SCENE VIII
JEAN, seul. A qui en ont-ils donc? Est-ce que c’est honnête de rire ainsi au nez des personnes? et si ce n’était la collation de Son Altesse, que j’ai acceptée... je m’en irais.
JEAN, GOETHE, sortant de la porte à droite.
goethe, qui est entré en rêvant, aperçoit Jean et court à lui. Ah! c’est vous, mon grand-père!..
jean. Moi-même, qui ne suis qu’à moitié satisfait de la cour.
goethe. Et moi j’en suis ravi... enchanté!..
jean. Je crois bien..,
goethe. J’étais avec le prince dans son cabinet.
jean, souriant avec satisfaction. Je le sais, mon garçon !
goethe. Quand vous avez frappé à sa porte, j’ai tremblé un moment qu’on ne vous fit jeter dehors...
jean, naïvement. J’y étais!
GOETHE. En dehors du palais... ce qui n’aurait pas manqué avec un autre prince qui aurait pris cela au sérieux... mais le nôtre est si gai et si aimable...
jean. Ne pas vouloir me laisser partir... sans me voir... m’inviter à la collation avec lui,., c’est bien... c’est paternel...
goethe. Oui... cette idée-là l’amuse beaucoup, il en a ri aux éclats...
jean. Et lui aussi !.. tout le monde ici aime à rire. .. c’est nue cour très-gaie!..
goethe. Infiniment gaie... je vous le disais... Et puis un secret que j’ai cru découvrir ou plutôt deviner... je crois que le prince est amoureux !
jean. Et tu ne lui as pas demandé?.. goethe. Y pensez-vous... une telle indiscrétion... jean, levant les épaules. Allons donc... je sais tout .. et il pouvait bien te confier ce secret-là... puisque son cœur tout entier t’appartient désormais...
goethe. Qu’est-ce que vous dites donc?.. jean. J’ai tout entendu moi-même... entendu de la bouche de Son Altesse que vous n’aviez plus qu’un seul et même sort... et qu’entre vous c’était à la vie, à la mort.
goethe, qui l’a écouté avec étonnement, part d’un éclat de rire. Ah! ah!
jean. Et l’émotion que j’ai eue quand il t’a embrassé. goethe. Ah! ah! ah! pardon, mon grand-père. jean, s’arrêtant étonné. Comment! et lui aussi... lui comme les autres... je ne peux pas leur dire mon émotion sans que cela les fasse rire!..
goethe. Non, non... ne vous fâchez pas... cela a éféplus fort que moi et vous ne m’en voudrez plus... quand vous saurez, mon pauvre grand-père, que ce qui vous a ému et attendri n’était qu’une comédie que l’on joue demain... que nous n’en pensions pas un mot.
jean. Comment, Son Altesse elle-même se permettrait de mentir à ce point-là ?
goethe. Mais non, grand-père!
jean. Alors c’était donc vrai... et tous ces sentiments d’honneur et de vertu qui m’avaient charmé...
goethe. Ils existent, mon grand-père, dans le cœur du poète qui les a créés, non dans la bouche de celui qui les récite; mais qu’importe s’ils passionnent, s’ils corrigent s’ils émeuvent ceux qui les écoutent... et vous voyez bien que vous-même cela vous a touché. Eh bien! mon grandpère, vous me demandiez mon état, le voilà! je n’eu ai pas d'autre.
jean. Ton état!..
GOETHE
Air du Baiser au Porteur.
Flétrir le vice, ou bien élever l’àme.
Corriger l’homme et le rendre meilleur.
Et l’anime: aux rayons de la flamme Dont le principe est dans son cœur! ■
Tel est le but, le devoir de l’auteur.
Soudain la foule attentive, oppressée.
Ecoute, admire, applaudit la leçon, *
Et bien souvent une noble pensée A fait éclore une noble action!
Et pour vous réconcilier avec la comédie, il y aura peutêtre un moyen, tantôt, de vous faire assister, sans qu’on vous voie, à une répétition.
jean. Qu’est-ce que ça?
GOETHE. Ce que déjà vous avez entendu ce matin, entre le prince et moi...
JEAN. Des gens qui causent entre eux d’affaires qui n’existent pas.
goethe. Précisément... ils essaient le matin ce qu’ils doivent réciter et faire le soir.
jean. Juste ce que disait tout à l’heure cette grande dame... cette duchesse qui en est aussi...
goethe Oui... mon grand-père... elle joue dans cette comédie, elle y a un rôle...
jean. C’est cela'même, répéter son rôle et se concerter pour le drame dont il s’agit, ils ont parlé de cela!..
goethe. Or, il n’est permis à personue d’étranger de paraître à une répétition... mais en vous tenant bien caché... jean. A la bonne heure.
GOETHE. Surtout n’allez pas vous montrer ou parler et faire des réflexions tout haut, parce qu’on vous renverrait. JEAN. Sois donc tranquille.
MAITRE JEAN
GOETHE. Mais je no sais encore ni à quelle heure, ni dans quel lieu elle se fera.
jean. Eh bien! moi, je le sais... à deux heures... goethe Vraiment?
jean. Dans l’orangerie...
goetue. On ne m’a pas prévenu encore. . Et d’où êtesvous si savant?
jean. C’est cette grande dame qui l’a dit tantôt devant moi... ii deux seigneurs... Tiens, les voilà!
goetue, à part, voyant Steinberg. Le ministre... alors e’est officiel... il n’y a plus à en douter...
steinberg. Que je vous conseille, en ami, devous mettre bien avec cette jeune fille.
muldorf. Et de vous soumettre, pour tous ses rôles, a toutes ses exigences... à tous ses caprices. goethe. Pourquoi?
steinberg. Votre fortune à la cour... en dépend.
goetue. Comment cela?
steinberg. C’est la favorite!
muldorf. La maltresse du prince!
goethe. Sa maîtresse! c’est impossible 1
muldorf. Tout le monde vous le dira...