O AUX ANTILLES
nous apercevrons la Désirade. Par une antithèse singulière, cette immensité qui nous entoure, ce vide dans lequel nous avançons, rétrécit maintenant notre vision. Vraiment, que sommes-nous en vérité, sinon des prisonniers dans cet espace; fourmis errantes sur cette planche flottante, sur cet imperceptible navire ?
Et voici que le cercle familier de la mer, que ce spectacle toujours pareil ne nous intéresse plus. La vie pour nous finit au bastingage du vaisseau. On se cantonne dans un endroit quelconque du pont; on y groupe ses chaises de bord, on forme cercle, on cause de choses et d'autres, de souvenirs, de voyages, de projets. Le soir, au salon, les uns écoutent un morceau de violon, de mandoline ou de piano. Sous l'éclat des lampes électriques d'autres jouent aux cartes, aux échecs. La mer nous entoure-t-elle? Sommesnous en plein océan ? Ce soir, il faut un effort pour y songer, un plus grand encore pour le croire.
Dimanche 4 mars.
Je connais aujourd'hui tous les passagers. Quelques-uns sont devenus mes amis. C'est un des
DE PAUILLAC A TRINIDAD 9
plaisirs du voyage, et des plus vifs, que cette soudaineté de relations qu'amène une vie commune. Jamais peut-être, comme sur le pont d'un navire, on ne se trouve en contact immédiat, journalier, avec des gens si divers, d'une mentalité si différente, d'occupations si multiples et variées. Aussi ce repos, cet oubli, cet évanouissement de toutes choses que l'on ressent dès les premiers jours, en pleine mer, fait-il place à tout un échange d'idées, de préoccupations, de projets, de résolutions. Déjà cela annonce la terre. Chacun parle de ce qu'il y va faire, de ce qu'il espère trouver dans les pays lointains où il se rend. On voit bien maintenant que cet état calme, insouciant de la première heure n'était que transitoire, que tous ces passagers sont des hommes agissants, passionnés, souffrants, que le repos de l'immensité des mers n'est qu'un leurre, et que ce vaisseau, en les traversant comme une flèche, ne fait qu'emporter la vie fébrile et tourmentée d'un continent pour la verser sur un autre.
Lund
1 o mars.
Comme l'observation confirme ce que j'écrivais hier ! Qu'elle apparaît curieuse à étudier la com-
position diverse des passagers sur ce bateau. Voici des banquiers qui vont en Amérique tenter la fortune; des ingénieurs envoyés par des sociétés métallurgiques prospecter des mines de cuivre dans les Andes ; plusieurs gros propriétaires de cacaoyères qui, pendant six mois, aux environs de Guayaquil, vont contrôler les comptes de leur régisseur; deux ou trois jolies femmes en quête, sur ce bateau ou ailleurs, d'un époux, d'un amant et d'une fortune; un diplomate qui de Téhéran saute à Guatemala; enfin trois candidats députés, un blanc, un mulâtre, un nègre, qui chacun à leur façon préparent leurs boniments, leur tam-tam et leurs discours. Tous causent, se parlent, se confient les uns aux autres leurs projets et leurs espérances. Ceux-ci vivent dans le passé, ceux-là dans Tavenir. Le présent fuit, et si vite que nul n'en sait jouir.
Mardi 6 mars.
Ce matin j'ai lié conversation avec M*** député. C'est un homme aux larges épaules, à la barbe de fleuve et qui possède comme orateur une inestimable qualité : il ne parle guère. Il me conseille, au retour de Trinidad, de suivre pendant deux
DE PAUILLAC A TRINIDAD 11
OU trois jours à la Guadeloupe ou à la Martinique une campagne électorale. Entendu ; voilà une aubaine sur laquelle je ne comptais guère. Une élection aux Antilles!... Gela doit avoir une couleur locale particulière^ une saveur tout à fait piquante; cela ne doit ressembler que de loin, si j'en crois les journaux, à ce que nous voyons en France.
Même date, 5 heures du soir.
Journée vide, avec le même temps calme, les mêmes nuages floconneux et blancs ; la même mer inaltérablement bleue. Durant l'après-midi, oisifs, les passagers se jettent d'un bord à l'autre, égayés par des marsouins qui sautent, par des bandes luisantes de poissons qui s'envolent.
Mercredi 7 mars.
Il faut avoir fait cette traversée, à toute vapeur, en ligne droite, sur nos paquebots d'aujourd'hui, pour sentir la témérité folle d'un marin comme Colomb.
Ce matin, au sortir de ma cabine,en apercevant le grand cercle accoutumé de la pleine mer, son
aventure audacieuse me revenait à l'esprit. Tout ce que j'avais appris de lui autrefois, dans ma petite école communale, se levait en ma mémoire. Me doutais-je à cette époque, quand j'étudiais son histoire, que je referais un jour le même voyage, que je suivrais pas à pas l'itinéraire du grand navigateur ?
Quelle ténacité ! quel acharnement tout d'abord dans la préparation de l'entreprise! Colomb doit soulever un monde avant d'en conquérir un autre. Pauvre, sans appui, tenu pour ignorant par les grands savants de l'époque, il lui faut à la fois convaincre les puissants, combattre les préjugés. A Salamanque, devant les plus illustres professeurs d'astronomie, de géographie, de mathématiques, les dignitaires les plus éminents de l'Eglise, voici qu'il soutient son opinion sur la sphéricité de la terre, sur la possibilité d'en faire le tour. — Le chimérique rêveur ! Textravagant personnage ! N'a-t-il point lu les psaumes ? Ignore-t-il cette lettre aux Hébreux de saint Pierre ? Sachez, imprudent, que « tendu comme une peau », le ciel ressemble « à un tabernacle, à une tente déployée sur la terre ». Telles sont les soruettes qu'on lui oppose. Il lui faut huit années d'efforts pour en triompher, pour
DE PAUILLAG A TRINIDAD 13
obtenir enfin d'Isabelle les trois brigantins avec lesquels il réalisera son œuvre immortelle.
Alors commencent les difficultés de Texécution. Avec une intrépidité froide, Colomb les surmonte. On violente les matelots pour les obliger à partir. Ce vaste océan, que tant de navires sillonnent aujourd'hui, apparaît comme un désert dont on ignore l'étendue, dont on ne soupçonne pas les limites. Quel effroi à la pensée seule de s'enfoncer dans cet inconnu ! Et cependant Colomb appareille. Bravement, ses trois vaisseaux naviguent à pleines voiles sur cette mer inexplorée.
Chaque jour voit naître une lutte nouvelle. L'équipage s'eôraye : il le rassure. L'aiguille aimantée décline : qu'importe, on passe outre. Le vent emplit les voiles, cela suffit, on navigue toujours. — Cependant, comme au premier jour, la solitude des mers reste absolue. Le but rêvé, ce continent attendu n'apparaît point. Des herbes flottantes passent, des bancs d'algues, de fucus glissent, des troupes d'oiseaux traversent l'espace. C'est tout. L'obstiné rêveur s'entête, persiste. La révolte ébranle ses équipages, soulève ses matelots. Colomb est menacé de mort. Etreint d'angoisse mortelle, craignant moins la perte de sa vie que la ruine de sa sublime entre-
prise, seul, debout à la poupe de son navire, le héros tient tête à son équipage révolté : il en triomphe. Sous des cieux inconnus, au milieu des flots déserts, les trois navires reprennent leur marche errante, continuent leur course vagabonde.
Un jour, le jeudi 12 octobre 1492, après soixante-dix jours de navigation, Colomb médite sur le château arrière de son navire ; son courage faiblit, il doute de son génie et de son entreprise. Soudain, il aperçoit une lueur. Il appelle ; tous la distinguent. La nuit suivante, au clair de lune, un matelot voit blanchir une plage. Et le jour se lève, rougissant de son aurore les montagnes dentelées d'une île verdoyante. Transporté, l'équipage entonne un Te Beum. San Salvador est découvert : un nouveau monde va s'ouvrir, le chemin de l'Amérique est trouvé.
Jeudi 8 mars.
« Ce matin, vers onze heures, à droite du beaupré, nous dit le commandant en étendant la main^ vous apercevrez la Désirade. »
A l'heure dite, toutes les jumelles se dirigent
DE PAUILLÂC A TRIXIDAD 15
vers le point indiqué. Les sourcils se froncent, les yeux se fixent. C'est cà qui le premier apercevra la terre.
Soudain quelqu'un s'écrie : « la voilà! » En efïet,dans le cercle irisé de la longue-vue, quelque chose de gris s'estompe à l'extrême horizon, une petite rondeur brune se bosselle sur la ligne nette de la mer : une terre sans doute, tout autre chose peut-être.
D'heure en heure, cela grossit, cela monte, se soulève hors des eaux, s'allonge, s'étale en une masse lourde et bleuâtre. C'est bien la Désirade en effet. Déjà l'on aperçoit quelques nervures de montagnes, quelques taches blanches de maisons.
11 y a quatre cent treize ans aujourd'hui, au mois de novembre 1493, tel fut le spectacle qui s'offrit aux yeux de Colomb. Lui aussi, comme nous aujourd'hui, vit monter du fond de l'horizon la même forme allongée de cette île, inattendue pour tous, et mystérieuse. X en juger par la nôtre, quelle émotion dut être la sienne ! Vers cette île nous voguons à coup sûr. A l'heure dite, au point précis indiqué, nous en attendons l'inévitable apparition. Pour le grand Génois tout restait enveloppé de brume et de mystère. Quelle imagination créatrice ressuscitera les minutes di-
vines, vécues par tout un équipage anxieux? Après tant de jours, tant de nuits, passés à explorer vainement le cercle désert des eaux, quelle folie, quelle ivresse joyeuse dut s'emparer des matelots lorsqu'ils entendirent tout à coup du haut des mâts la viffie crier : « la terre ! »
En arrière la masse triste et dénudée, le long plateau de la Désirade diminue, s'estompe, s'efface. Voici la Pointe-des-Châteaux qui s'avance.
