MADAME BERTRAND, LE DUC DE CHAMPCARVILLE
madame' Bertrand, timidement, s’approchant du duc, qui reste toujours à parcourir les papiers avec inquiétude. Monsieur... monsieur le duc?..
le duc, avec colère. Qu’est-ce! Vous êtes encore là?., pour vous complaire dans ma ruine, et jouir de mon désespoir!... mais vous n’aurez point cette satisfaction... grâce au ciel ! d’autres ressources!.. Il m’en reste encore...
madame Bertrand. Aucune!., aussi, je vous en apporte!.. Vous devez une somme énorme... Eh bien ! je vendrai tout ce que j’ai... je paierai... le duc, se levant. Vous?..
madame Bertrand. Ce sera la dot de mon fils... le duc, étonné. Comment! vous!., vous! madame Bertrand !
madame Bertrand. Qu’y a-t-il d’étonnant? J’ai de l’argent à placer... De l’argent que j’ai gagné par vingt ans de travail... Je l’emploie au bonheur de mon enfant et du vôtre! Si vous connaissez unmeilleurplacement... parlez!..
le duc, avec embarras. Certainement, madame Bertrand... vous êtes une brave femme. . il y a du bon en vous... il y a de la noblesse!..
madame Bertrand. Au contraire, je n’en ai pas... voilà pourquoi j’en achète!.. Et comme je suis ronde en affaires, voyez... ça vous va-t-il? Est-ce conclu?..
le duc, combattu. Je le voudrais, Madame... je le désirerais autant que vous... parce qu’avant tout, lebonheur de ma fille!., mais vous comprenez... que l’on ne change pas ainsi de principes...
madame Bertrand. A ce prix-là. . il y en a tant d’autres qui changent tous les jours et à meilleur marché!
| le duc. Des gens du nouveau régime, c’est possible...
| mais un Champcarville !.. (Avec hauteur.) Un Cliampcar- I ville ne peut pas donner sa fille à M. Bertrand !
; madame Bertrand, piquée. Alors, M. Bertrand gardera | sa fortune et M. de Champcarville perdra la sienne... je I vous laisse y réfléchir... Adieu!..
le duc, la retenant. Madame Bertrand ! . . (A part.) Je [ sais bien qu’avec le temps, les idées se modifient... ce se-
| rait de la philosophie et du libéralisme... Il y a des
î grands seigneurs libéraux!., mais moi qui ai toujours été
ileur ennemi déclaré... je ne peux pas aux yeux du roi et de toute la cour... aussi brusquement et sans transition... (Passant à gauche et s’asseyant près de la table.)
LA ClIAUBONNlÈKli.
DUO
lk duc, avec force.
Non, non, non, c’est impossible!
ENSEMBLE
LE DUC
Non, non, c’est impossible !
Ombre de mes aïeux,
A cet affront terrible Vous détournez les yeux!
MADAME BERTRAND
Soyez moins inflexible Que vos nobles aïeux.
Est-il donc si terrible De faire des heureux !
madame Bertrand , sur un nouveau geste (le refis du duc. Trouvez donc de l’argent... je pars...
le duc, la retenant.
Un mot encore!
MADAME BERTRAND
Qu’est-ce, monsieur le duc?
leduc, avec impatience.
J’y mets du mien, morbleu !
Vous, mettez-y du vôtre... aidez-moi quelque peu!
MADAME BERTRAND, étonnée.
Comment?..
LE DUC
Il est possible... et parfois on l’ignore... Qu’on soit plus qu’on ne croit, ou qu’on tienne ^quelqu’un Qui, de près ou de loin, vous tire du commun?
(i Madame Bertrand s’assied avec empressement près de lui.)
ENSEMBLE
Cherchons tous deux, cherchons bien !
Nous trouverons un moyen!
N’est- il pas, dans la famille.
Quelque astre inconnu qui brille?
Cherchons, cherchons, cherchons bien!
MADAME BERTRAND
Moi, je cherche...
LE DUC
Eh bien! eh bien?..
MADAME BERTRAND
Et je ne trouve rien...
LE DUC
Rien !
ENSEMBLE
Rien! rien!
LE DUC
Un des vôtres, jadis, à la cour, près du roi,
Aurait-il, par hasard, acheté quelque emploi?
MADAME BERTRAND
Non pas !
le duc, avec impatience.
On eD vendait pourtant à tout le monde !
MADAME BERTRAND
Ça doit nous distinguer, car nous n’en avions pas !..
Quel était votre père?..
MADAME BERTRAND
11 roulait, ici bas,
Voilure...
le duc, avec joie.
Quoi! vraiment !
MADAME BERTRAND
Il vendait à la rondo,
Du charbon et dubois!..
LE DUC
Mais, ses parents, à lui?..
Ses parents éloignés?.. Rappelez-vous ici? ensemble, se levant.
Cherchons tous deux, cherchons bien !
Nous trouverons un moyen !
N’est-il pas dans la famille.
Quelque astre inconnu qui brille?
Cherchons, cherchons, cherchons bien !
Eh ! quoi, vous ne trouvez rien?
Eh! non, je ne trouve rien!
Rien! Rien! Rien!
le duc, vivement.
Votre grand-père?..
Ah! je m’en souviens fort...
Il était, j’imagine.
Comme ouvrier, sur le port!
le duc, avec impatience.
Marin?..
MADAME BERTRAND
Non pas?..
le duc, insistant.
Officier de marine?
MADAME BERTRAND
Non pas... je le dirais... car c’est l’essentiel...
Je ne veux pas, Monsieur, vous tromper...
le duc, à part.
Plût au ciel !
ENSEMBLE
LE DUC
Ah! j’ai beau faire, elle n’est rien!
J’ai beau chercher... aucun moyen...
Rien! rien! rien!
MADAME BERTRAND
J’ai beau chercher, je le vois bien.
Nous n’avons jamais été rien.
Rien! rien! rien!