‹ Aux AntillesChapitre 11 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le paquebot. — Sa cargaison humaine; sa machine. — Une farce de TOcéan. — Ânivée à la Martinique.

Un paquebot, a-t-on dit souvent, c'est un monde rétréci. Sur ses planches et dans ses flancs se trouvent réunies et s'agitent toutes les passions, toutes les grandeurs et toutes les fai« blesses humaines.

D'autres prétendent que c'est un paradis; pour beaucoup c'est uu enfer; a mon avis, c'est une parenthèse. Parenthèse entre une vie qui finit ou qui se suspend et une autre qui commencera si la mer le permet.

La vie sur un paquebot est une vie nulle pendant laquelle on se souvient ou l'on espère. En

dehors des employés qui gagnent leur pain et du paquebot lui-même qui fuit son devoir pour le bénéfice de son propriétaire, tout ce qui es't là attend. On peut penser, on peut écrire, on peut projeter ; mais, bon çré, mal çré, les pensées, les écritures, les projets restent enfermés sur la prison flottante jusqu'à destination. Tout ce qui est là doit rester prisonnier aussi bien que tout ce qui y naît : ce qui meurt seulement peut sortir de ces planches, mais pour être jeté immédiatement dans un abîme sans fond, majestueux tombeau sur lequel on peut lire Tépitaplie :

« Qubli éternel » inscrite par Téternelle uniformité de l'eau.

Sur lu) paquebot, on a tellement ce sentiment de l'isoteoient que, dans les conversations, des confidences très-intimes se font presque instantanément : le bateau est si petit qu'un secret connu là n'est pas divulgué; la mer qui l'entoure est si étendue qu'il est impossible qu'on entende rien de la terre, i< cette triste terre qu'on ne reverra peut-être même plus » . Aussi Ton se dit beaucoup de choses, presque trop, et si le monde n'était, pas rempli en somme d'un bien plus {][rand nombre de bonnes gens qu'on le pense, ces j)arentl]èses qui consistent

en un séjour de quinze ou vingt jours en mer, parenthèses pleines de petites aventures avouëes ou de grandes ambitions démasquées, disons le mot, pleines de dessous de cartes, pourraient nuire souvent à la page de la vie humaine sur laquelle elles se trouvent.

Le bateau qui nous conduit, mon compagnon «t moi , de Saint>-Nazaire à la Martinique, est un superbe bateau ; aussi la Compagnie générale transatlantique, ftère de le posséder, Ta-t-elle confié à un de ses plus brillants officiers , physiquement et moralement parlant : capitaine et paquebot sont aussi corpulents, aussi majestueux, et, empressons-nous de le dire, aussi avenants l'un que l'autre.

Notre bord possède aussi deux inspecteurs de la Compagnie, et beaucoup d'officiers de marine se rendant à leurs postes des Antilles ou de l'océan Pacifique; aussi la mer nous traite-t»elle avec un certain respect. Chaque vague, un peu curieuse peut-être comme tout ce qui est féminin, montre bien un instant sa crête du côté du vent, au-dessus du bastingage; mais, comme si elle eût aperçu l'un de ses habitués ou l'un de ses maîtres , elle plonge immédiatement sous la quille du navire, et ne reparait de l'autre côté

qu'utnoindrie, humiliée et comme toute honteuse de sa grande audace.

En dehors de ce monde brillant dont je viens de parler y et que la mer traite en ami ou en vieille connaissance, le pont de notre paquebot, chaque après-midi , n'offre pas un médiocre intérêt.

Voici un groupe présidé par une femme. Sa vie a dû être remplie d'agitations et de déboires, à en juger par la petite aventure dont je fus témoin à Saint-Nazaire. Notre bateau s'emplissait de nombreux passagers ; tous les employés du bord étaient à leur poste, et personne ne chômait. ^

La dame monte sur le pont et va droit au commissaire. Celui-ci pointait les noms de chaque passager, surveillait l'arrivage des colis, en un. mot était si occupé que la moindre distraction eût pu nuire gravement à l'exactitude de son travail : « Monsieur, s'écrie mon héroïne, pro« tégez-moi ! On m'a dit que si je venais ici , jq serais protégée ; il faut qu'on me protège ! j'ai le , droit d'être protégée; monsieur, protégez-moi ! »

Le commissaire fort embarrassé fit, avec la plus exquise courtoisie, cette réponse, à mon

avis fort méritée : « Mon Dieu, madame, vous

me voyez trop occupé en ce moment pour vous «protéger.. « à l'instant même; mais si vous en avez besoin, soyez tranquille , madame , vous serez protégée tout à l'heure. » Â la placidité qui règne à présent sur le visage de cette aventurière, bien qu'elle soit entourée de gens qui ne semblent pas des défenseurs, on peut voir que sa pudeur effarouchée réclamait une protection plutôt collective qu'efficace.

