MARGUERITE, LA DUCHESSE
la duchesse. Eh bien! Marguerite, savez-vous votre rôle ?
marguerite. Oui, madame la duchesse, je l’ai répété ce matin sans me tromper d’une parole.
la duchesse. Ah! ce n’est pas la mémoire qui m'inquiète... c’est l’àme, c’est l’expression... 11 y a des phrases qui devraient être i effet, el qui n’en produiront aucun. marguerite. Vous prouvez?
la duchesse. Parce que c’est froid... parce que vous n’y mettez pas de chaleur.
marguerite. Je fais comme je peux.
la duchesse. Cet endroit surtout : « Ah! si vous pou- « viez lire au fond de mon cœur, vous verriez que vous
v êtes bien injuste et que je n’aime que vous que
vous! » Vous dites cela en baissant les yeux... marguerite. Il faut donc les lever?
la duchesse. Mais sans donte... vers celui à qui l’on parle... et d’un air ému... un peu de tremblement dans la voix... et puis de l’agitation...
marguerite. C’est trop de choses à la fois, c’est trop difficile!
la duchesse. Mais vous n’avez donc jamais aimé?.. marguerite. Oh! si, Madame!
la duchesse. Comment, si?..
MARGUERITE. Oui...
la duchesse, riant. Qu’est-ce que vous dites donc là! et vous ne m’en avez jamais parlé!
Marguerite. Pour rien au monde je n'aurais osé... car je sentais bien que c’était mal... très-mal...
la duchesse, avec bonté. Et pourquoi donc, quand on est aimée... adorée...
marguerite. Et quand on ne Test pas... quand tout vous sépare à jamais!..
la duchesse. Peut-être est-ce une erreur... Voyons, mon enfant, racontez-moi cela... c’est depuis peu... trèspeu, sans doute ?
marguerite. Non, Madame, il y a bien longtemps... c’était l’autre année...
la duchesse, avec effroi. Comment! avant notre arrivée à la cour ?
marguerite, naïvement. Oh! bien avant!
la duchesse. Qu’est-ce que j’apprends là!., et vous avez osé...
marguerite. Vous disiez que ce n'était pas un mal... la duchesse, troublée. Je n’ai pas dit cela... j’ai dit que si quelqu’un vous aimait avec ardeur... avec passion...
marguerite, pleurant. C’est que dans ce temps-là... il m'aimait comme cela... lui... tandis que maintenant... la duchesse. Lui ! et qui donc...
marguerite, vivement. M. Wolf... ce jeune homme que nous avons rencontré ce matin ici dans le palais.
la duchesse, avec dépit. M. Gœthe... que j’ai fait venir ^ci... à la cour!..
marguerite, avec chaleur. Et vous avez vu avec quelle froideur, avec quel dédain il m’a accueillie... vous en avez été témoin... et quand il ose dire, Madame, qu’il me connaît très-peu, que c’est à peine s'il sé rappelle mon souvenir... ce n’est pas vrai... ce n’est pas possible... lui qui, pendant une année entière, me disait: Je vous aime! et moi aussi..
la duchesse. Grand Dieu!..
marguerite. Oui, Madame .. je ne m’en cache pas... je le dirais à vous... à tout le moude...
la duchesse, vivement. Gardez-vous-en bien!.. marguerite. Car c’est pour m’épouser qu’il était parti, qu’il voulait faire fortune... et quand, orpheline et sans appui, vous m’avez emmenée avec vous, je me suis empressée de lui écrire à Francfort, chez son père... où il devait être... Tous les jours je lui écrivais... sans vous le dire... je m’en accuse... cela n’était pas bien... mais ce qui est beaucoup plus mal encore... il ne m'a pas répondu une seule fois... pas une seule... et je comprends maintenant pourquoi.
la duchesse. C’est évident !..
Marguerite. Il m’a oubliée, il en aime d’autres!.. la duchesse. C’est possible!., c’est probable!.. marguerite. C’est sûr ! l’infidèle, et moi. Madame... je l’aime toujours!..
la duchesse. Allons donc!..
Marguerite. Plus que jamais!
la duchesse. Je ne peux pas le croire... et si j’étais à votre place, par fierté... par honneur... je mourrais plutôt que de laisser voir de pareils sentiments.
Marguerite. Vous avez bien raison!..
la duchesse. Je les oublierais !..
marguerite. Oh! certainement!..
la duchesse. Et même, pour me venger, j’en aimerais un autre...
marguerite, en pleurant. J’y pensais et à coup sûr... si je le peux...
la duchesse. On essaie toujours!..
marguerite. Comme vous dites, j’essaierai!.. la duchesse. Silence! c’est le prince!..