‹ Å’uvres illustréesChapitre 60 sur 1154 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

LA MARQUISE, seule, vivement. Un billet, là, dans cette corbeille, pour Hortense. (Elle va à la corbeille et prend le bouquet de roses.) Lisons vite! Quand il y a à peine une heure qu’il l’a quittée. Qué peut-il avoir à lui dire? (Tenant la lettre .) Ma main tremble malgré moi* (Lisant avec émotion et dépit.) Ah ! que d’amour! (Avec douleur.) Tout ce que j’éprouve, il l’a écrit, et c’est à elle ! (Lisant à haute voix et distinctement la lettre.) « Oui, « Hortense, je vous ai aimée et vous aimerai toujours ! la « trahison a pu nous séparer, mais non nous désunir. Vos « nouveaux serments ne me dégagent pas des miens; j'y « resterai fidèle, je resterai libre ; et tant que vous vivrez, « aucune union, aucun hymen n’engagera ma foi ; je vous « le jure, et j’en signe la promesse. » Qu’ai-je lu! Ainsi

LA MARQUISE DE BRINVILLIERS

se dissipe mon seul espoir! [Elle reploie la lettre qu'elle remet dans le bouquet.) Après tant d’efforts pour l’unir à moi! après tant d’obstacles détruits, il en reste encore!

Ce Gnlifard ! cette Hortcnse qui estperdue pour lui, etdont le souvenir vient encore se placer entre nous. Ah! que ne puis-je renverser tout ce qui nous sépare! me défaire à la fois de tous mes ennemis! ( Elle se rapproche de la corbeille, reprend le bouquet de roses et la lettre, et joue de l'autre main avec un flacon de cristal attaché à sa ceinture.)

Oui, c’est bien là de l’amour, de l’amour passionné, insurmontable. Tant qu’elle vivra... Et quand je pense qu’une goutte de ce flacon peut me délivrer à jamais de l'ennemie la plus redoutable pour moi ! [S’arrêtant et détournant la tète.) Ah! une pauvre fille qui ne m’a jamais offensée... ( Reprenant avec colère ) Jamais offensée! mais il l'aime, il l’aimera toujours! unis ou séparés, il sera toujours à elle; il lui appartiendra, et tant qu’elle vivra! (Avec rage.) Tant qu’elle vivra!.. ( Par un mouvement convulsif et presque involontaire, elle jette sur le bouquet quelques gouttes du flacon.) Dieu! l’on vient! ( Elle \ remet le bouquet dans la corbeille, et s’en éloigne .)

LA MARQUISE, VERNILLAC, IIORTENSE, MADELON, Hommes et Femmes de la noce, venant assister au coucher de la mariée.

FINAL

(M. Carafa.)

CHŒUR

Dans le mystère et le silence Conduisons ces heureux époux;

Oui , voici la nuit qui s’avance ,

Voici minuit, retirons-nous.

(Ici l'on entend dans le lointain un air de danse.)

VERNILLAC.

J’en ai les craintes les plus grandes,

Ce bal-là n’en finira pas ;

Entendez-vous encor là-bas Les menuets, les sarabandes?

la marquise , à Vernillac, s’efforçant de sourire.

Adieu, moi, je retourne à Paris à l’instant.

vernillac, à lu marquise.

Si les autres, du moins, pouvaient en faire autant!

Moi, que le bal n’amuse guère.

Je voulais m’échapper sans bruit;

Et ces messieurs, avec mystère.

Jusqu’ici m’ont tous reconduit.

Dans le mystère et le silence Conduisons ces heureux époux;

Oui, voici la nuit qui s’avance.

Voici minuit, retirons-nous.

hortense, à part, adroite du théâtre.

Que désormais l’honneur seul me conseille! madelon, s’ approchant d' Hortense, lui dit à demi-voix.

Une lettre de lui !

hortense, vivement.

Je dois la refuser.

madelon, montrant la table à gauche.

Dans un bouquet de fleurs, là! dans cette corbeille !.. vernillac, qui les voit causer à voix basse, s'approche et entend ces derniers mots :

« Là! dans cette corbeille!.. »

(A part.) '

Que veut dire cela? voudrait-on m’abuser?

