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SCENE III

M. DE GOURNAY. puis MADAME DE SALBR1S et

MATHILDE

m. de gournay, à part. Ce sont ces dames. (Il s’assied dans un fauteuil.)

mathilde. Oui, ma bonne-maman, c’est vous! j’ensuis sûre.

madame de salbris. Tu n’as pas le sens commun. mathilde. C’est à vous seule que j’ai parlé de cette boîte de peinture... Nous étions en tête-à-tête... et à moins que vous n’ayez raconté notre conversation à quelqu’un... madame de salbris. A personne au monde!

mathilde. Alors c’est vous... c’est évident ! madame de salbris. Non, cent fois non... pour mille raisons! D’abord, je suis une femme d’ordre et d’économie, qui entends mieux l’emploi de mon argent... et puis, nous vivons dans un siècle positif et réel, qui n’a rien de romanesque... et je suis comme mon siècle!

Air : De sommeiller encor, ma chère.

Je n’ai jamais eu grande estime Pour les héros mystérieux.

Et pour ce Monsieur anonyme.

Qui se dérobe à tous les yeux.

Qu’il dise son nom, qu’on le sache,

Sinon je m’en vais augurer Qu’une figure qui se cache A des raisons pour ne pas se montrer.

m. de gournay. C’est agréable!.. (S’avançant.) Ilum! lium!..

mathilde. Ali! Monsieur, vous étiez là?

m LES SURPRISES.

m. DE gournay. Et je n’osais vous interrompre... vous voyant si apimée...

matuii.de, vivement. On le serait à moins!.. Encore uue surprise, et celle-là est si étonnante... si jolie... vous la verrez .Et ce qui confond ma raison, c’est que je trouve cela ce matin auprès de mou Ut, en m’éveillant... et que ma femme de chambre, que j’ai interrogée, n’a vu entrer personne.

m. de gournay. C’est bien singulier! matiiii.de. Eh bien inquiétant!.. On peut donc s’introduire la nuit dans ma chambre... sans que je m’en aperçoive... sans que je le sache!-, cl je vais toujours être dans des transes mortelles... On se croit seule... on ne l’est pas... Gela fait trembler !

m. degournay, gravement. 11 y a de quoi... .et à votre place, je ne serais pas rassurée.

madame de salbris. Aussi, dorénavant, je ne vous laisserai plus seule dans votre chambre...

mathilde, vivement. Oh ! non, ma bonne-maman... oli ! non.

madame de SALBnis. Et pourquoi cela?

MATHILDE. Si ça allait l’empêcher...

madame de salbris, sévèrement. Matliilde, y pensezvous’..

Mathilde. Eb! oui vraiment... j’ai idée que c’est un sylphe, ou une sylphide... car jusqu’à présent. .. rien 11e nous dit positivement... (Souriant.) Cependant je crois que ce n’est pas une sylphide.

m. DE gournay. Et je pense comme vous!..

• matuilde. N’est-ce pas?.. Uue femme n’y mettrait pas cette persévérance... et cette discrétion... madame de salbris. Ma Ülle!..

matuilde. Oui, ma bonne-maman, oui... (A M. de Gournay.) Songez donc que voilà près d'un an... Oui, mon ami, depuis l’autre hiver... Vous u’étiez pas à Paris 1 lorsque cela a commencé... et si je vous racontais tout ce qu’il y avait d’ingénieux, de délicat... de mystérieux dans ces surprises... Il n’y a qu’une chose qui m’étonne... il ne m’a jamais fait de vers...

m. de gournay. Ali! mon Dieu!

I mathilde. Et, en conscience... il devrait bien... ( Ele-

vant la voix ) Je les aime beaucoup !

m. de gournay, à part. Moi qui n’ai jamais fait que de la prose... J’en commanderai à Gaston.

mathilde. A cela près, il semble deviner mes désirs et lire dans ma pensée... et dès que je suis seule... je tressaille... j’ai peur... espérant toujours le voir paraître.

Air : Si ça t’arrive encore.

• Dans le moindre souffle du vent

Je crois toujours sentir sa trace.

Et je crois même que souvent Le soir je lui parle à voix basse :

Hier encor je le suppliais De se faire connaître.

