SCENE XI
RAGONDE, seule. Mais voyez pourtant quel malheur d’èlre femme, d’être belle, à quoi nous sommes exposées! Ah! perfide comte Orv!.. si je te rencontrais... si nous nous voyions face a face, tu passerais un mauvais moment: comme je te traiterais!.. (Faisant un geste pour imposer respect.) Monsieur!..
Air : Vers le temple de l'hymen.
Mainte beauté que je voi Demande, au siècle où nous sommes,
Comment éloigner les hommes...
Hé! mon Dieu ! regardez- moi :
Pour n’être point méconnue,
Il me suffît à leur vue D’une certaine tenue.
D’un certain je ne sais quoi.
Aussi je ne les crains guères :
Toujours les plus téméraires Ont reculé devant moi.
RAGONDE, LE COMTE ORY; ü porte une robe de pèlerine et s’appuie sur un bourdon.
ragonde. Ah! voici une de nos pèlerines; celle qui regarde avec tant d'expression.
LE comte. Pardon, ma belle demoiselle, d’oser m'adresser à vous aussi librement.
ragonde, à part. Ma belle demoiselle! Qu’elle est aimable !
le comte. N’étes-vous point la maîtresse de ce château?
ragonde. Vous êtes trop bonne : dame d’honneur, tout au plus. Mon nom est Ragonde.
lecomte. Hé bien! vertueuse Ragonde, pourriezvous me faire parler à votre maîtresse?
ragonde. Impossible, ma belle dame; la comtesse ne peut voir personne.
LF. comte, a part. Ah diable!.. (Haut.) Dites-lui ue ce sont des pèlerines qui reviennent de la Terreainte.
ragonde. De la Terre-Sainte! sauriez-vous, par hasard, des nouvelles de nos maris?
le comte. De vos maris?., justement; ce sont de leurs nouvelles que j’apporte.
ragonde. Ah ! je cours sur-le-champ ; je le dis à madame la comtesse, à tout le monde. De nos maris ! quel bonheur! Madame, un peu de patience; la joie, l’émotion... Je reviens à l’instant.