Après les longues journées inoccupées du bord où l'on voit, engourdi et rêveur, les flots se jouer, se suivre, se dépasser librement, c'est un étonnement d'apercevoir tout à coup ces dents de granit, cet éperon de rochers fixes^ immobiles, hargneux, qui tout à coup jaillissent devant nous, hors des eaux. La mer, elle aussi semble étonnée de cette résistance inaccoutumée, de cette présence inattendue. A ce brutal contact ses longues houles si molles, si douces, se transforment en lames furieuses. De seconde en seconde, à l'assaut des roches luisantes, on voit monter leurs grandes colonnes d'écume blanche.
Nous voici en pleine eau tranquille, dans la baie de Pointe-à-Pitre. De partout des langues de terre basse s'avancent, si basses qu'on ne les
DE PAUILLAC A TRIMDAD 17
voit pas s'étendre sur les eaux. Gertainement on ne soupçonnerait pas leur présence sans les cocotiers qui les recouvrent, et qui, pareils à d'étranges roseaux, semblent jaillir de la mer. De tous côtés, par bouquets, leurs tiges légères, aux palmes frissonnantes, se dressent sur la nappe bleue de Tocéan. Çà et là, dans une crique plus calme, leur tête verte s'y réfléchit, échevelée et mouvante.
Soudain, au fond de la baie, avec ses vaisseaux en rade, ses maisons banales qui semblent elles aussi flotter sur la mer bleue, la ville de la Pointe-à-Pitre se découvre. Ses longues cheminées d'usines détonnent dans ce paysage délicat et fin. On en veut à ces fumées ondoyantes de souiller cet inaltérable azur. On se détourne pour jouir encore du paysage admirable et tranquille. — Mais le vaisseau tourne; il entre complètement en rade. La vision change. Les palmiers glissent, disparaissent. Derrière soi, peu à peu la mer se ferme par un gigantesque écran, par de hautes masses lointaines et vaporeuses, celles de la Soufrière, et du Sans-Toucher.
Que de cris, d'embarcations, quelle foule, quelle cohue, quel tintamarre de flûtes, de trompettes, d'accordéons, de tambourins ! C'est l'arrivée de
nos hommes politiques. Tua député, l'autre candidat qui provoque ce remue-ménage. Et voilà que des barques innombrables accourent pavoiséeS;, pleines à couler, d'électeurs, d'électrices fort noires agitant des mouchoirs, des éventails, des drapeaux; notre arrivée à Dakar il y a trois ans ► — Gravement, le gros député blanc, casque colonial en tête, écharpe en sautoir, s'avance à la proue. Allègrement, le mince candidat noir sautille et salue à la poupe. L'enthousiasme desnèsrres déborde. C'est un délire, une frénésie : « Vive l'un, vive l'autre, vive la République, vive la Sociale ! » Indescriptible charivari !
Après ce long sommeil de la traversée, quelle surprise de voir éclater une vie si intense. Toutes les passions de la terre nous les retrouvons ici, décuplées par les intérêts politiques, par leshaines de race. Au sortir de cette léthargie du bord, comme cela nous choque! Combien déjà s'était modifiée notre âme, dans cette solitude, dans cette immensité, devant ce spectacle toujours pareil !
Et puis ces manifestations bruyantes quelle fatigue toujours et partout! Ces applaudissements au théâtre, ceux-là qui les prodiguent sont-ils véritablement émus ? Certes non. Qui admire absolu-
DE PAUILLAC A TRlxMDAD 19
ment se tait. Quel besoin de crier ; Vive la République pour se prouver que l'on est républicain?
Une barque à voiles vient d'accoster notre bord. La pointe de son mat se berce à hauteur de notre bastingage. — La singulière façon pour ces électeurs de manifester leur enthousiasme ! A la force des poignets deux ou trois se hissent au long des cordages. Par une pirouette inattendue, pour nous témoigner leur joie sans doute, voilà qu'ils nous présentent la partie ronde et charnue de leur personne. Et de crier, de brailler plus frénétiquement encore. Cette bizarre attitude les prédispose-t-elle à l'enthousiasme, aux hurlements ? On le croirait ma foi. Et vive celui-ci ! Et vive celuilà ! Et vive la Sociale ! De temps à autre leurs poignets glissent, leur tête renversée heurte le crâne crépu de leurs camarades qui, debout dans le bateau, dans une position normale, n'en crient pas moins fort honnêtement.
Alors, des bras furieux jaillissent; bien assénés, quelques coups de poing suivent et sonnent. Deux ou trois tractions de poignets : voilà nos hommes remontés au long du cordage. Nouvelle pirouette, nouvelles vociférations enthousiastes. Nouveau glissement, nouvelle bourrade. 0 le
spectacle superbe ! Ainsi se décident les intérêts supérieurs d'une colonie. Ombre de Scbœlcher, réjouissez-vous.
A terre c'est bien autre chose. II y a foule sur le quai ; on attend le député. Tous nègres ou tout comme. D'un groupe à Fautre de grands diables circulent^ négligemment appuyés sur une canne dont l'élégance, la légèreté, laissent supposer qu'elle pourrait à l'occasion fort bien servir de matraque. Ces policiers d'un nouveau genre, adeptes de l'un et l'autre parti, observent les spectateurs, les dévisagent, les regardent parfois dans les yeux, la tète en avant, haleine contre haleine, leur criant tout a coup d'une voix tonitruante : « Vive notre candidat! » Moyen original d'éprouver leur loyalisme. — N'hésitez pas, de grâce, répondez par le même cri poussé à plein gosier. Cette vision bienfaisante des matraques vous y engage.
D'ailleurs, ne dramatisons rien. Cela est plus plaisant que terrible ; comme pittoresque il y a mieux encore. — Voici par exemple les cortèges officiels. D'abord les conseillers municipaux, graves, superbes, aussi fiers de leur i mportance que les moindres conseillers de nos
DE PAUILLAC A TRINIDAD 21
bourgades (et pourquoi pas d'ailleurs ?) noirs de la tête aux pieds bien entendu, chapeau haut de forme, écharpe en sautoir, gants blancs, plastron de chemise bombant comme une cuirasse : tout à fait régence comme vous voyez. Devant eux marche la fanfare de la ville : dix ou douze musiciens, au pas, frappant du talon; joues noires, luisantes, boursouflées derrière leurs cuivres, lèvres rouges et lippues collées aux embouchures ; yeux blancs écarquillés jaillissant hors de l'orbite. Et sur leur passage des bravos, des cris, des hurlements, en voulez- vous ?... En voilà.
Puis débouche le cortège des femmes, imposant aussi celui-là, et qui arrive dans un ordre impeccable, un ordre que beaucoup de cortèges officiels en France lui envieraient certainement. Au milieu de la chaussée dévorée de soleil,, sur deux rangs, elles s'avancent, matrones en tête, les plus jeunes en queue. Chacune porte une coifîure de couleurs variées, sorte de turban multicolore, une robe à ramages, et tient bien droit devant sa poitrine un gros bouquet rond comme un chou. Elles vont au-devant de « notre cher député ». Tout à rheure, au débarcadère, elles le salueront avec cérémonie ; et cette chaleureuse réception
féminine, me déclare-t-on, sera le meilleur présage de sa victoire. Ici les femmes se mêlent activement aux luttes politiques. Malheur au candidat qui n'a pas eu le bonheur de leur plaire ; il est perdu.
Autre remarque assez drôle, au surplus mystérieuse. Certains nègres s'abritent d'un parasol, ce sont les plus huppés, mais tous alors portent un chapeau. Ceux qui vont nu-tête affrontent, sans sourciller, l'implacable soleil. Conclusion : les parasols, aux Antilles, me semblent destinés à protéger les coiffures, mais non les crânes.
Confortablement assis sur le balcon d'une maison voisine, j'assiste au tournoi d'éloquence du député candidat. Plaignons cet orateur infortuné. Rubicond sous son casque, ruisselant de sueur, face cramoisie, barbe échevelée, penché hors d'une fenêtre, le geste véhément, il crie à ses électeurs des choses qui les transportent : les motifs qu'ils ont de le préférer à son adversaire. — « Bah, en tous les pays du monde un candidat en vaut un autre », murmure un gavroche. Mais un nègre, découplé comme un colosse, et qui tient en main sa matraque aussi gravement qu'un roi son sceptre, tourne vers lui son œil blanc, et l'arrête net d'un « vive la Sociale » tonitruant.
DE PAUILLAC A TRINIDAD 23
L'assemblée en fut émue ; l'instant du discours était pathétique ; une ovation immense s'en suivit. Et ce fut un grand effet d'éloquence.
Vendredi 9 mars.
Départ ce matin à la pointe du jour. En m'éveillant, à un mille environ, j'aperçois la côte de la Guadeloupe. Des nuages se déchirent au sommet des plus hautes montagnes, les recouvrant, les découvrant tour à tour. Tout est vert, de ce vert luxuriant des tropiques, sauf sur le rivage de larges carrés plus clairs, presque verdâtres, qui sont des champs de canne paraît-il.
X dix heures, la ville de la Basse-Terre apparaît, tout à fait quelconque, d'un aspect triste sous un ciel bas. Maisons mornes, vieux murs jaunes, toits de tôle entre lesquels^ çà et là, se balance la tête touffue des cocotiers. A onze heures le ciel s'allège, les deux mamelons qui terminent le volcan de la Soufrière se découvrent ; le navire stoppe en rade et je descends à terre.
Même musique, même tintamarre, même foule bariolée qu'à la Pointe-à-Pitre, mêmes figures de nègres grimaçants. La mairie, les maisons, les
kiosques sont pavoises. Les gens des faubourgs grouillent sur la place. Blanche, mulâtre, nègre ^ la bourgeoisie en grande toilette se penche aux balcons. Des piquets de gendarmerie, des escouades d'infanterie de marine sont disséminés partout. Inutilement je crois. La foule semble sympathique, enthousiaste même. Où sont donc ces dangers, ces émeutes, ces révoltes en perspective dont on parlait avec tant de fracas en Europe?
