PREFACE
Aux Antilles, ce volume soulèvera peut-être quelques protestations. Non qu'il soit inexact. Pris sur le vif, je l'estime vrai d'un bout à l'autre. Mais, parfois, j'ai poussé les tableaux légèrement à la charge, et certaines parties furent écrites sous une forme humoristique, qui, sans altérer le récit, en souligne néanmoins quelques détails.
Or, je sais les noirs extrêmement susceptibles, et peu enclins, en général, à souffrir la plus légère plaisanterie. Ils sont toujours sur le quivive, et voient une raillerie cruelle sous des propos inoffensifs ou simplement badins. En voici un exemple : J'avais fait la traversée avec un petit garçon nègre d'une huitaine d'années, qui^ sur le bateau, s'était toujours montré aimable, docile et respectueux. Peu de jours après mon débarquement à la Pointe-à-Pitre,je le rencontrai à la table d'un hôtel. Tout en mangeant, il jouait sur la nappe avec des épingles. Je lui fis observer qu'un tel jeu était dangereux, qu'une épingle
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pouvait tomber dans son assiette et lui occasionner les plus graves accidents. Il prit mon observation tout à fait à rebours, et voyant une moquerie là où ne se trouvait qu'un amical conseil, me répondit en redressant son petit torse avec un air de dignité offensée infiniment comique : « Dans mon pays, monsieur, on ne mange pas des épingles ! »
L'anecdote est fort significative. — Je voudrais être, auprès de ses compatriotes, plus heureux avec ce volume qu'auprès de lui avec mes épingles. — Admirateur du grand sociologue Novicow, je regrette les rivalités de race qui divisent nos colonies. J'applaudis aux efforts d'un de leurs représentants européen qui, pour les assoupir, prend un excellent moyen : celui de les ignorer. C'est assez affirmer combien je trouve absurdes ceux qui s'arrêtent encore de nos jours à des distinctions ethniques.
Ceci dit, j'espère recouvrer la liberté de ma plume.
M. Jourdain faisait autrefois de la prose sans le savoir. Après ces trois mots de préface, je compte bien ne pas faire là-bas de polémique sans le vouloir.
DE PAUILLAC A TRLMDAD
Lundi 26 février. Santander.
A nouveau j'ai quitté la France pour un lointain voyage. Une seconde fois c'est de Pauillac que je suis parti. J'ai revu les grands appontements noirs, les longues rives ardoisées qui m'avaient tant frappé il y a trois ans. Comme jadis, le cours lent, majestueux, de la Gironde emporta notre steamer, mais le crépuscule noyait déjà les lointains lorsque nous passâmes devant Royan. Quand nous entrâmes en pleine mer, c'était la nuit et le silence. Longtemps les phares de la côte nous suivirent de leurs feux étoiles. Les longs faisceaux de leur lumière blafarde balayaient
au loin la crête des vagues. Puis tour à tour ils s'éteignirent : tout devint noir.
Le lendemain, à trois heures, une chaloupe du bord nous débarquait à Santander. — Ici les fêtes du Carnaval battent leur plein. Ce ne sont que confetti, spirales, farandoles. Il y a trois ans je voyais Lisbonne sous le même aspect, parmi des fleurs et des guirlandes pareilles; aussi de ce spectacle je n'éprouve nulle surprise : de l'ennui plutôt. Et c'est avec joie qu'après deux heures de flânerie je retourne à bord.
Avant dix jours n'attendez de moi aucune nouvelle. Couché sur le pont, balancé entre le ciel et l'eau, je rêverai jusqu'aux Antilles.
Mardi 27 février. Golfe de Gascogne.
Nous quittâmes hier Santander, à quatre heures, par un gros temps. La forte houle du golfe nous prenait en travers ; le bercement du roulis alternait avec de forts coups de tangage. Parfois les deux mouvements se confondaient. Le balancement contrarié du navire se changeait alors en un choc brusque, profond, puissant. Sa grande carcasse en vibrait tout entière. Le bastingage
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auquel je me cramponnais tremblait sous ma main raidie.
Jusqu'au soir nous longeâmes les côtes hautes et grises de l'Espagne. La nuit seule nous les déroba. La sensation de cette minute où l'on voit diminuer et disparaître la terre, je ne l'ai pas éprouvée aujourd'hui. Ce fut pendant notre sommeil, furtivement, que tout rivage nous quitta. La transition fut brusque. Ce matin à mon réveil, autour de moi, je n'ai plus vu que la mer immense et mouvante, < la face sérieuse de l'abîme. »
Mercredi 28 février.
