SCENE Vil
LÉONARD, seul.
RÉCITATIF
se retournant.) Son mari!.. ( Allant à lai.) Albert en ces lieux !..
Albert. Ah! c’est vous, monsieur Léonard?..
LÉONARD. Où vas-tu?..
albert. Vous le voyez bien... à ce bal où je suis invité. léonard. Il me semble cependant que tu avais défendu à ta femme d’y aller?
albert. Et j’avais bien raison.
léonard. Pourquoi alors... y vas-tu seul... sans elle?., il me semble que ce n’était pas ainsi... autrefois!
ALBERT. Ah! c’est qu’autrefois... ma femme m’aimait... et qu’à présent... elle en aime un autre... elle est infidèle. léonard. Non ! non !..
albert. J’en ai l’aveu... d’ elle-même.
le baron, entr’ouvrant la porte et apercevant Léonard qui cause avec Albert. Ëncore là!..
albert. Sans cela!., est-ce que j’aurais pu le croire... Mais ce cadeau si élégant... ce bouquet si rare... envoyé par le baron...
léonard. Ne renfermait qu’une idée de galanterie. albert. Il renfermait autre chose... un billet dont je ne me serais jamais douté... C’est elle qui l’a vu, qui l’a pris avec joie, et qui me l’a fait lire... « Il m’aime, vois-tu « bien .. il me l’écrit... Et moi aussi, a-t-elle continué, je « l’aime .. je l’adore... et depuis longtemps! »
le baron, à part, entr’ouvrant toujours la porte. Quel bonheur!., d’apprendre cela du mari lui-même.
albert. Dans ce moment-là, ça a été plus fort que moi... je n’ai pu maintenir ma colère... j’ai levé la main sur elle.
léonard. Toi!
ALBERT. Oui... oui... c’est mal... Je le sais... c’est indigne... Jamais je ne me le pardonnerai!.. Mais ce n’est pas sur elle que devait tomber ma colère... Je l’ai laissée enfermée à la maison.
léonard. Ah ! elle y est encore !
Albert. Oui... enfermée dans sa chambre, pendant qu’elle me croit endormi dans la mienne... C’était nécessaire... parce que moi... comme je vous l’ai dit, j’avais pris le parti de venir à ce bal... où est M. le baron... et j’y vais.
léonard. Et que veux-tu lui dire?
ALBERT. Rien!., je veux le tuer!
le baron, refermant brusquement la porte de la tourelle. Ah! mon Dieu!
albert. Et puis... on n’entendra plus parler de moi... je ne reverrai plus jamais ni Henriette, ni le village. léonard. Et moi... moi donc...
ALBERT. Ah! vous avez raison!., je suis un ingrat! léonard. Non., mais un insensé!... Rien ne me prouve encore qu’Henriette soit coupable ! ( Geste d’impatience d’Albert.) Si elle l’était, elle ne s’accuserait pas ainsi ellemême !
albert, vivement. Vous croyez?
léonard. Il n’y a là que du dépit... de la colère!
albert, de même. Ah! s’il était vrai!..
LEONARD. Et avant de t’en assurer, tu aurais commencé par déshonorer et perdre aux yeux de tous celle que tu devrais protéger et défendre !
albert. Que faire alors?
léonard. M’obéir... comme autrefois! Écoute-moi.. Pour faire taire la médisance, tu vas paraître à ce bal... quelques instants seulement... et demain, je te parlerai à toi et à ta femme... Va! va!
albert. J’obéis, mon père, j’obéis... vous le voyez. (Il entre dans la salle du château à gauche, sur la ritournelle du morceau suivant.)
Couple aveugle, Imprudent, qui, dans sa frénésie,
Va courir à sa perte et qu'il faut arrêter,
Surtout lorsque je vois qu’une main ennemie Sème entre eux la discorde afin d’en profiter !
(Il va à la tourelle, en ferme la porte, et retire la clef qu’il garde.)
AIR
Du danger qui les environne Sauvons-les, mon cœur me l’ordonne...
Et Dieu me dit du haut des cieux :
Protége-les... veille sur eux...
(En ce moment le baron frappe en dedans à la porte de la tourelle.)
LÉONARD
• Bon, bon, bon, bon,
Que m’importe ce carillon...
Vous aurez beau frapper, je vous tiens en prison.
Vous passerez cette nuit en prison.
Monsieur le baron...
CAVATINE
Conquérant invincible,
Dormez, dormez paisible.
Rêvez, s’il est possible,
Un triomphe éclatant!
Vous qui tournez les têtes,
Séducteur que vous êtes...
Vous n’aurez de conquêtes.
Cette nuit, qu’en dormant...
Monsieur le conquérant.
Reposez-vous, grand conquérant...
(Ecoutant.)
Le voilà plus calme, et j’espère Qu’il se résigne à sa prison!
C’est bon... c’est bon... demain avec sa mere Nous traiterons du prix de sa rançon...
Conquérant iifvincible,
Dormez, dormez paisible.
Rêvez, s’il est possible,
Un triomphe éclatant!
Vous qui tournez les têtes,
Séducteur que vous êtes...
Vous n’aurez de conquêtes.
Cette nuit qu’en dormant...
Monsieur le conquérant.
Reposez-vous, grand conquérant...
(Il regarde en souriant la clef de la tourelle qu il tire de sa poche, et disparait par le fond du théâtre a gauche, pendant qu’Henriette, sortant de la chapelle qui est au fond à droite, s’avance sur la pointe du pied et avec précaution jusqu’au milieu du théâtre.)