CHAPITRE XVI
Aspect de la ville. — M. Boisrond-Ganal. — Son palais. — Sa situation. — La Chambre des députés.
Après cet exposé sommaire des finances d'Haïti, on peut se faire une idée de Tétat du pays. La détresse est telle que depuis plusieurs années, aucun travail de voirie n'a été fait; aucune restauration d'édifice public n'a été commencée. Les rues sont pleines de boue et d'ordures. Et quelles rues! Il faudrait plutôt dire une suite de fondrières assez escarpées et assez creuses pour qu'il soit dangereux de s'y • aventurer la nuit. Certains trottoirs dominent ta chaussée de plus de deux mètres, et plusieurs ïez-de- chaussée sont devenus de véritables soussols. Partout un mélange repoussant de poussière et de détritus, et parfois des cadavres d'animaux en putréfaction dont personne ne songe à débarrasser la voie publique. Aucune voitufe ne pourrait circuler au milieu de pareilles iné-
galités ; on ne voit que gens à pied ou a àne, dominés par le brillant uniforme de quelque général qui va de temps en temps à cheval, nupieds, mais tout chamarré d'or et plumet au chapeau, constater au champ de Mars l'absence de son corps de troupes. — Toutes sortes d'animaux, mais surtout une grande quantité de cochons, contribuent seuls a débarrasser la voie publique des immondices qui y sont amoncelées. Comme très-souvent ces bêtes étaient volées par les passants et vendues au marché au bénéfice du larron, les autorités lancèrent dernièrement la circulaire suivante : «L'adlninistration s'étant aperçue des attentats commis contre la liberté dé la circulation des animaux dans les rues de Port-au-Prince, et particulièrement des cochons dont bon nombre sont chaque semaine égorgés et vendus au marché, vient de donner des ordres à la police pour qu'elle veille particulièrement à la préservation de ces animaux qui, tout en étant des propriétés particulières, ont aussi leur utilité publique. » Il n'y a plus rien à dire, ce me semble, après ce document sur l'état des rues à Port-au-Prince. Si un coup de pied m'a siifB pour faire tomber les portes d'une forteresse, un souffle suffirait ailleurs. Rien n'est
réparé ; les casernes tombent en ruine comme de vieux châteaux inhabités. Ceci est encore compréhensible; mais le Panthéon! le Panthéon si rempli de grands hommes, comment le laisset-on s'effondrer? Il y a là le grand Christophe ', l'empereur Dessalines ^ , les illustres Âlcindor, Figaro et les trois grands hommes Mamzelle ^, Rebecca ^^ Ladouceur *• Je ne parle pas des héros modernes, tels que Brice ® , le fameux Brice, qui, d'après le poëte haïtien, dans la dernière révolution ,
... s*était ëlancë la carabine en main; Ainsi parut aux Grecs Achille furieux, Lorsque étonnant Tarmée et partag;eant les dieux, Il venait arracher Iphig^ënie aux flammes.
Faut-il encore citer Pierre Monplaisir"',
... qui fut g^rand, aussi grand que le sort?
£h bien, ce Panthéon, cette demeure auguste, s'écroule comme les casernes ; et la douane aussi s'écroule comme le Panthéon.
' Roi d'Haïti en 1841. — » Empereur en 1804. — ' Noir célèbre. — * Chef d'une conspiration contre Christophe. — * Confident de Christophe. — • Complice de Boisrond-Canal. — ^ Autre complice de Boisrond-Canal.
Je ne parle pas de la banque, qui fut attaquée et ruinée par les révolutionnaires, ni du palais des rois et des empereurs, qui là-bas aussi, j'ose à peine l'écrire, fut la proie des flammes, et dont il ne reste maintenant que les murs.
Au milieu de tout cela, l'homme le plus h plaindre de la République est le pauvre président, lui qui autrefois
... s'endormait paisible dans son aire, Rêvant aux fleurs des champs que berce le zéphyr.
Cet homme doit i*épondre constamment aux réclamations des créanciers, aux exigences des fonctionnaires, aux interpellations des députés et des sénateurs. Comme récompense de ses travaux, il est parfois et même souvent exposé à des tentatives d'assassinat, et lorsque le coup a manqué, Içs journaux, et encore les moins mauvais, s'étonnent simplement « que des factieux puissent vouloir tuer le président ;; , car, disentils cyniquement, « il ne nous semble pas qu'il ait encore mérité la mort » .