CHŒUR

Dans le mystère et le silence Conduisons ces heureux époux;

Oui , voici la nuit qui s’avance ,

Voici minuit, retirons-nous.

( Tous les gens de la noce sortent. Vernillac ferme les portes.)

HORTENSE, VERNILLAC.

(Hortense s’est jetée à droite sur un fauteuil, du côté opposé à celui où est la corbeille de noces. Elle reste la tète appuyée sur sa main, et plongée dans ses réflexions. Vernillac, après avoir regardé attentivement autour de lui, s’approche d'elle lentement.) vernillac.

Lorsque l’hymen qui nous engage Tous deux nous enchaîne à jamais.

Dans votre cœur ce mariage Ne laisse-t-il aucuns regrets ?

hortense..

Soumise au nœud qui nous engage.

Et toujours fidèle à l’honneur.

Vous obéir dans mon ménage ,

Vous plaire sera mon bonheur.

vernillac, la regardant avec défiance .

Ainsi donc, il n’est dans votre âme Rien dont je puisse être jaloux?

Eh! mais... vous vous taisez, Madame?

hortense, tremblante et baissant les yeux.

Je n’aimerai que mon époux.

vernillac, la regardant.

Et jamais dans votre pensée Vous n’aurez de secret pour lui?

hortense, à part.

De terreur mon âme est glacée.

vernillac , insistant d une voix sévère.

Jamais de secrets!

hortense, pouvant à peine parler.

Oui, jamais!

vernillac, d’un air menaçant, et montrant la corbeille.

Pas même ici?

Parmi ces fleurs...

(A part.)

O ciel ! elle a frémi.

ENSEMBLE

hortense, à part.

La force m’abandonne.

Hélas! et malgré moi ,

Dans mon cœur je frissonue Et de trouble et d’effroi.

vernillac , à part.

Malgré moi, je soupçonne Son trouble et son effroi;

La prudence l’ordonne ,

Soyons maître de moi.

vernillac, à Hortense.

Ce trouble, je le vois, cache quelque mystère Que je veux .pénétrer...

(Il s’élance vers la corbeille.)

Il n’importe à quel prix !

HORTENSE

Arrêtez! qu’allez-vous faire?

vernillac , avec colère.

Vous savez donc...

hortense, d’un air suppliant.

Monsieur!

vernillac.

Achevez.

hortense.

Je ne puis.

vernillac , lui prenant la main.

Parlez.

hortense, hors d’elle-même.

Eh bien , je ne puis m’en défendre :

Là, dans ces fleurs... du moins on vient de me l’apprendre, Car moi, je l’ignorais...

vernillac , avec impatience.

Eh bien ?

hortense, baissant les yeux.

Est un billet.

vernillac, avec colère.

Et de qui ?

hortense, tremblante.

De quelqu’un qui dès longtemps m’aimait. VERNILLAC.

Q fureur !

LA MARQUISE DE BRINVILLIERS

hortense, vivement, et les mains jointes.

De quelqu’un dont l’image est bannie.

Que je ne. verrai plus, que pour jamais j’oublie.

vernillac, allant à la table.

Je veux voir cet écrit.

hortense, le retenant.

Monsieur, au nom du ciel!

VERNILLAC.

Je veux le voir.

HORTENSE

Ah! par pitié! par grâce!..

vernillac, la repoussant.

Et quoi! votre cœur criminel De m’implorer a l’audace !

(Courant à la corbeille, et saisissant le bouquet. Non, point de pitié, point de grâce!

(Il veut regarder le bouguet, en respire la vapeur empoisonnée, et tombe sur le fauteuil qui est près de la table; puis, se soulevant avec peine , il retombe en s’écriant :)

Hortense! Ah! je me meurs.

HORTENSE

Monsieur!.. Il n’entend plus; ô comble de terreurs!

(Lui prenant la main.)

Quel froid mortel!., et seule ici... personne!

(Ecoutant au fond.)

Personne autour de moi, quand l’air au loin résonne Du tumulte du bal et de ses sons joyeux.

(Elle court à plusieurs sonnettes, qu’elle tire avec violence.)

Au secours ! au secours !

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