M. DE GOURNAY

Et lui, vous répond-il?

MATHILDE

Jamais,

Mais il m’enteud peut-être.

Non, vraiment,- il ne répond jamais.

Mais il m’entend peut-être.

madame de salbris, à M. de Gournay. Elle est folle!.. (A Mathilde .) Oui, vous êtes folle ! et celui qui s’amuse ainsi à vos dépens, connaissait bien sans doute votre tête exaltée et romanesque, car depuis un an, elle n’a plus qu’une occupation, qu’une idée... elle ne rêve qu’à cet inconnu... Hier soir encore, ce rhume de cerveau que nous avons... que j’ai gagné dans le parc., c’était pour penser à lui par un ciel orageux... car elle y pense le jour, elle y pense la nuit... et je le dis à vous qui êtes notre ancien ami, je crois en vérité qu’elle l’aime.

m. de gournay, avec joie. Est-il possible?.. (4 part.)

C’est ce que je voulais!

mathilde, vivement. Oh! non... non, ma mère... on ne peut pas dire cela, mais cela pique si vivement ma curiosité... que souvent je n’en dors pas... et à force de chercher qui cela peut-être-., j’en ai la fièvre. . (S’animant.) J’en ai mal à la tête... car il n’y a pas d’exemple d’une obstination pareille. Je n’ai jamais été au bal de l’Opéra...

madame de salbris. Je le crois bien!..

mathilde. Mais on dit qu’après y avoir intrigué les gens, on finit par se montrer ou par décliner son nom.

m. de gournay, riant. On dit « : Je suis Oreste... ou bien Agamemuon... »

matuilde. Vous riez !

m. de gournay. C’est que vous êtes très-amusante. mathilde. Ah! vous ne savez pas ce qu’est chez nous un désir curieux, un désir de savoir ce qu’on ignore. . . Moi, d’abord, je Je dis franchement... je ne sais pas ce que je donnerais pour connaître cet inconnu... pour le voir un instant...

m. de gournay. Cela viendra... j’en suis persuadé ! mathilde. Vous croyez?

madame de salbris. Plus tôt que tu ne crois!., et je te dirai son nom si tu veux, car je sais qui. m. de gournay, effrayé et à part. Ah! mon Dieu! matuilde, vivement. Est-il possible... Ah! ma bonnemaman, si vous saviez combien je vous aimerais... Parlez vite !

madame de salbris. Te souviens-tu que, l’automne dernier, M. de Bonneval, qui venait d’acheter une terre voisine, me fit, par un de ses parents, demander ma petitefille en mariage?

mathilde. C’est vrai!

madame de salbris. Un parti sortablc... Trois fermes, deux mille arpens de bois qui sont coutigus avec les miens, cela convenait fort...

mathilde. A vous... mais pas à moi qui ne voulais pas me marier!

madame de salbris. Cela n’empêchait pas les égards et les procédés; on en doit toujours aux gens qui vous demandent en mariage...

m. de gournay, souriant. Et qui ont deux mille arpens de bois.

madame de salbris. Ce n’est pas l’avis de Mademoiselle; car elle ne voulut pas même le voir, et le pauvre jeune homme ne put pas obtenir d’elle d’être reçu chez nous pour faire sa cour.

matuilde, avec impatience. Eh bien! ma mère?.. madame de salbris. Eh bien, ma fille... je suis persuadée que c’est lui...

mathilde. Est-il possible!..

madame de salbris. Qui, d’up.rès votre défense, n’osant se présenter ouvertement, cherche tous les moyens de parler à votre cœur ou à votre imagination... moyens qui, tout indirects qu’ils sont... finissent toujours par compromettre une jeune personne.

mathilde. M. de Bonneval?.. on m’avait dit qu’il était avare.

m. de gournay. Et à moi qu’il était très-laid... madame de salbris. Je ne le connais pas. m. de gournay. Et que c’était un sot... madame de salbris. On fait toujours cette réputation-là aux gens riches.

mathilde. Il est de fait qu’il ne la mérite pas-si c’est lui... m. de gournay. Oui... si c’est lui... mais j’en doute!.. madame de salbris.. Et moi, j’en suis certaine... Aussi il est temps que cela finisse.. Je trouverai bien moyen de le voir et de lui dire nettement qu’il ait à cesser de pareilles manières d’agir. ..

m. de gournay. Et vous ferez fort bien! (A part ) La scène sera gaie.

