SCENE Vil
Les mêmes, JEAN.
jean, entrant d’un air attendri. C’est touchant ! c’est admirable ! j’en suis encore tout ému ! (Il essuie une larme.)
la duchesse. C’est le grand-père de M. Goethe, qui vient de chez le trésorier.
muldorf, étonné. Et il pleure !
jean. Imaginez-vous que c’était le prince... le prince lui-même, qui pour un dîner qu’il avait fait incognito dans mon auberge... le jour de la chasse... m’avait envoyé ce bon de cent florins... et ce n’était rien...
muldorf. Vous trouvez.,. (A part.) Il faut que ce soit un aubergiste millionnaire...
jean. Il avait ajouté ce bon prince... quand le père Jean viendra toucher, dites-lui que je veux le voir.,.. et lui parler, ce qui fait qu’on m’a conduit vers lui... la dçchesse. Et il vous a reçu!
jean. Non... l’on m’a fait attendre dans son anti-
chambre, parce qu’il était occupé... et en efFet... malgré moi et sans vouloir écouter... je l’entendais qui parlait à voix haute dans son cabinet.
la duchesse, bas, à Steinberg. C’est vrai... je l’ai laissé répétant son rôle.
jean. Et ici, messeigneurs et madame, il faut que je vous avoue à quel point j’étais coupable... j’avais toujours cru, parce qu’on me l’avait appris d’enfance, que la cour était un endroit de perdition.
steinberg, se récriant. Par exemple!
jean, de même. Je croyais ça tout bonnement... bien plus... on disait que la vertu et les mœurs... y étaient tournées en ridicule.
la duchesse, riant. Voyez-vous la calomnie... jean, avec chaleur. Oui, Madame, une indigne calomnie : jusqu’au prince, notre futur souverain qu’on accusait d’être un mauvais sujet!., un libertin qui, au lieu de s’occuper des affaires, ne songeait qu’aux amours et aux plaisirs... aussi je n’en revenais pas de surprise et d’admiration .. j’ai ebtendu Son Altesse s’écrier ces propres paroles... je ne les oublierai jamais : je ne sais pas s’il parlait de moi, mais voilà ce qu’il disait :
Ce n’est qu’un paysan! mais fût-il moins encore.
Dès qu’il est honnête homme, il suffit : je l’honore !
M qu’il soit riche ou pauvre, ou bien ou mal habillé,
Il brille de l’éclat qu’il doit à sa vertu.
la duchesse, retenant un éclat de rire et faisant signe à Steinberg de se taire. Vous avez retenu cela?
jean. Je crois bien, il l’a dit deux fois... et une voix a répondu : bravo, mon prince... très-bien, très-bien... et cette voix, vous ne le croiriez jamais... c’était celle de Goethe... mon petit-fils, à qui le prince disait tout cela en particulier... et en confidence....
steinberg, riant. C’est charmant !
muldorf, de même C’est admirable!
la duchesse. Monsieur Jean, vous êtes un homme précieux...
jean. Vous êtes bien bonne, Madame.
la duchesse. Et n’avez-vous rien entendu de plus ! jean. Une foule d’autres choses que je ne peux pas vous dire... mais c’était si bien... si pur, si honnête... enfin c’était le prince lui-même qui faisait la morale à mon fils.
la duchesse, s’efforçant de cacher son envie de rire. Ah! c’est trop fort!
jean. Oui, c’est trop fort, n’est-ce pas... et ça vous fait rire... moi ça ma touché... que j’en avais les larmes aux yeux... surtout vers la fin de leur conversation, quand Gœthe, quand ce brave garçon... ah! j’en aurais bien fait autant que lui... s’est écrié avec chaleur :
Par vos nobles conseils mon cœur purifié Ne désire qu’un bien... un seul, votre amitié!
steinberg. Il a dit cela...
jean. Mot pour mot, je l’ai bien eDtendu, et le prince a répondu :
Mon amitié... c’est moi qui demande la tienne!
Que mon cœur tout entier désormais t’appartienne.
Ainsi, nous n’aurons plus qu’un seul et même sort,
Et c’est entre nous deux : à la vie, à la mort.
la duchesse, craignant d’éclater. Assez... assez... je suis comme vous dans le ravissement...
jean. Le prince s’est arrêté et a dit : Ici, je crois... que nous nous embrassons... Mon fils a dit : Oui, mon prince... steinberg, gaiement. Et ils se sont embrassés?.. jean. Je présume que oui... Mon fils alors a dit d’un air attendri : Mon prince, nous allons recommencer tout cela...
steinberg. Et il a recommencé?
jean. Et il a recommencé... Ma foi, je n’ai pas pu y tenir... j’ai frappé en m’écriant : Ouvrez... ouvrez... c’est
MAITRE JEAN
moi... c’est le père Jean... la porte s’est ouverte après quelques instants...
muldorf. Et vous êtes entré?
jean. Non, c’est un page qui est sorti et m’a dit : Maître Jean... Son Altesse, retenue par une importante affaire, est très-contrariée de ne pas vous recevoir en ce moment... elle vous prie de vouloir bien, tantôt sur les trois heures, venir faire la collation avec elle en tête-à-tête... C’est vrai, il me l’avait promis.
STEINBERG. Un pareil honneur !
muldorf, bas, à la duchesse, avec indignation. A ce manant... je ne ris plus...
la duchesse, bas et souriant. C’est être bien égoïste! pourquoi vouloir priver le prince du plaisir que nous venons d’avoir. {Haut.) Je suis fâchée, maître Jean.., de ne pouvoir rester plus longtemps avec vous... des affaires graves me réclament.
steinberg, riant. Et moi désolé... c’est un véritable sacrifice.
la duchesse, à Muldorf et à Steinberg. Et nous aussi. Messieurs, nous aurons besoin de nous concerter. muldorf, riant. Et de répéter nos rôles... la duchesse. Pour notre drame sérieux!.. A deux heures, à l’orangerie...
steinberg. L'orangerie... soit... à deux heures... je n’y manquerai pas.
muldorf. Ni moi non plus. (A part.) Adieu, monsieur Jean.
steinberg. Mes compliments à M. Goethe, votre Detitfils.
muldorf. Le nouveau favori...
la duchesse. Je me charge de raconter au prince... qui en sera très-flatté, votre émotion et votre attendrissement, que je voudrais partager, {Riant aux éclats.) mais ça m’est impossible.
steinberg et muldorf, riant plus fort. Ah! ah! ah! ah! ( Ils sortent tous par la porte à gauche en riant aux éclats et en saluant Jean.)