Mais quel est le brouhaha qui arrive de ce côté? Pourquoi tout ce bruit, ces discussions, ces visages enflammés? Je regarde : là aussi est une femme, et une femme jeune et belle; mais son visage, hélas ! au lieu de respirer la douceur, rappelle celui d'une furie ou d'une amazone enivrée de combats. Je m'approche de ce groupe, on y parle espagnol; j'y entends les mots Venezuela, Paraguay, Centre Amérique, république, ambition, présidence, et quelques noms propres : hélas ! hélas ! encore de la politique !

Le président d'une des républiques de l'Amérique du Sud vient de donner sa démission dans des conditions toutes particulières. Une loi bizarre du pays n'accorde la présidence à l'heureux élu du peuple que pour trois ans, et lui défend après cette époque, quels que soient les

services rendus, non-seulement de rester au pouvoir, mais de le briguer jamais à ]*avenir. » ' Le président actuel, par son habileté, par son audace, ou plutôt, disons le mot, par un coup d'État, a déjà conservé ses fonctions deux périodes de trois, ans. Au moment de voir finir le second laps de temps après lequel il doit être déchu du pouvoir, il s'est dirigé vers la frontière et, en quittant le territoire, a adressé au pays un manifeste plein d'abnégation : a J'ai rendu, disait-^il, tous les services que je me sentais appelé à rendre; le mandat de ma conscience est terminé. Pour prouver au pays à quel point je suis désintéressé , je donne dès aujourd'hui ma démission, et je m'exile volontairement, afin qu'on ne me soupçonne pas de tremper dans les élections prochaines. »

Il faut dire que la bonne administration de ce gouvernement n'avait pas moins rendu service au président de la république qu'à la république elle-même. Ce gouvernement avait même, dit-on, étendu ses ramifications jusqu'en pays étranger, et il est probable, je le dis bien bas, que le président désirait, avant d'abandonner le pouvoir, pour être sûr de sortir bien vivant de son pays, désirait, dis-je, aller rejoindre les bons résultats

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que sa politique avait produits et envoyés prudemment dans des régions lointaines.

L'amazone, la furie dont je veux parler, était ni plus ni moins la femme d'un prétendant sérieux h la présidence de cette même république américaine. Elle pérorait, discutait, promettait, et gagnait, nî'a-tHon dit, beaucoup de voix a son mari, par sa grâce et son esprit : aussi, chaque soir, h dîner, quand elle offrait force bouteilles de vin de Champagne aux futurs électeurs (aurait-on pu penser qu'une propagande électo* raie se fît jamais sur l'Océan!), chaque soir, (lis-je, le cri de « Vive le mari de la petite dame! » était plus fort et plus nourri.

Je me disais à part moi que toutes ces rivalités humaines et ces mesquines convoitises devaient bien faire rire Monseigneur l'Océan, qui ondulait autour du bateau avec toute la quiétude et la majesté que donne une souveraineté incontestée.

Il y a bien sur notre planète le petit roquet de lac de Genève, qui essaye parfois de soulever de maigres flots, ou le griffon de lac Michigan, qui engloutit de temps en temps un navire ; mais que sont ces petits remuants de bas étage, sinon des rois d'Tvetot ou de simples conspirateurs de village? Je ne dis rien du lac Salé, dont le nom

seul indique la noble et océanique origine; rien non plus de la mer Morte , salée aussi , et qui a servi une des plus grandes colères de Dieu : c*est là une petite aristocratie qui entoure et orne la grande mer; c'est l'humble cour de cette inébranlable royauté.

La. preuve de cette souveraineté toute particulière de rOcéan me fut donnée vers le milieu de la traversée y à peu près à la longitude des Açores.

Le bateau était fortement balancé par les flots; il fallait une grande habitude de la mer pour pouvoir se maintenir debout sur le pont sans point d'appui. .

