CHAPITRE XV
Arrivée à Port-au-Prince. — Le drapeau haïtien. — Où en sont les finances. : — Les hauts fonctionnaires.
Le lendemain de notre départ du Gap haïtien, je montai de très-bonne heure sur le pont du bateau, et j'assistai aux sublimes transformations qui accompagnent le lever du soleil. Sur l'Océan,, l'œil, arrêté par rien , peut se promener à l'aise sur toutes les parties du firmament. Il peut contempler toutes les parures dont se revêtent les nuages et l'atmosphère pour saluer l'apparition du premier de tous les astres. Rien ne prouve, ce me semble, la largesse de la nature, comme un lever de soleil au milieu de la mer. Cette belle cérémonie n'est pas moins entourée de splendeurs au-dessus de la surface liquide, aveugle et déserte, qu'au-dessus de la terre peuplée au moins d'humbles admirateurs. Il n'y a que la puissance divine qui puisse gaspiller de
pareils trésors, devant ce grand rien que l'on appelle la mer.
Le canal Saint-Marc, dans lequel nous pénétrâmes pendant le crépuscule du matin, est tellement encaissé entre les deux rives escarpées d'Haïti et de l'île de la Gonave, qu'il y fait encore sombre quand les sommets des montagnes sont déjà vivement éclair-és. Le canal fait un petit détour; aussi, lorsqu'on a pénétré dans la baie de Port-au-Prince, il semble qu'on navigue sur un lac immense borné de tous les côtés par des rivages splendides.
Le matin, quand nous arrivâmes dans cette baie, il était beau de voir ce cirque colossal formé par les monts du Pensez, de la Selle et de la Gonave, dont les sommets resplendissaient aux ardeurs du soleil levant, et dont les pentes allaient peu à peu s'assombrissant jusqu'à disparaître dans des flots noirâtres , paraissant d'encre ou de plomb. De tous les côtés, des brouillards légers s'élevaient du rivage, se jouaient dans les branches des grands arbres qui recouvrent tout ce beau pays, parvenaient au point lumineux, se paraient quelques instants des nuances les plus variées et les plus éclatantes, prenaient leur essor et finissaient par se
dissiper dans l'atmosphère à la chaleur du soleil tropical. La lumière descendit peu à peu dans le canal Saint-Marc, et notre petit bateau resplendit enfin lui-même au moment où il mouilla dans les eaux de Port-au-Prince. L'ancre fut jetée dans un petit golfe fort gracieux, rempli d'îlots et de palétuviers, comme les rivages de la Martinique, et connu plus spécialement par les habitants d'Haïti sous le nom de golfe de la République.
Deux vaisseaux de guerre haïtiens stationnaient dans le port. A l'arrière flottait le pavillon de la République. Il est composé de deux barides de couleur bleu et rouge placées horizontalement. On peut encore voir là un reste mutilé de notre drapeau français.
Quand le drapeau tricolore de la France, dit M. Ardouin lui-même, Haïtien qui n'est pas suspect de partialité pour les blancs; quand lé drapeau tricolore, dit-il, fut amené à Haïti, il représenta aux yeux des gens de couleur, naïfs et peu instruits, les trois races qui peuplaient la colonie : lès blancs, les hoirs et les mulâtres. Après l'indépendance, quand il fut décrété que les blancs n'auraient plus droit de cité à Haïti, on déchira logiquement la bahde blanche du
drapeau; et afin que la difFérence avec le drapeau français fût plus marquée encore^ on plaça horizontalement les deux autres couleurs.
Toute la matinée, nous entendîmes tirer de nombreux coups de canon. On en tirait des deux vaisseaux de fj^erre, on en tirait de la ville et aussi de la campagne, sans doute de quelque fort semblable à celui que nous avions visité dans les environs du Gap haïtien. Était-ce que la guerre venait d'être déclarée avec Santo-Domingo? était-ce une révolution ? Rien de tout cela. Nous apprîmes en descendant à terre que ces salves étaient tirées en l'honneur de M. Boisrond- Canal, président de la république d'Haïtiy qui revenait de Jacmel dans sa bonne ville de Portau-Prince.
