LES DEUX FEMMES
Discret, sage, économe,
Heureux et jamais fier.
Ah ! le singulier homme Que M. Rigobert!
RIGOBERT
Il est aujourd’hui, comme On le voyait hier...
C’est un singulier homme,
Que M. Rigobert!
Agathe. Vous vous connaissez donc depuis longtemps? rigobert. Si je la connais, ma belle demoiselle !.. je crois, parbleu! que j’en ai été amoureux... d’abord par reconnaissance. . . Imaginez-vous. . .
madame Bertrand, l’interrompant. C’est bon, monsieur Rigobert, on n’a pas besoin de dire ces choses-là.
rigobert, passant entre elles. Vous, peut-être... mais moi... j’ai besoin de les répéter et de proclamer mes dettes... jusqu’ici, d’ailleurs, je n’ai pas encore eu d’autre moyen de les payer. Figurez-vous, mademoiselle, qu’il y a une vingtaine d’années, moi, Allemand , et jeune alors, j’étais venu pour mon plaisir à Paris... ville charmante et folle, qui avait alors une folie furieuse... la moitié de la nation tuait ou emprisonnait l’autre! Je fus de l’autre moitié... quoique étranger, on me traita en compatriote! Je comprenais peu le français d’alors... mais il me semblait absurde d’être prisonnier sous le règne de la liberté! je trouvai bon de m’évader... on le trouva mauvais... et l’on me poursuivait, le sabre au poing, de rue en rue, lorsqu’une boutique basse et enfumée s’offrit à moi... c’était celle d’une charbonnière... agathe, montrant madame Bertrand. La sienne?
MADAME BERTRAND. Ça Suffit!
rigobert. Non... ça ne suffit pas... elle me sauva, elle me cacha pendant six semaines... moi, qu’elle ne connaissait pas... exposant sa vie... et celle de son mari... madame Bertrand. Un brave homme, celui-là... rigobert. Parbleu!., sans cela, je vous aurais adorée, mère Bertrand... ou du moins, je vous l’aurais dit. ( A Agathe.) Et ce n’est rien encore... six ans après... en Allemagne, où j’avais eu autrefois beaucoup d’amis... pas un seul ne voulait me prêter un millier de florins, dont j’avais besoin... quand je rencontre, moi, à pied, sur la
grande route, madame Bertrand et son mari, dans leur petite carriole d’osier.
madame Bertrand. Où nous vous offrîmes une place... le beau mérite !
rigobert. Et, dans un vieux portefeuille de cuir rouge, que j’ai gardé, quatre mille livres...
madame Bertrand. Que, par votre travail, vous nous avez rendues, en deux ans.
rigobert. Et qu’est-ce que ça fait? croyez-vous pour ça que noussoyons quittes?., non, vraiment! Je vous déclare ici que je n’enlends pas mourir insolvable... et que si jamais... Tenez... tenez..; qu’est-ce que veut ce brave homme, qui vous fait des signes?.. ( Voyant Jérôme sur la porte de l'auberge.)
madame Bertrand. C’est Jérôme, mon premier commis! agathe. Adieu, madame Bertrand, ce que je viens d’apprendre redouble mon estime pour vous!., vous verrez M. d’Aspremont... et quoi que vous ayez à lui dire, demandez sans crainte, il vous l’accordera .. je vous le promets. ( Elle rentre par la grille du parc en saluant Rigobert .)