens : partir de si bas pour arriver si haut, il faut du mérite pour ça. Pardon, mon ami, je le respecterai maintenant.
Air : Au temps heureux de la chevalerie.
Gloire à celui qui doit tout à lui-méme,
Et qui se fait et son sort et sa part;
Pour bien juger les gens, c’est un système,
On pense au but, moi je pense au départ.
Du grand Condé j’admire le courage ;
Mais il était né prince et général...
Vaut-il celui qui, quittant son village,
S’en va soldat et revient maréchal?
Vaut-il celui qui, loin de son village,
S’en va soldat et revieut maréchal?
george. Quoi ! cela ne te fait pas changer de sentiment?
le vicomte. Plaisantes- tu ? Ne sommes-nous pas camarades? n’avons-nous pas étudié ensemble? george. Mais ta famille?...
le vicomte. Ma famille pense comme moi. A présent, mon ami, il n’y a plus de mésalliance : le commerce, l’industrie, la noblesse, égaux en lumières, en force, en courage, se tiennent et se donnent la m îin. Qui gouvernera? qui commandera demain? Toi, moi, si nos talents nous en rendent dignes; car les talents, l’instruction, fixent seuls les rangs; et maintenant il n’y a que deux classes dans la société : ceux qui ont reçu de l’éducation ét ceux qui n’en ont pa-. C’est là seulement qu’il y a mésalliance, c’est là qu’il y a malheur. Mais, grâce aux nouveaux charmes dont brille ta cousine, nous n’en sommes plus là; et j’arrive avec ma demande en mariage, que j’avais faite par écrit, c’est plus sûr.
george. Ah! mon ami, que de reconnaissance! le vicomte. J’espère que mon exemple t’encouragera, que lu chasseras ces idées sombres qui l’ab-
LA FAMILLE RIQUEBOURG.
RIQUEBOURG. A ta sanlé !
lapierrb. A la vôtre. — Scène 3.
sorberit et t’attristent, et que, comme moi, tu feras un bon choix et un bon mariage.
george, soupirant. Moi, c’est bien différent, ce n’est pas possible; il n’y a pas de bonheur pour moi. le vicomte. Et pourquoi donc?
george. Ah! si tu savais, sl:<? pouvais t’avouer!.. Tais-toi. ( Regardant du côté de l’appartement de madame Riquebourg.) Voilà ma famille ; je te laisse avec elle.