‹ Å’uvres illustréesChapitre 669 sur 1154 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

MADAME BERTRAND, CHARLES. Il entre vivement, tenant une lettre à la main, et s'arrête au moment d’entrer chez le duc.

madame Bertrand, parlant sur la ritournelle. Qu’at-il donc? cette lettre? serait- ce celle qui lui est arrivée de France!

CHARLES

PREMIER COUPLET

O loi sévère ! arrêt terrible Contre lequel je lutte en vain :

Non, cet hymen n’est plus possible Et je dois subir mon destin !

Hélas ! tout espoir m’abandonne.

Car si j’interroge mon cœur.

Il me répond : l’honneur l’ordonne.

Il faut renoncer au bonheur!

madame Bertrand, àpart, en l’observant. Il est triste... il soupire.

CHARLES

O doux projets, qu’en mon ivresse J’avais formés pour l’avenir !

Songe heureux ! rêves de tendresse Pour jamais je dois vous bannir!

Adieu : tout espoir m’abandonne Et fuit déjà loin de mon cœur !

L’honneur le veut, l’honneur l’ordonne.

Il faut renoncer au bonheur!

madame Bertrand, le voyant essuyer une larme. Il pleure!., ah! je n’y tiens plus! ( Courant à lui'.) Qu’estce que tuas donc, mon garç... (S’interrompant.) Qu’estce que vous avez donc, monsieur le marquis?

Charles. Ah! madame Bertrand!

madame Bertrand. Vous que je croyais si content, si joyeux! vous auriez du chagrin?..

Charles. Oui, oui... je l’avoue !.. mais cela ne peut vous intéresser, parlons de vous., de ce qui vous amène... de ce que vous avez à me demander...

madame BERTRAND. Du tout ! du tout... à mon âge, on sait souffrir... on y est habitué. .. mais au vôtre!.. Pardon de me mêler de ce qui ne me regarde pas... mais je suis comme ça... voyez-vous! une bonne femme ! toute simple, toute franche... et quand je vois un jeune homme tourmenté, malheureux... je n’y tiens pas... il faut que je sache ce qu’il a et que je tâche de le consoler.

Charles, lui serrant les mains. Merci!., merci... car je n’ai personne, hélas ! pas même une famille, à qui confier mes peines...

madame Bertrand, vivement. Eh bien! me voilà, moi, monsieur Charles... contcz-moi cela! quoique charbon-

nière, on peut donner un bon conseil... ( Baissant la voix d’un air de bonhomie.) Voyons... est-ce que ce mariage ne vous rend pas aussi heureux...

Charles. Ah! c’était toute ma joie... toute mon existence!.. mais me voilà obligé de le refuser...

madame Bertrand. Comment cela?

Charles. M. de Champcarville est riche... on lui rend tous ses biens qui avaient été réunis au domaine de l’État. . et nous espérions que ma fortune aussi me serait restituée... Point du tout... les propriétés de la famille d’Aspremont ont été vendues dans les temps et achetées par d’autres personnes qui les ont bien payées... c’est trop juste!., une lettre que je reçois de Paris (La tirant de sa poche.) me l’apprend, et l’on ne peut revenir là dessus...

madame Bertrand, à part, avec joie, pendant que Charles lit tout bas. Tant mieux!., il ne devra aux d’Aspremont... rien, que son nom... c’est déjà trop!..

Charles, froissant la lettre dans ses mains. Et alors, comment puis-je, sans fortune, aspirer à la main d’une aussi riche héritière !

madame Bertrand. Vous n’avez donc rien... vous en êtes sûr?..

Charles. Rien .. qu’une dotation de l’Empereur... mille écus en mauvais bois, situés à Kalitz, sur les frontières de la Pologne.

MADAME BERTRAND. A Kalitz?..

Charles. Cinq cents arpents, dit-on... un pays sauvage... des routes impraticables... si je parviens à les vendre, ce qui n’est pas facile, je n’en trouverai jamais plus d’une cinquantaine de mille francs... et avec cette misérable somme, comment oser réclamer la parole que M. de Champcarville m’a donnée?., non, non, je ’ dois la lui rendre... et je vais de ce pas... (Il passe à droite.)

madame Bertrand, vivement. Ne vous en avisez pas... il la reprendrait!.. Mais à quoi bon vous presser? On ne sait pas ce qui peut arriver... il y a des fortunes qui tombent du ciel.

ch arles, secouant la tête avec tristesse. Pas pour moi !

madame Bertrand. Et pourquoi n’auriez vous pas crédit en ce pays-là? vous qui avez tant d’honneur et de délicatesse!.. (Comme frappée d’une idée subite.) Attendez donc!.. (A part.) Oh! quelle idée! (Haut.) Vous avez, dites-vous, des bois à vendre? c’est ma partie à moi... je m’y connais... et je sais qu’en Pologne il y a des côtés excellents... essence de chêne... et purs châtaigniers!., ça fait du charbon délicieux!..

charlf.s. Et comment voulez-vous qu’à une pareille distance on puisse négocier... traiter?..

madame Bertrand. Ça me regarde... je m’en charge... je vous trouverai ça... (Se frappant le front.) Eh! je n’y pensais pas... il y a justement à Y Aigle- Blanc un gros négociant de ma connaissance qui en achète tous les jours... jusqu’en Suède, jusqu’en Russie... je cours vous le chercher... et je vous l’amène...

Charles. Vous n’y songez pas!

madame Bertrand. Et ne vous laissez pas attraper au moins... ces gaillards-là vous entortillent!

