LA DUCHESSE
Celle qui va servir à vos débuts.
MULDORF.
Rien qu’une lettre Qu’il faut remettre...
J’en suis vraiment révolté... quel abus !
Qu’un riche banquier se dérange Pour apporter, comme un valet,
Une lettre!., encor si c’était Une lettre de change.
la duchesse. Rassurez-vous!., il y a une autre comédie... une seconde où vous jouerez le principal rôle.
MULDORF. Et c’est?...
la duchesse. Un à-propos, une pièce de circonstance...
Et pour commencer, dites-nous, vous qui arrivez de la cour de Darmstad, ce que vous pensez de la princesse, notre future souveraine?
muldorf. Je l’ai vue pendant un mois entier, et c’est la plus aimable, la plus gracieuse, la plus charmante princesse...
steinberg. O ciel!
muldorf. Et des talents... de l’esprit... la duchesse. C’est fait de nous...
muldorf. J'en suis ravi... cela va produire à la cour du mouvement... du changement.
la duchesse. Comme vous dites... de grands changements se préparent... le vieux duc, qui, à propos de ce mariage, s’est épris de réformes et d’économies, a ordonné devant moi de réviser tous les comptes. muldorf, effrayé. Qu’est-ce que c’est?..
la duchesse. Attendu que les finances vont être orga- "*■ nisées dans le grand-duché de Weymar, sur un nouveau plan proposé par M. de Krudener, banquier de la cour de Hesse...
muldorf. Mon ennemi mortel, avec qui je viens d’avoir j ce procès... Et ce mariage se ferait, et vous y consentiriez?..
la duchesse. Eh ! non, sans doute... c’est pour contre- I carrer cette union, résultat d’une intrigue, que nous en combinions mie autre, où nous vous destinons un rôle. muldorf. Lequel?
la duchesse. Emploi d’une grande utilité... vous avan- I cez deux cent mille florins dont nous avons besoin... muldorf. Moi, par exemple...
la duchesse. A moins que vous n’aimiez mieux que M. Krudener réussisse...
muldorf. Non... non... vous dis-je... j’dcèèpte mon rôle.
la duchesse. A merveille ! Commencez d’abord par prévenir adroitement le prince, que sa fiancée est sans I grâce, sans esprit... qu’elle est affreuse... muldorf. C’est juste !..
steinberg. Et son portrait... que le vieux grand-duc a fait faire en secret, et qu’un courrier de cabinet doit lui j apporter aujourd’hui...
la duchesse. Il ne parviendra pas... ou bien, l’on trouvera moyen d’y faire d’heureux changements... steinberg. Et comment?
la duchesse. Je l’ignore... mais M. de Muldorf paie, et avec son argent... courriers et peintres seront à nos ordres... l’essentiel est de surveiller notre acteur principal. steinberg. Lequel?
la duchesse. Le prince! Ce mariage échouera s’il a le courage de refuser...
steinberg. L’aura-t-il?
la duchesse. Peut-être... cela commence déjà. steinberg. Que dites-vous?
la duchesse. Le prince est amoureux, la tète est partie, la raison aussi. Vous rappelez-vous, monsieur le comte
MAITRE JEAN
mon dernier voyage en France et mon passage à Stras- | bourg?
steinberg. L’anecdote si touchante que vous m’avez racontée... cette jeune fille... cette Allemande...
^ la duchess^. Dont l’a'ieule venait de mourir.
steinberg. Et qui se trouvait, à dix-sept ans... sans appui sur la terre étrangère!., noble et généreuse action...
la duchesse. J’étais seule... je m’ennuyais à périr... et il me sembla qulune demoiselle de compagnie... c’était bien... non pas qu’à ma place une autre eût hésité, car cette petite était charmante...
steinberg. Mais vous, Madame, vous pouviez braver la comparaison...
la uuchesse, souriant avec ironie. Vous croyez... C’est donc cela que dès la première visite que me fit Son Altesse, ses regards ne quittèrent point Marguerite, et que depuis, presque tous les jours... le prince m’honore de sa présence, et, en vérité, tout semble augmenter la passion de Son Altesse... le mystère même qui l’entoure, et la naïveté, l’innocence de celte jeune fille, qui ne se doute ni de son pouvoir ni de l’amour qu’elle lui inspire... C’est pour elle que le prince donne toutes ces fêtes... c’est pour elle qu’il s’est tout à coup trouvé ce grand amour de comédie... parce que dans toutes les pièces il joue le rôle d’amoureux et elle celui d’amoureuse... et que les répétitions surtout le ravissent et l’enchantent... Voilà, Messieurs,ce qui me fait espérer qnec.e mariage ne se fera pas muldorf. C'est évident! c’est certain !
la duchesse. Pas encore... mais, nous aidant, c’est probable! D'abord, il est utile que cette passion ait un peu plus de retentissement...
muldorf. Je dirai ce secret à tout le monde. steinberg. Je n’appellerai plus votre denqpiselle de compagnie que la favorite.
muldorf. La maltresse du prince.
tous trois. Bravo!
la duchesse.
Air : Amis, voici la riante semaine.
On habitue ainsi la foule oisive
Aux doux projets qu’on se plaît à rêver,
Et proclamer que telle chose arrive.
C’est le moyen de la faire arriver.
Que d’accidents dont j’ai tenu registre Prouvent qu’ainsi nous pouvons réussir.
steinberg.
En répétant que je serais ministre.
Moi, j’ai fiui par le devenir :
la duchesse. Silence! on vient!..