De plus, il est traqué, surveillé par le comité dit des jobs -OU, des jobeurs *, le comité des
* Mots inusite's, tirés du verbe jobery faire des jobards j sig^nifient ici ceux qui attrapent le g^ouvernemcnt.
g[uingois ' ou des grattes * dont les membres se dressent constamment sur la route de M. Boisrond-Canal, un pistolet au poing et un poignard à la ceinture. Je n'ose dire les faits dont ces comités secrets se rendent coupables, mais je peux faire connaître avec quelle emphase ils racontent dans les journaux les moindres de leurs actes. Dernièrement, le comité des guingois et des grattes écrivit au comité des jobs. Ce que contenait cette lettre, dans quel but elle fut envoyée , personne en Haïti ne pouvait ni ne devait le savoir. Il était pourtant nécessaire que le public en connût l'existence, car on fit insérer dans le Constitutionnel dix 21 octobre 1876 l'article suivant :
« Comité secret de surveillance des jobs.
« Le comité secret de surveillance des jobs vient de recevoir une lettre du comité secret de surveillance des grattes institué dans certaines villes de la République pour dénoncer les abus qui se font par les agents de l'administration. Avis à qui de droit. Il faut que les fonctionnaires sous le gouvernement actuel marchent droit comme des I , et qu'ils ne volent pas
' Ceux qui ne marchent pas droit dans la voie du bien. • Vols : mots aussi inusités.
comme Tadministrateur de Jacmel, dont on s*occupe en ce moment très-grassement, »
Qu'est-ce, aux yeux de ces gens-là, que de s'occuper grassement d'un administrateur tombe en leur pouvoir? Bien qu'il soit très-difficile de s'en faire une juste idée, je ne sais pourquoi l'on est tenté d'en frémir en y réfléchissant.
La manière d'agir de ces comités de surveillance rappelle un peu les faits et gestes de l'ancien conseil des Dix de Venise. Seulement, au lieu de venir d'en haut pour surveiller le peuple, ces comités partent d'en bas pour épier le gouvernement. Ce qui m'étonne, c'est qu'on accepte d'être gouvernement sous un pareil despotisme. O ambition humaine ! ô sordide anarchie, voilà donc ce que tu peux produire !
Accompagné d'un des plus gros commerçants de la ville de Port-au-Prince, je me rendis chez -le président de la République pour avoir l'honneur de lui être présenté.
M. Boisroud-Canal habite maintenant une des maisons les plus simples de la capitale; elle ressemble absolument à toutes les autres, et il serait impossible de se douter, sans certaines marques extérieures, que c'est là la demeure d'uii chef de pouvoir exécutif. Quand nous nous
présentâmes y huit ou dix soldats en haillons croisèrent la baïonnette, et un officier brillamment vêtu se précipita à la lumière d'un canon tout monté, tout charfjé, et placé constamment sous la porte en cas d'événement grave. Mon Qiiide présenta sa^ carte au pointeur, les baïonnettes se redressèrent, et nous pénétrâmes dans la maison.
Ce qu'il y avait là d'uniformes, de galons et de populace armée serait long à énumérer. Si j'avais jamais à ma porte une garde aux pareils visages et aux pareils vêlements, je m'empresserais de sauter par la fenêtre. On ne voit que gens en bras de cheniiise, casquettes en arrière, vêtements ouverts, le tout débraillé, sale, repoussant. Au lieu de paraître former un poste d'honneur à l'entrée d'un palais, ces hommes ressemblent à de farouches révolutionnaires épiant à la porte d'une conciergerie les moindres mouvements d'un condamné h mort.
M. Boisrond-Ganal nous fit attendre quelques minutes dans un salon simplement meublé. Il parut enfin, et nous accueillit avec une grande courtoisie. Il portait un costume civil, sombre et convenable, qui reposait le regard après cette longue suite de déguisements militaires.
Plusieurs lui reprochent sa préférence pour le costume civil : « S'il déteste les galons, répètet-on à Port-au-Prince, ce n'est pas la peine qu'il soit président; qu'il cède sa place à ceux qui les aiment, et tout le monde sera content. »
M. Boisrond-Canal m'a paru un patriote convaincu, envisageant froidement Tétat déplorable de son pays, et désirant s'employer sérieusement à le relever de ses chutes successives. « Si je peux parvenir à le pacifier, m'a-t-il dit, je finirai toujours par réparer les désordres financiers. Ha'iti serait le pays le plus riche et le plus florissant du monde sans les troubles intérieurs, sans les ambitions insatiables de certains particuliers, et sans les agitations des factieux. »
Je lui demandai s'il n'avait pas peur des soldats qui gardaient sa personne. A cette question qui aurait été ridicule partout ailleurs, il ré- ^
pondit : » Je ne suis pas toujours très-rassuré, mais j'ai beaucoup d'amis par la ville qui doivent m'avertir de toutes les menaces de révolution. Je vis ainsi plus tranquille, et j'espère, grâce à eux, avoir le temps, en cas d'émeute, de sortir sain et sauf de la maison nationale pour aller me réfugier dans un consulat européen. »
Peu d'hommes m'inspirèrent autant de pitié
que ce pauvre souverain. Si rien ne semble triste comme la misère dans un palais doré, il est cependant une chose peut-être plus lamentable encore, c'est la puissance menacée et la domination qui tremble.
