‹ Å’uvres illustréesChapitre 941 sur 1154 · SCENE X · texte numérisé non relu

SCENE X

CAFARINI, LE MARQUIS.

CAFARINI. Je ne me pardonnerai jamais d’avoir forcé Votre Excellence à monter jusqu’ici!

le marquis, d’un air profond. Je ne déteste pas monter... Ce qui me plairait moins...

cafarini. Ce serait le contraire !.. Mais Votre Excellence a trop de talent et de génie pour que jamais... Je lui proposerai cependant de descendre chez moi...

le marquis. Oû sommes-nous ici?..

cafarini. Dans une mansarde que je sous-loue à un de mes élèves qui vient de sortir.

le marquis. De sorte que nous sommes encore chez toi sans y être !.. J'aime mieux cela!.. Il est inutile que 1 on connaisse' ma visite-, et tu défendras même à( ta nièce...

LA BARCAROLLE

cafarini. Oui, Excellence... Elle, moi, toute ma famille, nous vous sommes dévoués!

le marquis. Et tu fais bien! C’est par là que tu as obtenu cette place d’organiste qui me répond de ton zèle et de ta fidélité.

cafarini. Monseigneur a raison... Une place est une garantie... Et si Votre Excellence se défie de moi et veut augmenter encore ses garanties. . .

le marquis. Celle-là me suffit... quant à présent... Car au moindre mécontentement...

cafarini, souriant. J’entends... j’entends... et reconnais l’adroite et profonde politique du premier homme d’État de l'Italie !

le marquis. Que vent-tu... Appelé à porter le fardeau le plus pesant, à gouverner à la fois Parme, Plaisance, Guastalla et Bussetto... soixante lieues de territoire, sous un souverain qui, par son caractère indécis, sauvage et jaloux, me rappelait le roi de France Louis XIII. .. je me suis dit : Il faut être Bichelieu... C’est le programme que je me suis tracé... et je ne crois pas m’en être écarté!.. cafarini. Au contraire... vous avez été plus loin! le marquis. En certains points, je ne dis pas!.. Le cardinal gouvernait son maître... le mien ne pense que par moi ou plutôt il ne pense pas... Le cardinal s’était fait détester de toute la cour... je crois y avoir réussi... Le cardinal faisait des vers... et je m’en tire assez bien! cafarini. Des vers délicieux !

le marquis. J’ai, de plus, ce qu’il n’avait pas... quelque goût pour la musique.

cafarini. Dites une vocation décidée... une facilité et une imagination... Vous auriez fait des chefs-d’œuvre...

le marquis. Certainement!.. Mais je n’ai jamais le temps... accablé comme je le suis par les affaires d’Elat... Et voilà, mon cher, pourquoi je viens te trouver... Il y a demain, au palais du grand-duc, un concert, où toutes nos beautés et nos jeunes seigneurs comptent se distinguer... Toute la guitarerie de la cour est déjà en émoi... Et pour leur montrer que je suis leur maître à

tous, j’ai esquissé ce matin les paroles et la musique d’un morceau vigoureusement travaillé et instrumenté... qui exciterait, je crois, quelque enthousiasme, si j’avais le loisir de l’achever... Mais, pas un instant à moi !.. et dans ce moment encore on m’attend au conseil... et j’ai voulu auparavant, et sous le sceau du secret, te donner cela à terminer...

cafarini. Comment donc. Monseigneur! frop heureux d’une pareille confiance... Donnez-moi... donnez vite...

le marquis. Je n’ai encore rien d’écrit... mais je vais le l’expliquer si clairement que tu comprendras tout de suite... D’abord, quant aux paroles, c’est un projet... un projet de canevas... pour une espèce de.;, de... cafarini. De romance?

le marquis. Juste!.. Ce mot-là te traduit toute ma pensée... Ce sont d’abord, comme dans toutes les romances, des plaintes, des soupirs, du langoureux... Tu entends? cafarini. Oui, Monseigneur!

le marquis. Une espèce de déclaration... déclaration élevée... comme pour une... grande dame... Ça te dit

tout. ..

cafarini. Oui... si je sais le nom de la dame. le marquis. Au contraire!., c’est du mystère qu’il nous faut... L’amour et le mystère... le mystère et l’amour... du gracieux, et en même temps du trait, du brillant, du scintillant... Que diable! c’est tout fait... Je te dorme les idées... Arrange cela maintenant... je reviendrai.

cafarini. Mais un instant. Monseigneur... Je voulais vous demander...

LE marquis. Que veux-th de plus?.. A moins que je ne fasse tout moi-même.

cafarini. Ça n’en vaudrait que mieux... Et si vous vouliez seulement m’aider un peu.

le marquis. Au fait, j’ai encore un quart d’heure d’ici

au conseil... soit! Nous allons composer cela à nous deux!.,

DUO

ENSEMBLE

LE MARQUIS

Viens, que par loi nos muses soient guidées!

Dieu des beaux-arts...

(Regardant Cafarini.)

Dis-lui tout bas

Par quel moyen on trouve des idées,

Quand par hasard on n’en a pas!

caRArini.

Viens, que par toi nos muses soient guidées!

Dieu des beaux-arts, dis-nous tout bas Par quel moyen on trouve des idées,

Quand par hasard on n’en a pas !

le marquis, allant s'asseoir à la table à gauche et se frottant la tète en cherchant Voyons! voyons! « O toi!., a Hum! hum! « O toi !.. » cafarini, cherchant de même, à droite, près du clavecin. « O toi!.. »

(A part, et regardant le papier qu’il a remis sur le clavecin.)