Mais quel singulier animal que Thomme, et sous tous les climats vraiment ! Ces nègres ne doivent rien envier à notre badauderie. Sinon ils auraient tort. Voilà quantité d'ouvriers, de femmes, de jeunes filles, d'enfants qui dès l'aube se lèvent, quittent leur travail, attendent ici depuis des beures ; pour quel spectacle en définitive ? — Justement voici la réponse.
Acclamations, cris, hurlements. Les hommes agitent leurs chapeaux, les femmes dansent, les enfants trépignent. Portés à bout de bras des marmots écarquillent leurs yeux blancs, découvrent leurs dents de loup. « Hourrah, vive la Sociale, vive la République ! » Le bruit des acclamations va crescendo. C'est un tonnerre, un ouragan...
Alors, précédé de gendarmes, suivi de trompettes, escorté de nègres solennels passe majestueusement un homme vêtu de blanc, d'une forte
DE PAUILLAC A TRINIDAD 25
corpulence, coifïé du casque colonial avec une longue barbe rousse qui s'épanouit en éventail sur son gilet.
Tandis qu'il s'éloigne, les bouches se ferment, les acclamations s'apaisent. On sent comme un soulagement dans cette foule. Son héros vu, le peuple se retire, satisfait.
Cependant, à mes côtés, un nègre dégingandé crie à tue-tête, sans répit, comme une mécanique à remontoir : « Vive la Sociale ! Vive la Sociale ! » Un de nos amis linterpelle; « Voyons, mon ami, pourquoi criez-vous comme cela vive la Sociale?»
— Une moue, un regard de travers, et d'une voix bourrue : « Pa'quc c'est le pati de *** pableu. — Ah, ah, vous Taimez donc bien votre député?
— Oui, citoyen. — Vraiment, et pourquoi cela? — Pa'que c'est un homme qu'a un beau bàbe (une belle barbe) »\
Beautés du suffrage universel aux Antilles, je renonce à vous mieux dépeindre. Croissez et
1. Pour des motifs plus rationnels certes, tant parmi les classes laborieuses que cultivées, le candidat dont s'agit est fort populaire aux Antilles. L'anecdote n'en est pas moins piquante. Au reste nous aurions tort de railler; en France, on en pourrait ciier de semblables. Et cela ne doit point faire condamner absolument le suffrage universel, qui, tôt ou tard d'ailleurs, triomphera partout, mais simplement aboutira cette constatation qu'en ce qui concerne l'éducation des masses il reste beaucoup à faire en Europe comme en Amérique.
prospérez bienheureuses colonies;... vous possédez d'inestimables électeurs !
Même date, 4 heures, en mer,
A l'horizon le volcan de la Soufrière bleuit encore, et déjà sur la mer, devant nous, grandissent les hauts sommets de la Dominique. Cette île que nous longeons pendant une heure se présente du large comme une masse confuse de montagnes. Au retour de son deuxième voyage, Colomb pour la dépeindre à Ferdinand et Isabelle, ne trouvait rien de mieux que de froisser un parchemin.
Aujourd'hui encore elle est la plus sauvage, la plus inculte des petites Antilles, la plus riche en essences d'arbres variés, d'une extraordinaire fertilité surtout. Ces taches minuscules, vagues et pâles, que nous apercevons sur la côte, nous dit le lieutenant, la main tendue, ce sont les maisons de Roseau, un des ports de l'île et sa capitale. De temps à autre, des Caraïbes, derniers habitants autochtones qui subsistent de toutes ces îles, viennent y vendre leurs paniers de jonc, de forme cubique, tressés si solidement, d'un tissu à ce point serré, que l'eau, dit-on, ne saurait passer au travers. Les sites de cette île sont des plus
DE PAUILLAC A TRINIDAD 27
pittoresques. Errer dans ses forêts, dans ses gorges profondes est un véritable délice, m'affirine-t-on. Que ne puis-je y aller? et je regarde, avec regret, diminuer sur les flots les hautes silhouettes de ces montagnes, songeant à toutes ces choses de la vie que l'on effleure, dont on s'éloigne, et que l'on ne revoit plus jamais.
A peine, dans ces parages, quitte-t-on les eaux d'une lie qu'à l'horizon on en voit grandir une autre. A Tavant, dans ce brouillard dense de vapeurs, c'est la Martinique cette fois que nous attendons. Nous devons l'apercevoir par son extrémité septentrionale. C'est la masse du mont Pelé qui, la première, à ce point précis, doit surgir. Déjà on devrait la distinguer, paraît-il, mais de gros nuages qui l'entourent la cachent à notre vue, et tous, jumelles braquées, nous cherchons à saisir dans ce chaos de vapeurs bleuâtres, la silliouette du volcan terrible. — Etrange anxiété ! Gomme Ton sent à cette minute que pour nous autres hommes, les choses n'ont point de valeur par elles-mêmes, mais plutôt par les idées qu'elles évoquent, les émotions qu'elles suscitent. Pour motiver pareille curiosité, la silhouette de cette montagne difière-t-elle à tel point des autres ? Non certes. Mais le souvenir
d'un cataclysme formidable s'y rattache ; et tout à l'heure lorsque nous la verrons paraître^ ce sera toute l'horreur dune minute tragique que nous ajouterons à la vision banale de sa forme.
La voilà. Bleue, avec des contours harmonieux, large mamelon aux pentes douces, elle Sort lentement, elle se détache de la brume, si haute déjà sur la mer, que depuis longtemps par un temps clair nous l'aurions aperçue. Et maintenant qu'elle se dresse, immobile devant nous, nos yeux ne s'en peuvent détacher. Nos regards suivent l'envahissement sur le ciel de sa forme grandissante. De bleue elle devient jaunâtre, de jaunâtre la voici fauve, puis calcinée, ravagée, rongée par Féruption terrible. Sous des nuages lourds qui l'encerclent disparaît son cratère, d'où, le 8 mai 1902, descendit cette avalanche formidable qui détruisit en cinq minutes une ville de trente mi] Je âmes.
La mer dort, absolument calme. A peine, à bâbord, quelques moutons, aussitôt évanouis qu'apparus, signalent-ils cà et là le canal de la Dominique si redouté des marins. Avançons-nous? Ces montagnes glissent-elles? On ne sait. Déjà le mont Pelé tourne à notre gauche, et dans cette anse,
DE PAUILLAC A TRINIDAD 29
derrière ce promontoire, Saint-Pierre va nous apparaître. De nouveau les jumelles se braquent ; la curiosité, l'émotion, l'anxiété redoublent, plus oppressantes que tout à Fbeure. A bâbord, sur le pont, au long du bastingage, les passagers hors des cabines se tiennent debout, silencieux.
Sur le rivage, tout à coup, Saint-Pierre se dessine, ou plutôt un amas confus de pierres amoncelées, de murailles écroulées. Partout des herbes ; d'êtres vivants nulle part. Voilà tout ce cjui reste de cette cité gaie, florissante, une des plus radieuses des Antilles. Une trombe passa : ce fut une métamorphose. — Universel destin des choses de finir et disparaître. Ne passons-nous pas, nous aussi, ne glissons-nous pas sur cette mer, dont changent à nos yeux, avec une inconcevable rapidité, les spectacles et les horizons ! — Déjà Saint-Pierre s'éloigne ; et comme pour tous, la cité vivante a disparu dans le temps ; pour nous, aujourd'hui, la cité de mort s'évanouit dans Tespace.
Au pied des collines, voici un petit village enfoui sous les palmiers, avec ses toits intacts, la flèche légère et fine de son église : le Garbet. Là s'arrêta la vague dévastatrice de l'éruption. Et sur tous ces mamelons, aux pentes de ces coteaux, au long de ce rivage la vie recommence mainte-
nant, touffue, multiple, débordante, comme dans toutes ces contrées des tropiques. Au Nord, le mont Pelé peu à peu s'affaisse, diminue, mais dresse encore sa masse ocreuse et dénudée comme une lointaine et terrifiante menace.
De quelle insouciante témérité témoignent les hommes en général, les habitants de ces îles surtout ! La surface de cette mer tranquille, de cette mer trompeuse abusa leurs sens. Avec sa belle teinte bleu sombre, le vert étonnant de ses îles, la fluidité de ses horizons, elle fut une sirène qui, sous une mélodie enchanteresse, leur dissimula des horreurs. Cette grande masse d'eau qui semble presque plastique, presque solide, les leurra. Elle fît leur quiétude. Mais à la réflexion, grâce aux sciences investigatrices et précises, le spectacle réel apparaît. 11 est effrayant et grandiose.
Toutes ces fosses de l'océan furent sondées. On sait leur étendue, on connaît leurs profondeurs. A quelques kilomètres de ces îles elles deviennent effroyables. Quinze, vingt mille pieds, davantage même parfois : voilà l'abîme sur lequel notre navire est suspendu. Par la pensée, supprimons cette masse d'eau énorme. Errons au fond des mers desséchées. Regardons.
0 l'immense et prodigieuse vallée qui s'en va
DE PAUILLAC A TRINIDAD 31
finir là-bas au pied d'une sorte de muraille colossale : le continent américain! Mais ici, à nos côtés, du fond de cette plaine, quelle surprise de voir s'élever, d'un seul jet, et comme soufflés hors du sol, ces cônes immenses de quatre à cinq mille mètres, fantastiques cheminées que terminent deux ou trois bouches de volcan empanachées de flammes et de fumée. Ces petits espaces verdoyants, ces touffes de végétaux à Textrémité de ces montasrnes, au flanc même de ces cratères, voilà donc ces îles, Dominique, la Guadeloupe, la Martinique qui nous semblaient si grandes lorsque nous longions leurs rivages. Ces minces fuseaux qui vont rapidement d'un sommet à l'autre, se croisant en tous sens,seraient-ce les navires qui font le service entre les côtes ? Mais oui, en vérité. D'ici ils nous paraissent de minuscules ballons perdus à des hauteurs invraisemblables. Comme on s'explique alors les cataclysmes effroyables qui fondent sur les hommes, en ces contrées ! Et que sont-ils venus faire ici ces imprudents, sinon travailler et vivre, suspendus sur des abîmes, à Pextrême pointe des volcans, au bord même de leur cheminées dévastatrices, car ce qu'ils appellent « les Antilles », n'est-ce point cela simplement, en définitive ?