La houle se calme. La mer a perdu le grand rythme de son gonflement monotone. Ses vagues plus courtes se heurtent, s'écrasent, sans ordre, dans un tumulte perpétuel. Puis tout s'apaise, le spectacle change. Il est ailleurs, au ciel. Des nuages s'y amoncellent. Le vent les tourmente, les déchire en mille formes, les chasse loin de nous avec une rapidité prodigieuse. Parfois, dans leur masse, comme un gouffre, s'ouvre, se creuse une éclaircie. Derrière les bords déchiquetés des premiers nuages, sinueux comme les rivages d'un continent, découpés comme des pro-
montoires, d'autres nuages apparaissent plus agités, plus tumultueux encore. Pas un coin d'azur ne perce ; pas une bande de ciel calme ne s'aperçoit. Et malgré tous ces flots, tous ces souffles contraires, le navire indifiérent suit sa route, afîranchi de la tyrannie des voiles, entraîné par une force qui n'est plus celle des vents. Cahoté, balancé, il avance, jeté à droite puis à gauche. L'œil cherche un point fixe, le pied un endroit stable. — Il n'en existe pas. — Involontairement To^i songe : le repos ne serait-il qu'un rêve, et ce mot qu'une abstraction : l'immobilité ?
Jeudi l^r mars.
Le séjour sur un vaisseau, qu'est-ce donc sinon une image réduite de la vie? Les premiers moments s'écoulent aflairés, tous pris par les soins du confort, par les mille soins dune installation nouvelle. On se case, on babille, on se repose. Ce but à peine atteint voici les malles qu'il faut boucler ; on va partir, on débarque.
Dix jours me restent à vivre ici. J'ai pris place sur le pont supérieur, immédiatement sous la passerelle de commandement. 0 l'excellent ol>-
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servatoire! Riea de ce qui se fait dans le navire ne vous échappe. Tel est bien l'endroit qui convient à tout esprit investigateur et curieux.
Me voici complètement détaché des choses. Le voyage a produit chez moi ce grand apaisement ; c'est pour cet apaisement que je l'aime. Combien lointains déjà tous ces bruits delà terre, ces journaux, ces intrigues, ces préoccupations mesquines de carrière, d'avancement! Enfin on ne se sent plus ici un numéro étiqueté et banal. On devient quelqu'un en cessant d'être quelque chose. Plus rien d'officiel, de convenu. La pensée s'affranchit: on est libre. — Dois-je ménager un tel, saluer celui-ci, sourire à celui-là ; écouter avec componction, dans une soirée officielle, les solennelles àneries de quelque prétentieux personnage? — Nenni. — Par quelle combinaison machiavélique arriver du casier que l'on occupe au casier supérieur, comment passer de ce compartiment dans cet autre, afin, suprême honneur, de mourir dans ce plus élevé? Oh les étranges, les insignifiants soucis! Gomme Ton juge sainement d'ici l'existence recroquevillée du fonctionnaire. Pour lui l'avenir ressemble au passé ; tout y apparaît prévu, escompté, connu, jusqu'au résultat problématique de ses plus suprêmes ambitions. — Fuyons, respirons l'air libre! Qu'un long voyage
nous refasse une autre âme. Mettons la mer, la grande mer, entre la terre et nous. Déjà me voici parmi des hommes d'une mentalité différente. J'en vais voir aux Antilles qui participent d'une autre vie.
Vendredi 2 mars.
4C Là-bas, tout à fait au ras de l'horizon, sous ces nuages cuivrés, cette petite bosse grise. Voyons, mais elle crève les yeux, saperlipopette. Quel marin d'eau douce ! la moindre lame vous chavire. » Ce disant, le lieutenant redresse brusquement ma jumelle. — Mais dans le cercle lumineux de la longue-vue je ne distingue toujours rien; rien que le détail précis, mouvant, de longues vagues luisantes, qui jusqu'à l'horizon glissent, s'étendent les unes sur les autres. « Ah oui, en efîet, j'aperçois quelque chose, comme une tache à peine perceptible, une traînée de vapeur immobile. — C'est cela. Voilà Sainte-Marie, la plus méridionale des Açores, réplique le lieutenant. Soyez satisfait ; vous aurez vu quelque chose de ce délicieux archipel. ^
Depuis deux jours en effet, telle avait été ma préoccupation. Traverserions-nous les Açores ? Apercevrions-nous leurs gracieuses, leurs ver-
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doyantes silhouettes ? D'abord cela parut certain ; puis, fuyant les lames âpres et courtes du Nord, le capitaine fit route plus au Sud. Un léger coup de barre, et ce spectacle disparut de ma vue. Sous mes regards, pour ainsi dire, s'évanouirent ces îles charmantes que vraisemblablement je ne verrai plus jamais.
Et je songe : cette petite tache, là-bas, c'est une terre, avec ses habitants, qui causent, rient, luttent, se querellent. Ils sont pour nous des inconnus, ces hommes; pour eux nous n'existons même pas, nous autres, qui passons inaperçus, furtivement, tout à fait au ras de leur horizon. Cette île d'ailleurs n'a guère d'étendue, à peine celle d'un canton, d'un arrondissement de notre France, mais ici, pour nous, elle rompt la monotonie de l'existence ; elle figure comme une halte, comme un point de repère en cette uniformité de la mer et des jours. Par là, minuscule au milieu du grand désert des flots, elle prend à nos yeux une importance extraordinaire.
Samedis mars.
Maintenant c'est bien fini de la terre. Huit jours de pleine mer, de solitude absolue ; puis enfin