Quelle organisation sociale, quelle constitution ont donc pu amener en Haïti un pareil état de choses? Je n'ai pas encore dit que le suffrage universel florissait dans cette république : il est facile au lecteur de s'en persuader après le tableau que je viens de faire de la prospérité du pays. Je pourrais raconter bien des choses sur la manière dont se font là-bas les élections, sur la légalité des votes, sur le dépouillement des scrutins, sur les validations ou les invalidations. Je préfère beaucoup ne rien dire. Certains Haïtiens, n'ayant jamais traversé l'Atlantique, pourraient répondre, de l'autre côté des mers, qu'en cette matière ils ne font que suivre l'exemple d'un autre pays du monde. Ils se tromperaient certafnement ; mais comme ils en resteraient persuadés, je ne veux pas leur donner cet orgueil.
J'assistai à une séance de la Chambre des députés à Port-au-Prince.
De même que dans nos colonies françaises, la
couleur de la peau influe beaucoup ici sur les opinions politiques. Gomme les blancs sont irrévocablement chassés d'Haïti, ce sont les hommes les moins foncés qui sont les plus conservateurs* Quoi qu'il en soit, les présidents ont souvent changé de couleur, entraînant dans leur fortune et dans leur chute, comme dans tous les pays à régime parlementaire , ceux xjui partageaient leur manière devoir. Il s'ensuit qu'en Haïti, les fonctionnaires d'un gouvernement sont de la même couleur de peau que ledit gouvernemeïit* Ce serait un grand avantage là-bas pour les agents de la policé, si police existait. Ils pourraient reconnaître tout de suite les partisans et les adversaires de l'autorité constituée. Il résulte aussi de ce parallélisme entre la couleur de peau et les opinions politiques qu'un homme ayant servi tel ou tel gouvernement ne peut pas, comme cela se pratique dans d'autres pays du monde, modifier ses haines ou ses affections selon le vent qui souffle. Ses opinions sont constamment affichées sur son visage. Ce serait là certainement une grande force pour la défense de la moralité politique en Haïti si cette pauvpe morte était encore défendable ; ce serait aussi une raison de faire là-bas de grandes économies
sur le budget de la surveillance publique, économies qui peut-être relèveraient les finances haïtiennes, si ces malheureuses embourbées pouvaient encore être relevées.
Lors de mon passage, la couleur claire de la peau de M. Boisrond-Ganal plaçait à droite les députés les moins foncés. Mais à mesure que le regard s'avançait vers la gauche, il voyait peu à peu les visages s'assombrir, et enfin il pouvait constater que le bout extrême, le centre de l'irréconciliable opposition, offrait Tnpparence d'un gouffre noir, insondable, semblable au fond d'une gueule toujours ouverte, toujours béante, de quelque monstre repoussant.
Comme jusqu'à présent je n'ai pas fait beaucoup l'éloge d'Haïti, je veux saisir cette occasion au passage et déplorer que chez nous on ait laissé usurper la couleur rouge , cette couleur si brillante, si étincelante de joie, si resplendissante, par un parti dont les idées, lorsqu'elles sont appliquées, ne présentent que des perspectives si lugubres et des avenirs si noirs. Sous ce rapport, la Chambre d'Haïti me semble plus rationnelle, puisque les députés de la gauche ont tous ces mots affichés sur la figure : La révolution, c'est le deuil.
Quand la séance fiit ouverte, M. le ministre de rintérieur fit cette déclaration : « Messieurs, c'est avec une grande joie au cœur que je viens vous annoncer une bonne nouvelle qui intéresse la morale publique. L'année dernière, sur dix mille naissances, nous n'avions pu inscrire que deux cent quarante-trois enfants légitimes; nous avons pu cette année-ci en enregistrer deux cent quarante-sept. » Il s'ensuivit un beau discours, aussi attendrissant que grotesque.
Je ne dirai rien de la dernière partie de cette séance législative, bien qu'elle eut été trèsagitée : mon récit pourrait paraître étranger à une narration de voyage.