CHARLES, étonné. En vérité, je n’en reviens pas... cette obligeance active, inépuisable!., qui donc peut me valoir tant de preuves d’intérêt?..

madame Bertrand, le regardant avec tendresse. Ça vous étonne?., vous qui êtes si serviable pour les autres! Est-ce que les braves gens ne se devinent pas au premier coup d’œil, et ne sentent pas le besoin de se tendre la main ?

Charles, ému et lui tendant la main. Oh! merci... merci, ma bonne mère !..

madame Bertrand, avec un cri de joie. Ah!., comment avez-vous dit ?. .

Charles, étonné. J’ai dit, ma bonne mère!., ma brave femme !

Ah ! c’est égal... ça fait du bien !..

Charles, lui prenant la main avec affection. Ce que vous voulez tenter pour moi n’empôchera pas mon mariage d’être rompu... N’importe, je n’oublierai jamais vos soins généreux., et je vais tout dire à Agathe et à son père !..

i madame Bertrand , voulant le retenir. Monsieur ! Charles! . un moment!.. [Charles entre dans la chambre à droite.)

MADAME BERTRAND, puis JÉROME.

madame Bertrand, suivant Charles des yeux. Il a bien fait de s’en aller... j’aurais fini par lui sauter au cou... [Lui parlant de loin à mi-voix.) Rompre ton mariage, quand je suis là... oh! non... je ne partirai que lorsque tu seras riche... heureux... ( Lui envoyant des baisers de loin avec passion, au moment où Jérôme paraît et la contemple les bras croisés .) Toi qui es mon Dieu, mon bonheur sur la terre, mon seul amour!..

Jérôme, à part. Lui envoyer des baisers... à son âge... ô Dieu! quand la passion les emporte... [Voyant madame Bertrand s’essuyer tes yeux.) La tète n’y est plus... c’est clair... pauvre femme! il faut être indulgent et ne pas la gronder...

madame Bertrand, se retournant. Ah! Jérôme... tu reviens à propos... j’allais te chercher...

Jérôme, d’un ton froid. J’ai fait votre commission auprès de la fille d’auberge.

madame Bertrand, vivement. Il ne s’agit pas de cela... écoute .. tu as été à Kalitz?

JÉRÔME. Oui...

madame Bertrand. Tu connais les forêts?

Jérôme. Il n’y a que de ça... un pays de loups!..

madame Bertrand. De quelle qualité les bois ?

Jérôme. De la drogue.

madame Bertrand, vivement. Du tout! ils sont excel- 1 lents...

Jérôme. Allons donc!., du bouleau, du sapin!., des bruyères... je vous dis que c’est de la drogue.

madame Bertrand. Et moi, je veux qu’ils soient excellents1.

Jérôme, la regardant d’un air ébahi. Ah!..

madame BERTRAND. Qu’est-ce que ça vaut l’arpent?

JÉRÔME, avec humeur. Cinquante francs... bien payé!..

MADAME BERTRAND. M. le marquis d’Aspremont en a cinq cents arpents...

Jérôme, de même. Eh bien! ça fait vingt-cinq mille francs.

madame Bertrand. Du tout... j’en donne cent mille écus. Tu vas les lui acheter à ton nom... à ce prix-là...

Jérôme , pétrifié. Allons donc!..

MADAME BERTRAND. Je le veux...

Jérôme. Pardon, madame Bertrand, de vous dire des choses aussi dures!., mais vous avez donc perdu toute raison, tout esprit .. même celui du commerce... cent mille écus!.. de vrais échalas...

madame Bertrand. Je le veux, te dis-je.

Jérôme, éclatant avec colère. Et moi, je ne peux pas vous laisser vous ruiner, pour gorger d’or ce jeune homme, pour une fantaisie, un caprice...

madame Bertrand. Un caprice!., ah! situ savais ce que j’éprouve gour lui... ce que je donnerais...

Jérôme, exaspéré. Pardi! cela ne se voit que trop... vous en avez la tête à l’envers... mais encore une fois, je suis votre homme de confiance... c’est moi qui fais tous vos marchés, et jamais je ne prêterai les mains...

madame Bertrand, sévèrement. Qu’est-ce à dire, mon-

la minute?.. Ne me forcez pas de m’en souvenir, jour de Dieu! car, sans respect pour vos longs services, pour votre attachement, je vous chasse !..

Jérôme, les larmes aux yeux, et après un silence. Vous!., vous auriez le cœur de me renvoyer!., vous!., allons donc! le plus souvent que je m’en irais!..

madame Bertrand, émue et lui prenant les mains avec amitié. Non, non, tu as raison, mon bon Jérôme!,, tu me connais mieux que moi-même... je sais que tu m’es dévoué, et tu sais bien aussi que tu ne dois jamais me quitter!., mais n’en abuse pas... tu m’as entendue... fais ce que je te dis... je le veux. . je t’en prie!..

Jérôme, résigné et en soupirant. Soit; mais c’est bien dur de voir une si belle fortune... de si belles mines de charbon, s’en aller en fumée...

madame Bertrand. C’est une spéculation... que je t’expliquerai...

Jérôme. Elle est jolie!..

madame Bertrand. Va toujours ton train... on ne te connaît pas, au château... présente-toi comme un riche marchand... voici mon portefeuille... ne laisse pas soupçonner que j’y suis pour quelque chose... et achète les bois cent mille écus comptant!

Jérôme. Mais s’ils ont pour deux sous de conscience, ils ne voudront jamais...

madame Bertrand. C’est ton affaire... ça te regarde... et songe à bien jouer ton rôle... le duc et le marquis ne sont pas faciles à tromper...

Jérôme. Ah ! pardine ! à ce prix-là, il y a plaisir à se laisser attraper...

madame Bertrand. Je les entends... (A mi-voix.) Cent | mille écus!.. pas un centime de moins... ou je ne te revois de ma vie...

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