‹ Å’uvres illustréesChapitre 827 sur 1154 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

GCETHE, JEAN.

jean, parlant à un huissier qui veut l’ empêcher d’entrer. Vous voyez bien, mon cher ami... la signature... le caissier de la cour... qui m’invite à venir toucher à la caisse.

goethe, sortant de sa rêverie. Cette voix... jean. Et si vous m’empêchez de passer... comment voulez-vous que je touche?

goethe. Maître Jean !.. mon grand-père!.. jean. Wolf... mon garçon!..

goethe, à l’huissier. Laissez passer ce bon vieillard, Monsieur.

LAGNY . — . Imprimerie de Viàlat et Cie. — H[o IX.

MAITRE JEAN

jean. Suis-je heureux de te rencontrer!.. Moi, ç;l me faisait peur de venir ici... parce que j’ai toujours entendu dire que )a cour était un endroit terrible. . un endroit de perdition... mais quand on a un bon sur le trésor... Est-ce que tuas aussi un bon sur le trésor?

goethe. Non, mon grand-père... pas encore. jean. Alors, comment le trouves-tu donc à Weymar? Ton père m’avait écrit que tu taisais ton droit... Bon, que j’ai dit, cela mène à la fortune, témoin mon fils aîné, ton cher père, que j’ai fait étudier, et qui est devenu docteur a et conseiller honoraire à Francfort-sur-le-Mein... tandis que mon père, à moi, qui n’était qu’un maréchal-ferrant, qui ne m’a rien appris... rien de rien .. ce qui fait que je suis resté la moitié de ma vie les bras... ou plutôt les jambes croisées... tailleur... j’ai été tailleur; et au bout de quarante ans, j’eu avais assez.

GOBTnE. Je crois bien, mou grand-père... vous étiez fatigué.

jean. D’ètre assis... et pour me dégourdir les jambes, je viens de prendre un état qui demande de l’activité... toujours sur pied... toujours monter et descendre... je viens de me faire aubergiste... j’ai trouvé à trois lieues de Weymar, près de la grande route, et sur la lisière du bois, une hôtellerie bien achalandée... «Au docteur Faust I » Une belle enseigne, grande comme ça. ... le docteur Faust et le diable qui l'emporte... tu sais... cette histoire de marionnettes que jo te racontais quand tu étais petit !

goethe. Oui, mon grand-père... et j’y ai bien pensé depuis.

jean. La maison n’était pas chère ..j’avais des économies ... une fortune honuête... quoique tailleur...

goethe. Je le sais, mon grand-père... vous ôtes d’une i probité sévère. . irréprochable...

jean. J'ai acheté l’hôtellerie... je bois avec l'un, je bois avec l'autre... je cause avec tout le monde, et mes affaires iraient rondement et loyalement. . si ce n’étaient les crédits. ..

goethe. Qui vous ruinent...

jean. Au contraire... qui m’enrichissent d'une manière étonnante et suspecte... doul je liens ;i avoir le cœur net. coethe. Qu’est-ce que vous me dites donc là? jean. Imagine-toi que l’avant-dernière semaine, le lundi... non... le mardi... si, c’était le Itindi.,. le jour où it y avait une chassejdans la forêt...

goethe. Peu importe, mon grand-père, allez toujours. . jean. Voilà trois jeunes gens... ou trois pandours... je ne sais lesquels... non pas qu’ils n’eussent bonne mine .. un surtout... mais lamine et le physique ne sontrien pour un hôtelier... l’essentiel... c’est le moral. .

| goethe. Les florins... et les leurs n’étaient pas nom- ; breux...

jean. Pas un seul!., à eux trois!., de sorte qu’après ! avoir causé avec moi... mangé comme des affamés, bu à i ma santé et à celle de mes doux servantes, qui sont gen-

! tilles... mais honnêtes... parce que chez moi, la vertu

d’abord...

I goethe Oui, mon grand-père...

jean. Qu’est-ce que je te disais donc?.. Ah! je disais que mes trois gaillards sont partis d’un éclat de rire... en s’écriant : Maître Jean, avez-vous confiance?., voulezvous nous faire crédit?.. Franchement, je n’en avais guère envie... tant ils avaient Pair mauvais sujets, mais j’ai peDSé à toi...

goethe. Comment, mon grand-père?..

jean. Ça m’a attendri... Je me suis dit : mon pauvre Wolf... qui est étudiant, et qui a plus de science que d’écus .. peut se trouver dans une position pareille... et je les ai laissés partir avec un mémoire de vingt florins... Bien, m’a dit l’un, je te les rendrai, et de plus je te rendrai à dîner, je te le promets. Et hier seulement, j’ai reçu un bon de cent florins, payable chez le caissier de la cour ; voilà la chose, et je veux savoir d’où cela vient.

goethe. De quelque grand seigneur, sans doute. jean. Tout grand seigneur qu’ils sont, je ne reçois que ce qui m’est dû...