Tandis que je réfléchissais ainsi, le vaisseau glissait sur les flots calmes, le rivage de la Martinique se déroulait ; les anses succédaient aux promontoires. Des sommets inattendus, sortes de cônes élancés et pointus, cachés les uns par les autres, se découvraient, apparaissaient tour à tour. Voici les pitons du Garbet, dents gigantesques dressées sur une longue croupe de montagnes. De toutes parts maintenant, sauf à l'arrière, la mer se ferme par des langues de terre qui paraissent s'avancer lentement vers nous, et bientôt, au fond de la baie, Fort-de-France, la capitale, se dessine, avec les lignes droites de ses rues, son fm clocher à jour, ses groupes de maisons bâties sur une lagune si basse qu'elles semblent posées sur l'eau même.
Et soudain le crépuscule tombe, si prompt, si raj)ide dans ces contrées qu'à peine avons-nous stoppé, il fait nuit déjà.
Samedi, 10 mars.
« Venez-vous au camp Ballata? » me crie ce matin en entr'ouvrant la porte de ma cabine l'un des passagers, aimable et joyeux compagnon. « Pressez-vous, des amis nous attendent. J'ai
DE PAUILLAC A TRIMUAU 33
retenu une voiture attelée de deux mules. Allons paresseux, hors du lit, rapidement. » —Et je me réveille en sursaut. — Au camp Ballata : soit. Je ne sais guère où cela se trouve; en quoi cela consiste encore moins. Qu'importe! L'imprévu, l'inconnu, pour tout voyageur, ne sont-ils pas deux impressions charmantes ?
Tous quatre, assis deux à deux, face à face, dans une de ces fines voitures américaines dont le coffre minuscule posé sur des ressorts largement ouverts se balance entre des roues hautes et légères, nous partons. Les mules agitent leurs grelots, notre cocher son fouet, nous nos chapeaux; en avant. A gauche, à droite s'enfuient des troupes éjDcrdues de canards. Au grand trot, à la barbe de nègres ébahis nous sortons des faubourgs extrêmes de la ville ; et l'enchantement commence.
Cette route que nous suivons est celle de la Trace ; la grande voie d'accès de Saint-Pierre à Fort-de-France. Le camp Ballata, ce sont ces trois ou quatre casernes que nous apercevons là-haut, perchées sur ces collines vertes, au pied des pitons du Carbet. 0 la flore magnifique ! le climat délicieux ! le pays de rêve ! l'éden insoupçonné !
Gomme on comprend qu'insouciants de ces vol-
cans et de leurs menaces, les hommes soient venus vivre en ces îles enchanteresses au risque d'y prématurément mourir. Un de nos amis belge exulte. Son enthousiasme se traduit en phrases amusantes, en cris d'admiration spontanés et naïfs : <c Voyez ces ananas plantés à droite, au bord de la route, comme des choux ; plus loin ces oranges, en plein champ, jaunes, magnifiques l A Bruxelles, autrefois, que d'attention, de soins pour cultiver en pot un oranger malingre et rabougri! Que d'efforts pour obtenir, à l'extrémité d'une branche une orange verte, grosse comme une prune, dure comme un noyau 1 Et tout cela croît ici, sans peine, librement. Quel paradis que ces Antilles ! »
Il faut se souvenir de cette catastrophe de Saint- Pierre, récente encore, pour résister à cet enthousiasme, et mettre une sourdine à ces exclamations délirantes. Ce ne sont autour de nous que plantes rares, arbres aux essences précieuses. Jamais nos yeux d'Européens ne les ont aperçus avec ces proportions gigantesques. Les palmiers succèdent aux cocotiers ; les cocotiers aux choux palmistes. Enlacés aux arbres qui les soutiennent voici des vanilliers, puis des touffes de -bambous, de fougères arborescentes, de cactus épineux. Portant leurs fruits, sorte de gousses bru-
DE PAUILLAG A TRINIDAD 35
nés, à l'extrémité des branches, des cacaoyers tordent leurs tiges contournées sous les arbres qui les protègent. Çà et là, sur son tronc énorme, un fromager dresse sa haute cime, dernier témoin de cette forêt immense qui s'étendait autrefois sur ces plateaux, et qu'aujourd'hui les hommes ont déboisés pour y bâtir leurs demeures, y tailler leurs champs, leurs vergers et leurs jardins.
L'altitude change ; un autre climat s'annonce. Le vent fraîchit ; par instants il souffle presque froid. Enfin, après un dernier détour, au bord du plateau sur lequel sont construites les casernes du camp, c'est tout à coup la surprise d'un merveilleux spectacle qui se déploie.
Au premier plan, à nos pieds, se creusent des vallées profondes pleines d'une végétation inconnue. Çà et là, la tête étoilée d'un cocotier émerge, donnant au paysage un aspect exotique. Plus loin s'étendent les hauts plateaux, avec leurs champs cultivés, parsemés de toufies verdoyantes. Enfin à l'horizon s'ouvre la rade immense de Fort-de- France. Au bord de l'eau la ville s'allonge avec son clocher fin, pointu, ses toits innombrables. Derrière elle se déploie et monte la nappe bleue de l'océan. Et dans la buée des lointains, sur la
haute mer qui prolonge la baie, des silhouettes vaporeuses de collines s'estompent.
Au trot des mules, au son cadencé de leurs grelots, nous redescendons du camp. Peu à peu, la chaleur humide des basses terres nous envahit à nouveau. Au bord de la route, avec leurs luisantes feuilles vertes, c'est toujours le même défilé prestigieux de plantes exotiques. — Mais comme l'on s'habitue vite aux choses, comme l'étonnement s'émousse, comme l'impression s'efface l A peine les regardons-nous maintenant... Seuls les types martiniquais rencontrés nous amusent.
Les gens de couleur prédominent ici. Depuis le noir de jais jusqu'au blanc pur, en passant par les nuances intermédiaires: brun, gris, olivâtre, jaune clair, on retrouve sur ces visages la gamme entière des couleurs. Grandes et fortes, les femmes avancent avec ce roulement des hanches particulier aux négresses. Et ce balancement dessine leur corps, laisse deviner des formes opulentes et pleines. Pour nous autres Européens, il semble donner à leur démarche, sous leurs vêtements légers, quelque chose d'impudique et de provocant.
DE PAUILLAC A TRIMDAD 37
Dimanche, 11 mars, en mer.
Pour la première fois depuis mon départ, incommodé par la chaleur, j'ai dormi la porte de ma cabine et mon hublot grands ouverts. Mal m'en a pris. Je fis connaissance avec les moustiques. Ils me tatouèrent de la tête aux pieds.
Au ciel éclate cette même lumière, s'étend cette même pureté d'atmosphère que l'on retrouve sous ces latitudes. La mer, elle aussi, se déploie avec cette même teinte bleu sombre, cette même absolue tranquillité.
Combien son aspect me charmait autrefois lorsque j'allais au Transvaal ; comme il m'est aujourd'hui indifîérent ! Notre âme ne vibre qu'aux impressions premières. Aussitôt entrevu, un spectacle, si beau soit-il, nous semble déjà défloré !
La Martinique à peine disparue, de nouveau, à rhorizon, sur la ligne calme des eaux, jaillit la silhouette bleue d'une autre île ; Sainte-Lucie. Avec le chapelet de rochers qui la prolonge, nous la laissons à bâbord. Toute terre s'évanouit. Dans la solitude, sous l'éclatant soleil, le pont secoué par l'hélice trépidante, le navire avance, la proue tournée dans la direction de'cTrinidad.
Lundi, 12 mars.
Un léger souffle de brise ce matin vient rompre l'uniformité monotone de la mer. De petites vagues s'élèvent, courtes, tumultueuses. Parfois leur pointe aiguë s'émousse sous un flocon d'écume.
A tribord, sur le ciel limpide, la côte du Venezuela se déploie. De hautes montagnes se profilent, à une telle distance qu'aucun détail n'apparaît dans leurs masses obscures. Découpé en silhouette confuse, cet immense continent nous ferme tout un côté d'horizon.
Ce matin, à laube, il était en vue. Les passagars, jumelles braquées, le fouillaient du regard, avec curiosité. Tous, même les plus familiers avec les spectacles de la mer, accusaient ce trouble, cette émotion ressentis à l'apparition d'une terre.
Un groupe d'îlots rapprochés ferment l'entrée du port. A dix heures, devant nous, au loin, ils surgissent ; à midi, notre navire s'engage dans leurs passes. Des deux côtés, à quelques encablures, s'élèvent des roches grises sur lesquelles tournoient des bandes d'oiseaux de mer. Par place, une
DE PAUILLAC A TRIMDAD 39
couche de guauo, d'humus les recouvrent. Dans leurs anfractuosités des arbres tropicaux accrochent la note vibrante de leur vert triomphant.
Certains de ces îlots s'étalent, petits, minuscules, à peine surélevés au-dessus des eaux. Ils doivent être un lieu de rendez-vous, de promenade, d'excursion pour la société élégante; quelque chose comme le Robinson,le Saint-Germain de Port-of- Spain, capitale de Trinidad. Sur quelques-uns on distingue une maisonnette, un jardinet, un bouquet de palmiers. La marche de notre navire les déplace à nos yeux. Ils glissent, semblables à de magiques radeaux de verdure qui s'en iraient à la dérive, sur les eaux.