LES SURPRISES

mathilde. Oui, ma bonne-maman.. . Mais cependant... si ce n’était pas lui?..

MADAME DE SALBRIS. Alors... alors...

Air : Des maris ont tort.

Comme il vous obéit sans cesse.

Il faut répéter hautement

Que ceci vous déplaît, vous blesse...

Il n’y viendra plus!

MATHILDE

Si vraiment!

Contre sa magique science,

A quoi servent ces vains détours?

(. A part.)

S’il devine coque je pense,

Il est sûr qu’il viendra toujours !

(On entend dans le salon à gauche un prélude de piano.)

Écoutez donc?..

m. de gournay. On touche du piano au salon!.. mathilde. Et fort bien!..

Les mêmes, JULIE, sortant du salon à gauche, et retournant la tête.

madame de salbris, à Julie. Qu’est-ce que cela signifie, Mademoiselle?

julie. Ma foi, Madame, vous devez le savoir mieux que moi!.. Je viens, en traversant le salon, d’apercevoir un beau jeune liomme qui n’élait jamais venu ici, et qui arrive, dit-il, de Paris à l’instant même... pour tenir le piano!..

mathilde, poussant un cri. Ah!., je comprends!.. madame de salbris. Vous êtes bien habile... mathilde. Ne vous rappelez-vous pas que ce matin je me désolais de ce que notre concert de ce soir ne pouvait avoir lieu... faute d’un accompagnateur?.. m. de gournay. Eli bien?..

mathilde. Eh bien!., il m’aura entendue... ou devinée. .

madame de salbris. Qui!..

mathilde. Lui!... ma grand’mère... lui!., qui est toujours là, près de moi... le plus aimable des sylphes... (M. de Gournay se retourne pour se frotter les mains avec satisfaction.)

madame de salbris. Elle en perdra la tète! (A Julie.) Qui nous a envoyé ce jeune homme? qui lui a dit de venir?..

julie. Un inconnu... à ce qu’il prétend... mathilde. Quand je vous le disais!.. Vous le voyez bien!..

m. de gournay, riant Décidément c’est Ubondocani !.. mathilde, riant. Oui,., oui... Et ma bonne-maman est Léma'ide, la mère du calife, qui n’y comprend rien...

julie, bas, à M. de Gournay. Ni moi non plus... car il n’y a pas une heure que je vous ai dit...

m. de gournay. Écoute donc...il faut bien aussi pour toi quelques surprises...

mathilde, gaiement. Nous aurons donc un concert magique... aérien... Il faut prévenir ces dames que rien n’est décommandé... et, de plus, envoyer des invitations à tous les châteaux voisins!..

m. de gournay. Si je puisvous aider comme secrétaire... mathilde. J’y compte bien... (Vivement.) Ah!., mon Dieu!., si, à la faveur de cette fête... il allait s’introduire auprès de nous...

m. de gournay, à pari. 01» ! quelle idée!.. (Haut.) Cela vous effraie’

mathilde. Sans doute... j’eu suis toute tremblante ..

Pas de robe nouvelle, pas de fleurs, pas de garniture à la mode... 11 va me trouver affreuse! . (Se dirigeant vers sa chambre , qui est à droite.) Et impossible, d’ici à ce soir... d’improviser une parure...

m. de gournay, d’un air railleur. Peut-être à la ville de Meaux... on pourrait...

julie. Ou bien, en arrangeant votre garnitnre de camélias...

mathilde. Non, Mademoiselle, ça ne se peut pas... (Elle se dirige vers sa chambre, qu’elle ouvre; elle pousse un cri et reste immobile sur le seuil de la porte.) Ah!

madame de salbris. Qu’est-ce donc?..

mathilde, montrant de la main dans la chambre. Là... là... sur mon divan... cette délicieuse toilette... cette garniture de marguerites... Venez donc voir! m. DE GOURNAY et julie. C’est ma foi vrai!..

Air nouveau de M. Hormille.

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