Dieu! qu’est-ce que je voi!

Ah! pour nous l’idée eu est bonne!

( Lisant deux vers, et s’avançant vers le marquis qui est toujours assis.)

« O toi, dont l’œil rayonne « De mille traits vainqueurs... »

le marquis, écrivant.

C’est ce que je disais... du trait, du scintillant...

Du brillant... «Rayonne!., rayonne! »

(Regardant ce qu’il vient d'écrire.)

De rayonne... je suis content,

Ce vers me semble heureux.

cafarini, feignant de composer en se promenant, et lisant deux autres vers sur le papier qu’il tient à la main.

« Sans sceptre ni couronne « Tu règnes sur les cœurs ! »

le marquis, vivement.

Du tout! du tout !.. Voyez, si je n’étais pas là Pour lui corriger tout cela !

(Ecrivant à part, et répétant à voix basse.)

« Même sans ta couronne,

« Tu règnes sur les cœurs! »

(Se frottant le front et cherchant.)

Tu règnes sur les cœurs... Hum! hum! oui, sur les cœurs! cafarini, même jeu, revenant près du marquis.

« Oui, je t’aime sans le dire !

le marquis, vivement.

Juste le vers que je dictais.

Quand à l’instant je le disais :

De l’amour! du mystère...

Oui, vraiment, c’est parfait.

le marquis.

L’amour et le mystère... c’est « Oui, je t’aime sans le dire ! »

cafarini, au marquis , pendant qu'il écrit.

« Ecoute... écoute autour de toi,

« Et si quelqu’un soupire... »

le marquis, d’un air d’inspiration.

Attends! attends, .je changerais...

cafarini.

Pourquoi?

le marquis, brusquement.

J’en suis bien le maître!..

CAFARINI.

Oh! vous l’êtes...

Car ces vers, c’est vous qui les faites...

LE MARQUIS

Et je les tiens... je croi!

( Ecrivant , à voix basse.)

« Princesse! écoute autour de toi,

(Haut.)

« Et si quelqu’un soupire... »

cafarini, même jeu, et répétant.

« Et si quelqu’un soupire...

« C’est moi ! c’est moi ! »

LA BARCAROLLE

le marquis, vivement.

C'est moi!.. J’allais le dire!

C’est moi!.. Je l’écrivais...

( Lui montrant le papier.)

Vois plutôt... car jamais Je n’eus d’antre pensée.

( Relisant son papier.) Oui, l’amour y circule, (Corrigeant avec sa plume )

Et si quelqu’un soupire... virgulel C’est moi!

CAFARINI.

Que) vers charmant!

LE MARQUIS

Avec un point.

Point d’admiration!

CAFARINI.

Qu’il mérite en tout point!

cafarini, à voix haute.

L’idée est excellente,

La romance est charmante...

(A part.)

Monseigneur, je m’en vante.

Trouve des vers parfaits.

(Haut.)

Ah ! quelle grâce exquise!

Et surtout à sa guise.

Comme il les improvise...

(A part.)

Quand ils sont déjà faits !

LE MARQUIS

L’idée est excellente,

La romance est charmante.

Et la fin, je m’en vante,

Produira quelque effet !

Je ris de la surprise Et je veux que l’on dise :

C’est uue grâce exquise !

C’est divin! c’est parfait !

(Le marquis se lève et plie le papier sur lequel il vient d’écrire .)

Monseigneur eu fait-il encore un?

LE MARQUIS

Non vraiment!

Ce couplet me suffit... il dit tout... A présent, Composons la musique...

cafarini, à part.

Ah ! c’est embarrassant.

ensemble.

Viens, que par toi nos muses soient guidées! Dieu des beaux-arts, etc.

le marquis, avec inspiration.

Ecoute bien!

cafarini, s’approchant vivement.

J’écoute!

LE MARQUIS

Il me faudrait d’abord

Comme un son prolongé de hautbois ou de cor... Quelque chose de doux, de tendre, de suave!..

Tu comprends?..

CAFARINI.

A merveille..*, et je voudrais pourtant...

Ecoute bien!

CAFARINI.

J’écoute !

LE MARQUIS

Il me faudrait un chant A la fois distingué... mystérieux et grave... Tu. me comprends?..

CAFARINI.

Parfaitement!

le marquis, lui remettant la feuille de papier. Voilà le thème... et tu peux maintenant L’arranger à ton gré...

CAFARINI.

Permettez, Excellence !

LE MARQUIS

Mais surtout ne va pas, ce système est le tien, Me gâter, par trop de science,

Le motif que j’ai dit, et qui me parait bien,..

CAFARINI.

Très-bien !

LE MARQUIS

N’est-il pas vrai?

Très-bien! très-bien!

ENSEMBLE

CAFARINI.

L’idée en est chantante,

La musique excellente.

Et Monseigneur n’invente Que des motifs parfaits!

(Apart.)

Ah! maudite entreprise!

Que Satan l’exorcise!

Les airs qu’il improvise Ne sont pas encor faits!..

LE MARQUIS

L’idée en est chantante,

Ma romance est charmante ;

Le motif, je m’en vante, Produira quelque effet !

Je ris de leur surprise!..

Et je veux que l’on dise :

C’est une grâce exquise !

C’est divin! c’est parfait!

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