Tout à coup, par un mouvement de roulis probablement plus excentrique que les autres^ je vois le procureur général d'une de nos colonies des Antilles, homme, je ne dois pas omettre ce détail, aussi âgé que monarchiste, précipité dans les bras d'un jeune général français, sénateur républicain. Celui-ci, perdant l'équilibre, s'accroche, c'était son droit, aux épaules de son aide de camp, ofBcier aussi brillant que fidèle aux théories de Luther; enfin, tout ce bloc va* cillant va s'aplatir sur un prêtre d'un remarquable embonpoint, adossé au bastingage. C'était

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une obligattpn pour celui-ci de soutenir ces messieurs, l'Église devant être le refuge de tous les malheureux. Mais, en vérité, est-il au monde une autre personnalité que la mer, jouissant d'une autorité assez complète, pour faire ainsi s*embrasser trois gros bonnets d'opinions politiques et religieuses si différentes, sur le cœur paternel d'un gros ecclésiastique?

Je riais encore de cette facétie toute océanique, quand je fus invité par le chef mécanicien du bateau à visiter la machine. J'acceptai avec empressement cette faveur, aussi rarement accordée qu'elle est généralement recherchée.

Une première échelle nous servit à descendre, puis une seconde , puis une troisième : on ne se figure pas jusqu'à quelle profondeur on peut pénétrer daiïs un bateau.

Nous entrâmes ensuite dans un corridor étroit

et bas, au milieu duquel s'étendait l'arbre de

l'hélice. Puis nos pas furent subitement arrêtés

par une cloison verticale : « Nous sommes ici ,

me dit mon guide, à plusieurs mètres au-dessous

du niveau de la mer. La portion du cylindre en

fer qui est derrière ce mur et l'hélice elle-même

tournent en plein Océan. L'eau pénétrerait ici

avec une grande .violence, et par conséquent

iO AUX ANTILLES.

ferait sombrer le bateau , si l'arbre de l'hëlice n'était étranglé , au milieu du mur que nous avons devant nous, par cette rondelle en caoutchouc. »

Je considérai un instant cette rondelle à l'exis* tence de laquelle ma vie et la vie de tant de monde étaient si fortement liées. Je conçus à la fois pour elle un certain respect, à cause de la grandeur de sa mission, et une tendre sollicitude par instinct de ma propre conservation. Je sais bien , me disais-je en continuant ma visite et en pensant à la rondelle, qu'au chapitre du dévouement et surtout du devoir accompli , la matière vaut souvent mieux que l'esprit; mais faut-il cependant que l'homme soit téméraire, pour mettre ainsi entre sa vie et la mort, pendant de longues semaines , une simple rondelle de caoutchouc !

Nous arrivâmes peu de temps après à une portion de Tarbre de l'hélice, qui semblait l'objet de soins particuUers. Une construction solide en fonte l'entourait entièrement , et l'on pouvait se convaincre, grâce à de petits orifices, que cette construction, sorte de vase rectangulaire, était pleine d'huile dans toutes ses parties ; « Ici, me dit le chef mécanicien, est le point d'application

TRAVERSÉE. Il

de la force motrice. La résultante de tous les efforts de la machine vient aboutir an point où nous sommes, et c*est par le milieu de cette cage en fer que le bateau est poussé vers les Antilles. » Quel rôle important joue ainsi choque portion de ces monstrueuses machines! Les passagers qui se promenaient au-dessus de ma tète ignoraient certainement presque tous Fexistence même de ces pièces importantes y et pourtant , il est vrai de dire : l*ambition de la petite dame, toutes les aspirations cachées dont je n'avais pas été instruit 9 ce livre même, toutes ces choses étaient aussi h ce moment-là renfermées dans cette cage en fer, pauvres prisonnières pour beaucoup desquelles la liberté aura sans doute amené la désillusion et la mort.

""Mais la partie vraiment intéressante de cette machine, c'est la chambre dite de chauffe, immense salle rectangulaire où se dressaient dixhuit chaudières engendrant, immobiles et silencieuses, la force motrice qui nous faisait avaucer. L'obscurité aurait été presque complète, dans cette portion du navire redoutée des hommes de service, sans la brûlante réverbération des fourneaux.

Au moment où nous arrivâmes, un énorme

lî AUX ANTILLES.

bloc de charbon incandescent venait d'être lancé hors d'une chaudière par un fort coup de roulis. Â cause des agitations du bateau , il était précipité d'une extrémité à l'autre de la chambre avec une vitesse effroyable. II courait'à droite ^ à gauche, menaçant de tout enflammer sur son passage. Si le hasard l'eût fait pénétrer dans la soute au charbon, c'en était fait du bateau. Une vingtaine d'hommes environ, demi-nus, dont les torses couverts de sueur brillaient aux reflets des fourneaux, bien que noircis par Tatinosphère au milieu de laquelle ils vivaient, ces hommes, dis-je, armés d'énormes pieux en fer, couraient dans toutes les directions, ceux-ci pour rattraper le bloc incandescent dont heureusement ils se rendirent maîtres, ceux-là pour subvenir aux besoins de la machine; d'autres encore poussaient, chose à peine croyable, de petits wagons pleins de combustible sur de véritables chemins de fer, et alimentaient les foyers en versant le contenu des wagons dans ces gueules éblouissantes, toujours béantes et jamais rassasiées.

