SCENE VII
MATHILDE et MADAME DE SALBRIS, à droite; M. DE GOÜRNAY, entrant par le fond; GASTON, à gauche,, accordant la guitare.
m. de gournay. Toutes vos invitations sont parties, deux jockeis à cheval... .
mathilde, à voix basse. Silence!.. Nous sommes sur la trace...
m. de gournay. En vérité?
madame de salbris. C'est moi qui ai tout découvert. m. de gournay. Vous êtes si adroite! mathilde. Tenez, regardez ce jeune homme qui accorde cette guitare... ma grand’mère a idée que c’est l’inconnu.
m. de gournay, riant. Bravo!.. Ce n’est donc plus M. de Bonneval?..
madame de salbris. Cela n’empêche pas!.. C’est peutêtre lui aussi.
m. de gournay. Ce monsieur que votre petite-fille ne peut pas souffrir?
madame de salbris. Lui-même!
m. de gournay, à part. Très-bien!.. (Haut.) Eh bien! Madame, je serais assez de votre avis. Qu’est-ce qu’il dit? mathilde. Qu’on le nomme Gaston...
madame de salbris. Il dit qu’il est musicien et peintre... mais ce n’est pas vrai. (Gaston fait résonner la guitare qu’il accorde.) S
m. de gournay. C’est faux!., c’est faux... et je pense comme vous : il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela. Je vais causer un peu avec lui, et je suis sûr qu’il se coupera... Laissez-moi faire... (Les dames s’éloignent un instant et remontent le théâtre en se promenant; M. de Gournay s'approche de Gaston, qui s’occupe toujours de la guitare )
gaston, levant les yeux et apercevant M. de Gournay. Ah! Monsieur, si vous saviez...
m. de gournay. Je sais tout... On te prend pour un imbécile des environs.
gaston. Est-il possible!..
m. de gournay. C'est bien plus drôle... Un monsieur de Bonneval, un voisin, affreux, à ce qu’il parait, et qu’on déteste.
gaston. O ciel !
m. de gournay. Sois tranquille... ça ne durera pas. H me faut des vers... des vers où tu diras que l’inconnu n’est pas M. de Bonneval... Alors, nouveau désappointement, nouvelle surprise... C’est charmant!
LES SURPRISES
gaston. Des vers...
m. de gournay. Oui, c’est une commande qu’on m’a faite.
gaston. Des vers... Et dans quel genre? m. de gournav. Dans le genre amoureux, passionnés, brûlants; c’est pour celle que j’aime, mademoiselle Mathilde.
gaston, à part. Grand Dieu!
m. de gournay. Celle que j’épouse... Tu ne l’as pas deviné?
gaston, troublé. Quoi! la petie-fille de madame de... m. de gournay. Certainement... Tu croyais peut-être que c’était la grand’mère !.. Aurai-je mes vers?..
gaston, pouvant se soutenir à peine. Oui, Monsieur. (A part.) Ah! c’est fait de moi... Par bonheur je n’ai rien dit, et il ne saura jamais rien! (M. de Gournay remonte vers les dames.) mathilde. Eh bien?
m. de gournay. Eh bien ! je ne sais pas si c’estl’inconnu, mais je partage l’idée de Madame. ( Montrant madame deSalbris.) Je suis sûr que c’est M. de Bonneval, quoiqu’il n’en convienne pas.
mathilde. Ah ! que c’est impatientant!
m. de gournay. Quoiqu’il soutienne toujours qu’il est artiste... qu’il est peintre...
madame de salbris. Lui!., uu peintre!..
m. de gournay. Il ne l’est pas plus que moi !.. mathilde. Ah! j’imagine un moyen... qui le forcera bien à avouer sa ruse... ( Traversant le théâtre et s’approchant de Gaston , qui est plongé dans ses réflexions et qui ne la voit pas.) Monsieur Gaston... ( Gaston ne l’entend pas et ne répond pas. Se retournant du côté de madame de Salbris.) C’est étonnant, par exemple... qu’on ne réponde pas à son nom... Il l’aura déjà oublié... [Parlant plus haut.) Monsieur Gaston...
gaston, tressaillant. Qu’est-pe, Mademoiselle? mathilde. Vous qui êtes peintre et peintre distingué... on n’a jamais fait mon portrait... et si vous vouliez... gaston, troublé. Moi!..
mathilde. Le mien ou celui de ma grand’mère... à votre choix... Mais je tiendrais à ce que ce fût ici même... à l’instant. (A Julie, qui entre à gauche.) Julie, apportenous un livret, un album, il y en a là, dans le salon... (Julie sort.)
m. de gournay, à part. Cela va l’empêcher de faire mes vers!
mathilde, bas, à sa tante. Quel changement dans ses traits!..
madame de salbris. Je le vois bien!
Gaston. Je craindrais d’abuser de vos moments. mathilde. Du tout... une esquisse au crayon. ( Allant à Julie , qui rentre, lui prenant l’album qu’elle tient dans les mains, et s'approchant de Gaston.) Tenez, Monsieur. gaston, à part. Mon album! ..
mathilde, ouvrant l’album et indiquant une page du doigt. Là à cet endroit., mon portrait... Ah! mon Dieu! tous. Quoi donc?
mathilde. Il y est déjà!
madame de salbris. Et parfaitement ressemblant... mathilde, regardant une autre feuille. Et là encore... coiffée en fleurs .. et plus loin... cet autre en robe de bal... partout moi!
m. de gournay. Est-il possible!.. (A Gaston, à demivoix.) Sais- tu ce que cela signilie?
gaston, de même. Non, Monsieur! m. de gournay. Ce n’est pas toi!..
gaston, de même, en cherchant à cacher son trouble. Arrivé depuis une demi-heure, je n’aurais jamais eu le temps. . .
m. de gournay. C’est juste! Qui diable ça peut-il être? iulie, bas, à M. de Gournay. C’est vous, Monsieur?
M. DE GOURNAY. Du tout.
julie, de même. Encore une surprise.
M. de gournay. Laisse-moi donc... (A part.) Ahçà! moi qui en faisais à tout le monde.
Air : Vive la magie. (Cagliostro, premier acte.)
m. de gournay.
Nouvelle surprise Qui me scandalise.
Qui donc s’en avise.
Et prend mon emploi?
Je saurai connaître L’amant ou le traître Qui se permet d’être Plus adroit que moi!
MATHILDE
Nouvelle surprise !
Que, dans ma franchise, Gaîment j’autorise.
(Regardant le portrait.) C’est moi! c’est bien moi!
Mais qui peut-il être ?
J’aurais peur, peut-être.
S’il allait paraître Soudain devant moi!