Vaudeville de Turenne.

Je n’entends pas fair’ des prêts usuraires.

Je fus tailleur! c’est vrai, mais rien de plus;

Et mes ciseaux intègres et sévères Du bien d’autrui s’ sont toujours abstenus,

Et que de fats, à crédit j’ai vêtus !

9i tant d' faquins qui vous en font accroire,

N’ont ici-bas d’esprit que par l’habit,

Combien de gens me doivent leur esprit Et n’ont pas payé le mémoire !

Mais toi, j’espère que tu paies les tiens ? goethe. Oui, mon grand-père...

JEAN. Dis-moi alors pourquoi tu as été si longtemps s ms nous donner de tes nouvelles... J’ai su que tu avais commencé ton droit à Leipsik, et que tu 1 avais quitté pour le mettre graveur à Dresde, et qu'au même monn nt où tu commençais à gagner quelque chose, lu avais abandonné la gravure pour reprendre ton droit et 1 achever à Strasbourg... est-ce vrai?

goethe. Oui, mon grand-père ..

jean. Tant pis!., tant pis!., pierre qui roule n’amasse pas de mousse... Regarde moi, moi, qui pendant quarante ans... (S'interrompant.) Enfin, tu as bien fait d obéir a ton père... Il commençait à se fâcher... et c’est pour lui que tu t’es remis à ton droit?..

goethe Non, mon grand-père ..

jean. Ce n’est pas pour lui que lu as passé toute une année à Strasbourg?

goethe. Du tout !

jean. Et pourquoi donc?

goethe. Parce que Marguerite y était!..

jean. Marguerite?.. Qu’est-ce que c’est que cela? go Tni:. La plus jolie fille d’Allemagne... et la plus vertueuse... la plus sage!

JEAN. A la bonne heure!., ah çà! c’est pour le mariage. (Gœllie fuit un signe affirmatif.) Alors ça regarde les grands parents !

goethe. Mais vous êtes fatigué... asseyez-vous donc... jean. Là-dessus... j’ose pas... goethe. Allons... allons...

jean, s'asseyant. Tu disais donc que c’était pour le mariage...

goethe. A Strasbourg, où j’étais venu vendre des gravures pour le compte de mon patron de Dresde, il y avait à la fenêtre en face de la mienne... une jeune fille assise à côté de sa grand’mère... elle était toute la journée occupée de son aiguille, et quand par hasard elle quittait un instant son ouvrage et levait les yeux, elle apercevait les miens attachés sur elle...

JEAN. Ça Ile devait pas avancer la gravure. goethe. Je n’y pensais déjà plus, je ne pensais qu’à Marguerite... que vous dirais-je... pendant une année entière, je m’enivrais du bonheur de l’aimer!.. jean. Pour l’épouser ?

goethe. Mais pour l’épouser, elle qui n’avait rien... il fallait au moins quelque fortune, que de longtemps encore, je ne pouvais espérer dans ma carrière d étudiant... j’en choisis une autre plus incertaine , mais pli:s prompte. Je partis pour Francfort ; j’avais en portefeuille deux comédies, deux pièces de théâtre.

jean, avec bonhomie. Qu’est-ce que c’est que ça? goethe. Gomment, vous ne savez pas ce que c’est que le théâtre !

jean. J’en ai entendu parler, mais je n y suis jamais allé.

GOETHE. Eh! bien, mon grand-père, Saurai plutôt fait de ne pas vous l’expliquer : qu’il vous suffise de savoir que j'ai obtenu un succès qui m’a donné audace et cou-

MAITRE JEAN

rage, et Goethe de Berlichingen, un autre ouvrage de moi.

jean. Une comédie...

goetije. Non, un drame... tableau horrible et fidèle des temps féodaux...

jean. Un drame?

goethe. Oui, mon grand-père... oui, ne vous fatiguez pas à comprendre... Un drame qui s’est répandu dans toute l’Allemagne !.. il est tombé entre les mains de mon père, qui en le lisant s’est écrié : Je lui pardonne, qu’il fasse ce qu’il voudra... Mais une chose m’inquiète! trois fois j’ai écrit à Strasbourg, et pas de réponse... Je me suis adressé à un ancien ami, à un étudiant qui m’a répondu que la grand’mère de Marguerite était morte et que Marguerite avait quitté la ville.

jean. Sans te donner de ses nouvelles, c’est bien étonnant.

goethe. Silence! c’est la duchesse.

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