A leur tour les roches sombrent, disparaissent. Maintenant nous voici en eau plus profonde, en pleine rade de Port-of-Spain. Les collines festonnées de Trinidad barrent l'horizon d'une bande d'émeraude. A leur pied, au ras de l'eau, s'alignent les maisons blanches de la ville. Le navire stoppe, jette ses ancres, à trois milles de la côte, s'immobilise. Une heure durant, pour gagner la terre, il faudra se laisser ballotter dans une de ces barques légères qui, de tous côtés, se dirigent à force de rames vers nous.
Groupées autour du paquebot, les voici, tourbillonnantes comme une nuée de moustiques. Ceux-
ci en anglais, d'autres en espagnol, avec furie, les bateliers nous hèlent. Tout passager descendant à terre représente deux schillings. Aussi, dès à présent, avant de monter à bord, c'est à qui s'assurera le plus de clients. A-t-on le malheur de les regarder : tous aussitôt commencent à gesticuler, à hurler. Prenons-en notre parti. Par-dessus leurs têtes, pour ne point exciter ces énergumè nés, contemplons vaguement l'horizon.
A cinq heures les formalités du bord enfin terminées : douanes, visites sanitaires, je descends dans une de ces barques. Elle est à quatre rameurs, longue, spacieuse, avec un dais bleu claquant au vent. Des coussins somptueux, d'un rouge rutilant, recouvrent les banquettes. Embarcation princière comme vous voyez. Au confort avec lequel elle est aménagée, on sent que nous arrivons dans une riche colonie, dans une ville où doivent se prélasser des gentlemen et des milords.
Malheureusement le vent fraîchit ; il souffle de terre à présent ; des vagues se lèvent, s'agitent, clapotent. Notre barque danse sur cette eau remuée. Les bras solides de mes rameurs ont peine à vaincre cette résistance. Il leur faudra soutenir une longue lutte pour gagner la douane. Enfin nous y débarquons.
« Ice house Hôtel ; Queens-park Hôtel ; Paris-
DE PAUILLAG A TRINIDAD 41
/fo/e/.»Cesoiitles cochers qui nous hèlent afin de charger nos bagages, recevoir par suite notre argent. Lutte toujours la même, sous tous les climats. J'opte pour Paris-hôtel. Ce nom me séduit d'abord, puis le patron est un Corse me dit-on. En outre, on m'y promet une cuisine délicieuse, succulente : « A parisian fare sir. Une cuisine de Paris, monsieur » me baragouine le nègre robuste qui, sur son crâne nu, portant sans fléchir ma lourde malle de cabine, me précède dans la rue à longues enjambées dévorantes.
Mardi, 13 mars.
Un hôtel semblable à tous les autres, grande maison banale dans une rue quelconque. Une nourriture supportable, mais rien, absolument rien de cette cuisine parisienne, dont mon porteur nègre croyait hier devoir m'allécher les babines. En revanche un bonhomme de patron, court, bedonnant, jovial; serviable à sa façon, mais qui n'est point celle des touristes je vous assure. Réclamez, exigez : « Très bien monsieur, ail right sir,benissimo signore » ; gardez-vous de demander quelques renseignements sur la ville, par exemple. Il n'en connaît que le marché, et cela lui paraît extraordinaire qu'une telle cité vous intéresse.
De fait, a-t-il tort? 11 y a trois ans, en Afrique
Australe, je notais la similitude de toutes ces villes coloniales anglaises, situées sous la même latitude, soumises au même climat. Voici une nouvelle confirmation de cette remarque. Bâtie sur l'autre rivage de l'Atlantique, Port-of-Spain ofïre des analogies frappantes avec Cape Town et Durban. Certains quartiers, des rues entières semblent copiés sur ceux des villes sud-africaines. Même policeman rigide se promenant à pas lents au milieu de la chaussée, avec son petit bâton, son casque de liège, impeccablement sanglé dans un uniforme luisant. Même foule affairée, Blancs, Nègres, Malais, Métis, Hindous, se croisant, se dépassant, se heurtant. Les constructions, elles aussi, apparaissaient en tous points semblables: fer et briques, deux étages au maximum, avec, dans les rues commerçantes, une toiture fine en fer découpé, sorte d'auvent penché sur toute la largeur du trottoir. Aux étages supérieurs de longues galeries couvertes forment balcon. A midi, sous l'accablante chaleur, elles conservent un peu d'ombre et de fraîcheur aux habitants.
Mais dans les rues principales, commerçantes, quelle profusion de hampes, de drapeaux I Sommes-nous donc un jour de fête ? Renseignements pris, il s'agit simplement d'annonces et de récla-
mes. Avec une infime souplesse, la publicité se plie aux mœurs différentes. Ces banderoles, ces oritla^^nes jouent le rôle de nos annonces intermittentes et lumineuses, le soir, sur nos boulevards. Force est bien de les étaler au grand jour. Passé neuf heures nul ne les verrait ici.
Port-of-Spain, dès l'arrivée, apparaît comme une ville bien anglaise, en effet. A six heures, son activité fébrile fait place à un complet engourdissement. A sept, toute vie commerciale et autre tombe en un profond sommeil. On ne croise plus que de rares promeneurs dans les rues, on n'entend çà et là, dans une maison aux baies largement ouvertes, que les psaumes, les cantiques^ entonnés d'une voix traînante et criarde, par des familles anglicanes assemblées. A quoi serviraient de coûteuses réclames dans des rues où ne passe plus personne? Mieux vaut ces banderoles, qui d'ailleurs, sous ces climats, resplendissent mieux en plein soleil que mille quinquetssous le nôtre.
A neuf heures, pendant quelques minutes, la physionomie de la ville change cependant. De désertes les rues deviennent actives, tumultueuses, sillonnées de tramways électriques, dont les tiges de fer grincent, chantent sur leurs fils de cuivre» Les voitures passent, rapides, avec leur wattma»
droit et rigide en tête, pleines de voyageurs, blancs, mulâtres, nègres, de femmes aux toilettes envolées, légères et claires. — Les raisons d'une pareille métamorphose? Les voici. Tout à l'heure je me plaignais à l'hôtelier de cette chaleur accablante, de cet air suffocant. « Eh que ne faitesvous comme tout le monde. Achetez des tickets, montez en tramv^ay >, me répondit-il. Ainsi fut fait. — A Paris, dans les journées chaudes d'été, •on s'assied à la terrasse d'un café pour respirer un instant. Ici l'on monte dans ces voitures rapides, qui vous emportent loin de la ville, qui, par Pair vif de leur course, vous éventent, vous donnent l'illusion de la fraîcheur.
Ainsi tous les habitants deTrinidad vont, viennent, courent sans but précis, passant des rues aux faubourgs, des faubourgs en pleine campagne, des savanes aux forêts de palmiers, dont on entend, sans les voir, grincer, chanter entre elles les longues feuilles souples et soyeuses. Autre latitude, autres mœurs. S'assoupir devant un bock, en plein air, serait intolérable ici. Il faut avoir supporté une journée de pleine chaleur, en ces contrées tropicales, pour sentir, comme je le sens moi-même ce soir, le délassement, le bien-être éprouvé au frôlement de cet air immobile, lourd, stagnant, qne votre course rapide écarte et coupe.
Mais à dix heures les petits trams se vident. Chacun rentre. La ville redevient déserte et morte. En des rues silencieuses les becs de gaz clignotent, le pas du policeman résonne. Seules, à votre approche, quelques ombres de rôdeuses * se détachent d'un porche obscur, d'une porte entr'ouverte, d'une encognure insoupçonnée.
Mercredi, 14 mars.
Tout à fait à l'extrémité ouest de la ville s'étend une prairie comparable au champ de courses d'Auteuil ou de Longchamp. C'est un champ de course en efïet, mais un champ de course exotique, avec des groupes de palmiers partout disséminés, et des arbres d'une force, d'une hauteur surprenante, qui témoignent ici, comme à la Martinique, de cette même végétation dominatrice. On appelle cette prairie, la Savane. Je la traverse, ce matin, dans toute sa longueur. Des parties de tennis, de golf, de cricket s'y organisent. Au loin,
1. La classe des prostituées à Trinidad se recrute exclusivement parmi les femmes de couleur, originaires de la Martinique et de Sainte-Lucie principalement. Aucune femme blanche dans ce pays, comme d'ailleurs dans toutes les Antilles, n'accepterait pareille déchéance.
partout, en tous sens, s'aperçoivent des petits hommes blancs, vêtus de toile, souples, agiles, un bras levé, un pied en l'air, qui pivotent, qui sautent sur l'herbe verte en agitant des tambourins ou des raquettes. Des villas somptueuses, quelques-unes même au style opulent et trop lourd, bordent sur trois de ses côtés ce champ de courses. Ce sont des habitations de riches planteurs, propriétaires de vastes forêts de cocotiers, d'immenses champs de cacaoyers, de caféiers ou de cannes. Au Nord se festonnent ces collines verdoyantes qu'en arrivant à Trinidad j'apercevais de la haute mer.
Là se donnent rendez-vous les élégants de la ville. Le tennis, le golf, le cricket de cinq heures fourmillent d'élégantes et jolies spectatrices. Des clubmen à la mise impeccable y viennent étaler leurs souliers jaunes, leurs gants blancs, leurs cravates de soie flottante sur de fines chemises en flanelle.
Car Port-of-Spain est maintenant une ville riche, aristocratique. Qu'ils sont lointains ces jours où Alonzo Ferez, marin de Colomb, y aborda pour la première fois ! Cinq siècles nous en séparent. C'était Je 30 juillet 1498, je crois. Mais sil'on songe à l'abîme de civilisation creusé entre les deux époques, ces temps semblent plus reculés encore.