Cet ensemble formait un tableau diabolique.

De l'empire de Neptune où je m'étais vu peu auparavant, je me croyais subitement transporté au milieu du royaume de Pluton. Si Dante

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avait visité la machine de notre navire , il eût certainement ajouté un chapitre à son livre de Y Enfer. Mon guide , vers lequel je me tournai à cette pensée, et qui n'avait rien de commun avec Virgile 9 ramena en peu de temps mon esprit à la réalité.

Je remerciai ce chef mécanicien de la promenade instructive qu'il m'avait procurée, et je grimpai sur le pont par la même série d'échelles. Une jeune Péruvienne à laquelle j'avais été présenté une heure auparavant me dit sentimentalement et en levant les yeux au ciel : u N'est-ce pas, mionsieur, que c'est charmant de voguer sur l'onde araère? — - Vous n'êtes pas sur l'eau, lui répondis-je en la regardant fixement, vous êtes sur le feu. » Elle haussa les épaules^ éclata de rire en me croyant fou , et gagna un groupe de ses compatriotes où je compris qu'on se moquait de moi en espagnol.

Si l'on pensait sérieusement à tous les dan* gers qui menacent les navires, on aurait tout lieu de douter de leur arrivée : l'eau , le feu , la tempête, l'obscurité, l'isolement sont autant d'ennemis qui les assiègent. Cependant , le plus souvent , ils sortent victorieux de la lutte. Notre beau paquebot ne fut pas arrêté par une épou-

Vantable tourmente qui dura quatre jours :

quelles que fussent la hauteur et la colère des flots, il les fendait avec dédain. Il s'avança ainsi , fier et majestueux, jusque dans la mer des Antilles.

Un jour survint enfin où l'on annonça que la nuit suivante nous apercevrions la terre. Chose curieuse , cette nouvelle laissa' presque tous les passagers indifférents, et inspira même une cer-* taine mélancolie. C'est que pour beaucoup de gens qui étaient là, le farniente, l'oubli, le ]aisser-*faire allaient finir, tandis que la vie pénible, laborieuse, pleine de soucis et d'inquié* tudes, allait recommencer. Aussi me trouvat-je seul ou presque seul sur le pont, à deux heures du matin, pour apercevoir les premières pointés des Petites Antilles.

C'est que pour moi, je dois le dire, la terre est mon véritable élément. Je suis terrestre ^ comme les poissons sont aquatiques et les oiseaux aériens. S'il me fallait choisir définitivement un lieu de résidence, je préférerais sans hésiter une jle inculte, stérile même, ou pis encore, peuplée d'anthropophages, à toute plaine liquide, en fussé-je séparé par les planches du plus solide transatlantique.

Quand nous eûmes franchi i le l^pndemain soir,

le canal qui se trouve entre les lies de la Deminique et de la Martinique , la mer devint tout à fait calme. Nous longeâmes toute la nuit la Martinique y pour gagner Fort->de«France. La lune qui était dans son plein faisait ressortir, par des oppositions de lumière, les montagnes, les vallées, les déchirures de cette belle colonie qui est une terre française, et sur laquelle mon regard se plaisait déjà à courir, tantôt gravissant des crêtes, tantôt s' enfonçant dans les plus sombres abîmes.

Les cocotiers, faisant miroiter les rayons de la lune sur leurs feuilles découpées, envoyaient jusqu'à moi le plus beau reflet des nuits tropicales.

Les cris des insectes, véritable sarabande d'esclaves en goguette, orgie bruyante de tout ce qui vit caché pendant le jour, parvenaient jusqu'à mes oreilles. Toutes ces impressions étaient nouvelles pour moi , et j'admirais en silence.

Je passai ainsi la nuit tout entière sur le pont du navire, et quand nous mouillâmes, vers trois heures du matin, dans les eaux de Fort-de- France, j'étais encore en contemplation devant cette merveille, si grande quand elle est consi-

Ifl

iiérée d'ensemble, plus (jrande encore quand elle est examinée en détail, devant cette nature tropicale si variée, si grandiose, si riche, si exubérante de vie, qu'il semble en l'étudiant que Dieu lui-même n'ait pu la créer saiis efforts.

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