Alors, disent les historiens, l'île était habitée par les Caraïbes, cette étrange race rouge dont on ne put jamais déterminer l'origine, où toutefois il semble bien qu'il soit entré une large proportion de sang mongol. — Jusqu'en 1695 la colonie resta sous la domination nominale de l'Espagne. Quarante soldats y maintenaient sa souveraineté. A cette époque un vaisseau anglais, rOurs, fait son apparition et sir Robert Dundley débarque. L'histoire des luttes pour]a domination de l'île commence. Puis arrivent les Hollandais, troisième larron de la fable dont ils n'ont pas la fortune. Unis aux Espagnols^ les Indiens les massacrent. A la hâte les survivants se rembarquent, et de cette première, de cette seule apparition le souvenir leur restera cuisant. On ne les verra plus. En 1677, conduits par le marquis de Maintenon, arrivent les Français qui font main basse sur le trésor du gouvernement, ne songeant qu'à trouver, qu'à ramasser du butin. La conception économique de la colonisation n'existait pas encore. Les pays lointains ne semblaient que des endroits propres aux rapines. On ne cherchait point à y produire des richesses, on prenait celles qui s'y trouvaient. Elles étaient considérées comme des biens sans maître.
En 1716 seulement apparaissent les premières
plantations de cacao, de sucre, de tabac. Alors commence la véritable colonisation économique de l'île avec un Français M. de Rome Saint-Laurent. Puis la guerre éclate entre l'Angleterre et l'Espagne. Vingt vaisseaux anglais, neuf cents canons, sept mille hommes d'équipage se présentent devant Port-of-Spain. Le gouverneur espagnol se rend. Le traité d'Amiens donne l'île de Trinidad définitivement à T Angleterre. En 1806 les Chinois y émigrent; en 1834 des Portugais arrivent; enfin de 1846 à 1854 l'immigration indienne atteint une colossale proportion.
Et voilà l'explication de cette population étrangement mêlée que l'on remarque ici. Multiples et diverses, ces émigrations laissèrent leur trace dans la colonie. On croise des types purs de toutes ces races, de toutes ces nationalités, et des métis aussi d'une infinie variété. Je m'en étonnais hier. En lisant ce soir dans un guide cette histoire de Trinidad, j'en comprends aujourd'hui les causes.
Après le dîner je passe au salon, un salon clair, haut, spacieux, avec des berceuses en bambou où l'on peut se donner par une oscillation rapide Fillusion dune légère fraîcheur. Mais le plaisir est ailleurs, dans celui de converser, de lier connaissance surtout avec des vovasreurs divers. —
Combien j'aimo en voyage (je l'ai déjà dit, je crois), ces relations imprévues et rapides! Puis quelle manière différente de voir les choses ! Comme se modifient les points de vne! Quelle conception multiple de la vie! Voici un homme d'une cinquantaine d années, vieilli, cassé, les traits ravagés par les fièvres contractées dans ces pavs malsains. C'est un courtier en plumes. Pendant trente ans, il en fit le commerce pour le compte de grandes maisons européennes. Trente ans, il vécut d'une vie étrange, en compagnie d'Indiens, couchant sous des huttes; pendant des mois et des mois traversant d'immenses forêts vierges. Et cette existence modela son âme d'une autre manière que la mienne. Simples et rudes, ces hommes se révèlent plus artistes que nous autres, ils rendent fidèlement, scrupuleusement, leurs impressions, et la nature ! Tout à l'heure, tandis qu'il parlait, tout passait devant mes yeux : les chasses, la flore, la faune de ces pays magnifiques. Sur d'infinies plages de sable qu'illuminait la clarté pâle de la lune je voyais se mouvoir les rondes carapaces de tortues innombrables. Vers d'invisibles buts, des flèches sifflantes et légères s'élançaient des arcs aux cordes résonnantes. Des singes sautaient d'arbre en arbre; des oiseaux aux couleurs éclatantes et variées volaient d'un bord à l'autre
de rOrénoque, comme si les grands arbres des rives, à travers le fleuve, s'étaient lancé des fleurs.
Et tout à coup, en entendant ces récits, voici qu'une irrésistible envie de remonter l'Orénoque m'envahit à mon tour. D'ici je me trouve à vingt kilomètres environ du delta. Pourquoi n'irai s-je point voir ces choses merveilleuses, ces pays de prodiges ? La découverte, l'inexploré, voilà le grand attrait du voyage, voilà pourquoi ceux qui l'aiment, l'aiment avec passion. Ils y trouvent la même joie qu'un inventeur à la recherche d'un problème, qu'un chimiste à la poursuite d'une découverte, celle de côtoyer la nature, de sentir, de frôler, de joindre l'inconnu. Ce sont émotions de même espèce, d'ordre semblable. Que de savants ont fait sur la platine de leur microscope de mystérieux et passionnants voyages 1
Jeudi, 15 mars.
Je n aime point, dans cette relation pittoresque, consigner des détails trop techniques ; mais en cette ville riche, en cette île fortunée puis-je laisser de côté la vie économique ? Ne faut-il
TRINIDAt) 53
point parler de ces diverses industries, de ces productions multiples sans lesquelles Trinidad n'existerait même pas? Allons donc ensemble voir une plantation de cocotiers ; sautons dans un de ces tramways rapides qui sillonnent la ville, et qui tous portent des noms bizarres : Cocorite, Four Roads, etc., ce dernier ainsi nommé parce qu'il conduit en pleine forêt de cocotiers, à un carrefour curieux, m'a-t-on dit,d*où cpiatre routes se détachent en croix comme les rayons d'une étoile, et s'enfoncent, se perdent très vite sous des voûtes de pal aies.
Dix minutes de course à travers la ville, cinq dans les faubourgs : nous voici au long de la mer, en plein village hindou. Les types déjà vus sur la côte orientale d'Afrique apparaissent à nouveau Ils défilent tous pareils à ceux de làbas. Il semble que de Zanzibar ou Dar-es-Salam on vient de les transporter ici. Ce sont les mêmes hommes noirs, minces, élancés, à la démarche imposante et souple, les mêmes petites femmes aussi, aux bras ronds, aux chairs grasses, chevilles, poignets cerclés de larges bracelets. Parfois un grand anneau de cuivre, passé dans les narines, tombe jusqu'au bas de leur menton, encadrant d'un cercle d'or la moue à la fois provocante et dédaisrneuse de la bouche.
Par exemple, je ne conseillerai jamais, à quelque jeune architecte, candidat au concours de Rome, de venir chercher ici ses sujets d'inspiration. Rien de romain ! de grec encore moins. Au long de la route s'alignent des baraques en bois, de même forme, grises de poussière, et qui sembleraient lamentables, sans toute cette verdure luxuriante qui les enserre et les déborde : cocotiers aux longues palmes retombantes, frissonnantes comme des plumes, aréquiers aux tiges fines, hautes et droites, portant à leur sommet une touffe de feuilles vertes et frisées, d'autres arbres encore dont j'ignore les noms, tous étalant sous ce magnifique ciel bleu la même crudité de teintes, enfonçant sous la paupière cette même sensation cuisante d'un vert uniforme et vibrant.
Mais à l'intérieur de ces masures, là où la nature superbe ne contrarie point l'impression première, le sordide du logis reparaît, noir et sale, encombré de pots, d'ustensiles divers, le plancher souillé de légumes pourris, de rognures infectes, de détritus innommables. Avec l'indolence de leurs mœurs, la négligence, l'insouciance des races du midi s'y révèlent. Aussi bien la vie restet-elle tout extérieure ici. Elle s'écoule au bord de cette route où l'on bavarde, debout, pieds nus
dans la poussière, dans ces sentiers étroits d'herbe foulée où les femmes circulent, leurs paniers d'osier posés sur la tête, cà l'ombre de ces arbres gigantesques enfin où s'aperçoivent des groupes d'hommes enveloppés d'étoffes claires, de vastes burnous en laine blanche, et qui fument gravement accroupis en cercle sur l'herbe verte.
Le tramway file. En tête résonne le tintement continu de son timbre ; dri, dri, dri, et des bandes de gamins s'envolent qui jouent aux billes dans la poussière. Peu à peu, au pied des palmiers, les 'guérites hindoues, grises et ternes, se font plus rares. Elles disparaissent enfin. Nous voici glissant dans une sorte de pénombre, en pleine forêt de cocotiers, sous l'abri de leurs palmes entrecroisées. — J'aime ces arbres superbes sans lesquels, semble-t-il, ces pays tropicaux perdraient à peu près tout de leur caractère. -- De loin, dans un paysage, les autres essences ne tranchent point. Leur masse confuse laisse une impression semblable à celle des arbres européens. Se dresse-t-il cjuelque part un cocotier, tout change aussitôt. Sur le rivage, dans la montagne, dès qu'on aperçoit sa tête étoilée qui frissonne ou se balance, on ne doute plus de l'éloignement, on a la sensation de l'infinie distance.
Pour qui vient d'Europe, cet arbre est l'annonciateur des Tropiques.
A pied maintenant, en compagnie de ce marchand de plumes dont hier je fis la connaissance, je m'enfonce dans la forêt. Proche de nous s'étend la mer. Lorsqu'on s'arrête, on entend le bruit monotone et rythmé de son flot, parfois même, à travers les colonnes, droites et grises, qui sont les troncs des cocotiers, on entrevoit sa nappe étincelante, ses petits flots innombrables qui sous les rayons du soleil scintillent comme des milliers de miroirs incessamment brisés. De temps à autre, ici, là, s'ouvre une clairière. Deux ou trois arbres gigantesques, derniers vestiges probablement de l'antique forêt vierge, y étendent leurs rameaux puissants et contournés. Si active, si envahissante est la vie dans ces contrées que les plantes sans se détruire s'y superposent. Ces vieux arbres, sur leurs branches, portent sans faiblir uue autre végétation étrange, multiple. L'esprit se sent à la fois inquiet et dérouté par cette abondance. Les essences d'arbres se confondent. L'espèce en devient indéfinissable. On ne distingue plus entre leurs feuilles propres et celles des parasites dont ils sont enveloppés. Quelques-uns aux branches envahies de
lichens retombants, ruisselants, comme s'ils émergeaient d'un récent déluge semblent couverts de longues algues mouillées.
Sur la route, voici de curieuses rencontres, et qui même, si les longues feuilles soyeuses de ces palmiers ne nous abritaient plus, nous feraient souvenir à elles seules du pays exotique où nous errons.
D*abord trois musiciens ambulants, trois ménestrels hindous, porteurs d'instruments singuliers, moitié guitares, moitié violons, de tambourins bizarres, ronds comme des melons. Le plus grand marche entre les deux autres. Une barbe touffue, noire comme du jais, correctement peignée, s'élargit en éventail sur sa poitrine. Une raie divise ses cheveux lisses, en part égale, sur son front. Sanglé dans sa petite veste, dans sa culotte courte et collante, il avance d'un pas souple, portant sur la tête une bande moirée dont les extrémités retombent sur ses oreilles comme une étole. Ses deux compagnons, plus jeunes et d'un grade inférieur sans doute, n'ont sur la tête que d'étroites toques d'étofïe blanche. Et les archets d'aller, de venir, les doigts agiles de tambouriner, pour produire, en fm de compte, une musique aigrelette du plus discordant efîet. — Puis viennent des marchands d'oiseaux, de
perroquets^ de singes; des vendeuses de fruits : (ananas^ mangues, bananes), abritées par de longs voiles blancs, qui, de loin, les font ressembler à des premières communiantes ; enfin arrive une lourde et basse charrette attelée de trois mules, avec quatre indiennes assises sur le plancher, jambes croisées, bras nus, vêtues de clairs vêtements qui flottent. On croirait voir quatre femmes de neige sur lesquelles serait plantée une tête de bois noir aux yeux mobiles et blancs.
A présent ce sera fini de ces rencontres. Nous nous enfonçons sous les arbres, nous suivons des sentiers à peine frayés dans les hautes herbes. Nous voici en pleine solitude de la forêt. A travers les palmes agitées, le vent souffle; mais on ne reconnaît plus ce murmure confus qui s'élève, lorsqu'il passe à travers les mille petites feuilles des arbres de nos contrées; c'est plutôt le sifflement ininterrompu et monotone qu'on entend au jour d'orage quand se courbent, se froissent d'innombrables roseaux. De temps à autre aussi on perçoit le bruit moelleux et sourd d'un corps pesant qui tombe. C'est une noix de coco trop mûre que le vent détache des branches, et qui s'engloutit dans les hautes herbes. Cn pas de plus et vous en étiez assommé.
A Dar-es-Salam autrefois, au milieu dépareille forêt de cocotiers, j'écrivais que ces arbres y remplaçaient la Providence. Cette remarque me revenait à l'esprit tout à Theure en entendant mon compagnon énumérer les besoins divers et prodigieusement multiples auxquels cet arbre peut satisfaire.
Dans sa partie externe tout au moins, le tronc au grain fin et serré, trouve son usage en ébénisterie. On le travaille en Angleterre sous le nom de bois de porc épie. Avec sa partie la moins précieuse sont construites ces petites cases d'indigènes dont je parlais tout à l'heure, et aussi les passerelles, les ponts jetés au travers des ruisseaux. De l'écorce, lorsque l'arbre est jeune, certains indigènes, au Venezuela, extraient une moelle délicieusement sucrée. Des sacs, des vêtements même, sont confectionnés avec les enveloppes d'oii s'échappent leurs fruits. Quant aux noix, elles sont d'une utiKsation pour ainsi dire universelle. Leur coque ligneuse et poilue se transforme en pipes, cofïrets, jouets, grains de chapelet, etc. Insuffisamment mûres, elles servent à la consommation domestique fournissant ce lait de coco que les nègres absorbent avec délices le matin, à leur lever. Plus tard le liquide se solidifie, il devient cette masse blanche que les Euro-
péens mangent comme une amande: l'amande de coco^ ou coprah. Et de cette amande elle-même sont extraites la farine, l'huile de coco, le beurre végétal, bien d'autres choses encore. Il n'est point jusqu'aux feuilles qui ne trouvent leur utilité. Pressées, elles servent à la fabrication de paniers, de corbeilles, de nattes. Leur duvet garnit les matelas ou les oreillers. Les nervures de leurs folioles font d'excellents balais. Séchées enfin, elles remplacent ici la tuile. Avec elles sont couverts les toits des masures indigènes. Des coques certains industriels tirent une fibre nom née coir avec laquelle ils confectionnent des cordages. La cellulose extraite de cette enveloppe constitue le cofferdam avec lequel on remplit les cloisons étanches des navires.
« Et je' n'ai point terminé, c'est là un simple aperçu, me déclare mon compagnon. Les Peaux- Rouges confectionnent encore... De grâce m'écriai-je. Vous me voyez stupéfait, abasourdi... Une plantation de cocotiers est une fortune : je le déclare ; la pierre philosophale: je le proclame. C'est la Californie, le Pérou, le jardin des Hespérides, tout ce qu'il vous plaira. Mais, par pitié, terminez, abrégeons cette nomenclature. Mes notes de voyage se transformeraient en dictionnaire. »
Vendredi, 16 mars.
Ce matin je loue une voiture, deux chevaux alezans, un cocher nègre, le tout pour deux livres, et je me fais conduire aux plantations de cacaoyers. Aussi bien ne pouvait-on s'arrêter à Trinidad sans examiner de près ces propriétés magnifiques. Depuis la crise sucrière, elles seules soutiennent la prospérité croissante de l'île.
Il faut affronter trois heures de plein soleil, sur une route blanche, avant de les atteindre. Je ne m'en plains pas. Un chapeau de paille indigène, un véritable chapeau de planteur arrondit sur ma tête et mes épaules son large cercle d'ombre; et c'est pour la vue un si délicieux plaisir que ces arbres exotiques, que cette luxuriante verdure tropicale ! D'un bois de palmiers, on passe à un champ de cannes, d'un champ de cannes à un bois de bambou. Leurs tiges blondes, minces, se dressent, très droites, pressées les unes contre les autres. Certaines, cassées à moitié, retombent, soutenues encore par leurs voisines, jetées horizontalement au travers de ce fouillis comme de grandes gaules abattues. On croirait errer au milieu de fins roseaux d'Europe qu'une croissance
inaccoutumée aurait rendus, on ne sait pourquoi, gigantesques.
Puis l'on pénètre dans une forêt vierge, et lorsqu'on l'a traversée, lorsqu'on a franchi la montagne, tout à coup on se trouve dans la grande plaine de l'intérieur. Là sont les plantations de cacaoyers, mais il faut être initié pour les reconnaître. Je me crois encore en pleine forêt et déjà je me trouve au milieu d'elles. Sous bois, en regardant avec attention cependant, j'aperçois maintenant l'arbuste précieux. Je le reconnais de suite à ses feuilles oblongues, luisantes, à ses fruits surtout, à ses gousses brunes allongées qui pendent çà et là parmi les branches. Le cacaoyer, en efiet, ne peut naître et grandir seul, sans abri. Il lui faut ce qu'on nomme ici « l'arbre-ombre » pour tamiser les rayons trop cuisants du soleil. Lorsqu'on veut créer une plantation de cacaoyers, c'est en premier lieu cet arbre-ombre qu'il faut obtenir^ cet écran protecteur qu'il faut constituer. Cinq ans après on peut planter le cacaoyer. On attend trois ans les premiers fruits. En dix ans on obtient une propriété en plein rapport. Et pendant un demi-siècle elle subsiste à peu près telle, avec le même rendement, sans trace de fatigue, ni lassitude apparente.
Ces propriétés exigent peu de soins, un mini-
mum d'efïorts, une surveillance très lâche. Elles rapportent des sommes si fabuleuses qu'on peut les confier aux mains d'un régisseur, d'un gérant. Il vous vole, c'est entendu. Mettez cela au compte des profits et pertes. Contentez-vous des bénéfices qui restent. Ils sont encore splendides. Voilà ce qui explique cette nuée de Sud-Américains dont Paris est envahi. Ces grands rentiers magnifiques sont des planteurs de cacaoyers à Guayaquil ou ailleurs. Tous les trois ans, ils vont faire un tour en Equateur, en Bolivie, au Chili. Ils apparaissent subitement chez eux comme nos collecteurs d'impôts d'autrefois. Le prélèvement opéré, une grosse somme dans leur sacoche, allègrement, ils repartent comme ils sont venus. Six mois plus tard, le Tout-Paris les retrouve, au Bois, au cercle, le teint bronzé, les doigts couverts de bagues aux larges chatons, avançant les lèvres sur un gros cigare de la Havane. Ces propriétés sont de véritables titres au porteur. De temps à autre on en détache les coupons, puis on se rendort, on recommence, toujours ainsi. Quelle exploitation, quelle industrie en France pourrait prospérer, ou même vivre, avec une telle insouciance de son propriétaire*?
1. Pour être exacl toutefois, je dois ajouter qu'àTrinidad on m'affirma que la plupart des grandes propriétés étaient hypo-
Pendant six heures, au trot de mes deux chevaux, j'ai traversé ces champs immenses, croisé de temps à autre par un planteur à cheval, par un groupe d'ouvriers nègres qui se rendaient à leur ouvrage. C'est en efïet l'époque de la récolte. Çà et là, des escouades d'hommes, de femmes, d'enfants munis de couteaux ou de croissants, s'occupent à séparer des branches les gousses brunes du cacao. Sans cesse, on rencontre, on dépasse de petits tombereaux traînés par des mules, remplis de ces fruits odorants.
Et ce sou% au salon de l'hôtel, après dîner, je ne m'étonne plus, en apprenant, que toutes les forêts vierges de Trinidad sont en voie de disparaître devant la hache de l'homme. Rapidement, les plantations de cacao les remplacent. La civilisation avec ses besoins croissants, avec ses désirs de lucre, ronge le sol primitif dont bientôt il ne restera plus ici que des lambeaux. — Mais toutes ces entreprises réussiront-elles ? Donneront-elles
théquées et que peu de grosses fortunes étaient exemptes de ces charges. Mais il faut ajouter que l'hypothèque dans ce pays neuf et d'extension croissante n'a pas le même caractère que chez nous. On compte sur l'avenir pour venir en aide au présent, et l'on vit largement, sans gêne, dépensant au delà de ses revenus actuels, escomptant, imprudemment peut-être, les revenus futurs des plantations nouvelles que l'on crée.
à leurs auteurs les résultats attendus de leurs maguifiques espérances ? La consommation mondiale croissante ira-t-elle aussi vite que cette production furieuse? Mystère. — Cette question, on ne peut se la poser sans inquiétude, si l'on songe que de tous côtés en Afrique, en Amérique, les champs de cacaoyers envahissent les plaines, font reculer les forêts, s'étendent irrésistiblement, sans fin.
Samedi, 27 mars.
Me voici ce soir dans le salon de Thôtel, me balançant avec nonchalance dans un large fauteuil d'osier. Mon courtier en plumes ronfle agréablement à mes côtés ; un commissionnaire en vins joue du piano: la Matchich. Qui penserait, en s'embarquant à Pauillac, retrouver, à huit heures du Venezuela, la rengaine énervante de cette scie boulevardière ?
D'ailleurs que m^mporte ? Lassé, je me repose et songe. — Ma journée fut fort occupée, certes, prise tout entière par la visite d'une usine de sucre, usine récemment édifiée, du dernier mo-
dèle, une de ces usines qu'à l'heure actuelle possède seule Trinidad.
D'abord, en traversant les champs de cannes, ces champs interminables et verts, toujours semblables, ce fut cette même sensation grandiose qui s'empara de moi, cette même sensation d'immensité éprouvée en face du veldt sur les hauts plateaux du Transvaal. Au sortir de nos contrées d'Europe, tout visiteur de pays encore vierge la ressent cette impression. Loti, au Maroc je crois, l'a traduite admirablement. « Après notre petite campagne française morcelée, découpée, toute en damiers, comme cela repose les yeux, s'écriaitil. Dans ces pays, il semble que les horizons s'élargissent démesurément, que le champ de la vue soit très agrandi, que les étendues ne finissent plus. » — Saisissante observation. — Rien en France ne peut donner l'idée de ce qu'on appelle ici des champs de cannes. En passant dans notre vocabulaire, le mot lui-même devient impropre, il rétrécit la vision. Ce sont des plaines de cannes qu'il faudrait dire pour caractériser ces espaces de cinq, six cents hectares, quelquefois davantage, où l'on voit à perte de vue onduler et frémir les têtes vertes échevelées des plantes sucrières. Certaines parties de la Beauce, en mai,-
lorsque les blés ne sont pas encore mûrs> donnent à Tceil^par leur ampleur, par Tuniformité de leur teinte, une impression analogue.
Au sortir de ces plantations verdoyantes, on arrive tout à coup au milieu des labours ; et c'est un désert brun, un désert hérissé de mottes sombres qui partout s'étend, vous donnant toujours cette même sensation de puissance, d'illimité. Point de chevaux ni autres animaux de trait tirant une charrue, une herse, pour retourner et déchirer la terre I Ce serait à la fois trop long et trop coûteux. Çà et là, deux par deux, noires sur le fond ocreux de la plaine, se détachent des silhouettes de locomobiles avec leur tuyau mince d'où s'échappe un filet de fumée. Elles apparaissent, placées à quatre ou cinq cents mètres l'une de l'autre, reliées par un câble d'acier qui, s'enroulant sur leurs treuils, imprime entre elles un mouvement de va-et-vient à une étrange machine dont la silhouette bizarre se découpe sur le ciel avec des proportions inattendues. i\ccroupis à l'une de ses extrémités trois nègres en dirigent la manœuvre. Entre deux grandes roues en fer, elle se traîne lentement sur le sol comme une bête monstrueuse, déchirant, retournant la terre épaisse avec les crocs dont son
ventre est hérissé. Cette charrue mécanique en remplace trois ou quatre de nos contrées. Elle semble à peine proportionnée à ces immensités toutefois.
L'usine, cette usine modèle dont on m'a tant parlé, donne elle aussi cette même impression de puissance, de rendement, d'économie de temps et de bras. Tous les organes en sont modernes, remplacés au fur et à mesure des découvertes par des pièces récemment inventées. Là où travaillaient autrefois dix ouvriers, deux suffisent à la besogne. Ces résidus, inemployés jadis, d'autres machines les reprennent, les pressurent aujourd'hui. C'est à peine maintenant s'il reste quelque trace de sucre dans cette bagasse, sèche comme du bois, et dont on se sert pour alimenter les fourneaux. Les bielles, les pistons, les leviers luisent, entretenus avec minutie dans un état constant de propreté. Ils tournent, pivotent dans un ensemble parfait, sans efîort, comme des mouvements d'horlogerie.
Mais ce bruit, cette chaleur, cette odeur acre de corps en sueur, cette impression de travail factice aussi, que souvent l'on éprouve au milieu d'une usine, tout cela vous fatigue très vite. Et c'est un plaisir de retrouver, dehors, sur la route, sous un ciel nuageux et mouvant, ces char-
rettes à deux roues pleines de cannes, débordantes de gerbes vertes, traînées par deux petits bœufs longuement encornés, éveillant en vous, avec leur conducteur nonchalamment assis à l'avant, de vagues souvenirs d'antiquité biblique.
« Gardez-vous de croire, me déclare un des directeurs de l'usine, que toute cette prospérité soit due seulement à Fexcellence du régime anglais. Voilà une erreur dans laquelle tombent tous les Français de passage ici. Non, les causes en sont avant tout économiques. L'immigration hindoue nous sauva de la crise dans laquelle se débattent la Martinique et la Guadeloupe. C'est elle qui nous donna les bras qui nous manquaient, elle qui par la libre concurrence suscita l'émulation et modéra les exigences des noirs toujours enclins à la paresse. Proclamez-le à votre retour en France. » — A quoi cela servirait-il? me disaisje. N'en déplaise à cet x\nglais, ceci vient de cela. Dans nos colonies, avec le suffrage universel, une telle mesure devient impossible. Quel député la proposerait ? Avec quelle chance de succès d'ailleurs? Impopulaire, il y perdrait aussitôt son influence et son siège. Et cependant quelle anomalie, quelle injustice cpie ce protectionnisme des travailleurs sur une certaine partie
du globe! Chaque année des milliers d'Indiens meurent de faim sans pouvoir pénétrer dans les pays dont la culture les réclame, mais d"où les excluent les lois égoïstes des premiers occupants. A considérer l'humanité entière n'est-ce point là un exercice abusif de la force? Et cette violence c'est au nom de la justice, de la liberté, de la Révolution qu'on l'exerce. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà, s'écrierait Pascal. Les hommes acclament les principes : oui certes ; mais surtout lorsqu'ils sont conformes à leurs intérêts.
Dimanche, 18 mars.
Rien de plus fastidieux en voyage que ces jours de départ. L'heure exacte à laquelle doit arriver le paquebot, on l'ignore ; celle de Pappareillage également. Inoccupés, affairés à la fois, les passagers passent des quais aux bureaux de la Compagnie, des bureaux de la Compagnie à leur hôtel. Enfin le sémaphore vient de signaler le paquebot. Le voilà. Il entre en rade, il jette l'ancre. Alors en ces pays exotiques commence un autre supplice non moins insupportable : celui de l'embarquement.
Il faut se défendre, défendre ses bagages sur-
TRINÏDAD 71
tout. Assailli à droite, à gauche, en avant, en arrière vous vous débattez inutilement. Un nègre saisit votre valise, un autre votre malle, le troisième une couverture, celui-là votre chapeau. En un clin d'œil cela disparaît, descendu dans trois, dans quatre embarcations différentes. Chaque batelier se dispute moins l'honneur que le prix de votre passage. S'agit-il de centraliser dans la barque choisie tous ces objets épars, autre tempête de cris, autres vociférations sauvages. Enfin vos rameurs se penchent sur les avirons, vous quittez la rive, vous accostez le paquebot, vous montez à bord. Dernière déconvenue! Il vous faut attendre deux, trois heures parfois, qtie toutes les marchandises soient embarquées. Et parmi le grincement des chaînes, le ronflement des treuils, quel tumulte, quel va-et-vient, quelle bousculade ! Si pénible situation vraiment qu'on en vient à ne plus regretter le pays délicieux que l'on abandonne. Le mugissement de la sirène annonçant l'appareillage vous est une délivrance.
Notre navire gagne le large. Sa marche rapide va dérober Trinidad à nos regards.
Avec tristesse, je vois s'éloigner cette île magnifique et prospère où tant de descendants fran-
çais viveat encore, ayant conservé notre langue, notre caractère, nos mœurs, où tous les indigènes, malgré la conquête anglaise, parlent un patois si proche des nôtres qu'il semble un vieux dialecte importé hier d'une de nos provinces.
Bientôt nous franchissons ces passes étroites dont je fis la description à l'arrivée. Un instant, je revois ces petites îles qui semblent flotter sur les eaux. Maintenant les mamelons bosselés de leurs derniers promontoires s'enfoncent peu à peu sous l'horizon. Le soleil couchant les revêt d'une teinte rose délicieuse, si délicieuse qu'on éprouve une mélancolie plus profonde encore à les voir si tôt disparaître. Mais le soir monte, envahit l'espace de ses nuances légères et douces. Tout regret, toute pensée même s'évanouissent sous la caresse de leur incomparable harmonie. Autour de nous s'étend la mer, sans un pli, aussi tranquille que le ciel calme. Nulle ombre dans cette lumière, sauf quelques taches flottantes, flocons effilochés de notre fumée ; nul bruit dans cette étendue, sauf le battement de nos machines, le ronflement de i'héJice, et le claquement d'une voile que l'on vient de tendre à l'avant pour aider à la marche du navire.