On tire le canon en Haïti dans toutes les circonstances : ces nègres aiment le bruit, et ces républicains adorent les honneurs. Pour faire connaître en détail l'importance actuelle du coup de canon dans notre pauvre ancienne colonie, je citerai un article du journal les £igaîlles, feuille locale, paraissant, comme elle le dit elle«-méme, ad libitum. Cet article, quelque peu raisonnable, évalue et déplore la somme que
dépense le trésor de la République à brûler de la poudre inutile :
« Trouver un pays où Ton fait un plus grand gaspillage de poudre qu'en Haïti, c'est vraiment difficile. On sait qu'une charge de poudre à canon coûte à l'État deux piastres. Or cette charge se répétant à peu près 56,468 fois l'an , ce gaspillage nécessite une dépense de 212,936 piastres ou 1,135,658 francs.
« Le P' janvier, date anniversaire de l'indépendance de l'île, 100 coups de canon sont tirés dans chaque commune, et Haïti en compte 68.
« Le 1*' mai, fête de l'agriculture, 100 coups de canon sont également effectués par commune.
« Pour répondre aux saluts des bâtiments de guerre étrangers, des consuls et autres grands visiteurs, il faut inévitablement des salves d'artillerie.
« D'après le dernier recensement, Haïti possède 540,000 âmes. Or, des 540,000 bouches haïtiennes, il est juste de déduire bon nombre de femmes et enfants, et d'évaluer à 20,000 personnes la population masculine en état de porter les armes. Sur ces 20,000 soldats, il n'est pas exagéré de constater 19,000 chefs de tous grades
aux premiers rangs desquels brillent environ de dix à onze milliers de généraux. »
Je ferai remarquer ici au lecteur, en passant, que la parole est à un Haïtien , et que le fait est parfaitement exact. Mais continuons :
« On voudra bien admettre avec nous que les porteurs d'épaulettes étoilées disent adieu à la vie tout aussi facilement que de simples mortels. Alors on conviendra qu'il n'y a rien d'exagéré, en portant annuellement à deux cents environ les décès de ces grands dignitaires inscrits ou nçn inscrits au ministère de la guerre. Mais pour chaque inhumation , comme il est écrit que les oreilles doivent être frappées par les bruyantes détonations des pièces de 4 ou de 8 ; attendu que P de quart d'heure en quart d'heure on doit saluer le décédé; 2* qu'une salve d'artillerie de 17 échos doit être tirée à l'enlèvement du corps, au libéra nos a malo^ et aux abords du cimetière, cela donne environ 20,000 coups de canon pour les cadavres de chaque général.
« A la prestation de serment du chef de l'Etat, 101 coups de canon sont imposés à chaque commune.
tf En supposant que le premier magistrat de la République fasse quatre tournées par an, il
fournit biea au pays, d'après les règlements, l'occasion d'entendre 5,000 coups de canon.
» Nous ne disons rien de nos troubles civils, qui malheureusement ne sont que trop fréquents, et des autres occasions que Ton trouve si souvent de faire du bruit avec des armes à feu. »
Cette dépense de plus de un million de francs, faite par le gouvernement d'Haïti, en pure perte, étonne davantage quand on considère l'état financier de ce malheureux pays et l'absence de ses ressources budgétaires. Le budget, voté par la Chambre des députés et par le Sénat, semble en équilibre en ce sens que sur le papier, le total des recettes et des dépenses se monte à la somme de trois millions de piastres. Mais il y a les ariérés à régler. J'en citerai quelques-uns :
P La dette du papier-monnaie. Ce papier n'a plus cours dans 'le pays ; il n'a jamais été remboursé par le gouvernement. Il en reste environ pour la valeur de un million de piastres, et se trouve entre les mains de quelques négociants à Port-au-Prince.
2® Les dettes delà révolution des années 1868 et 1869. Toutes les dépenses faites par le gouvernement provisoire de . ce,tte époque ont été
réglées moyennant l'émission de bons qui ont eu cours aussi longtemps que ce gouTernement a fait le bonheur du pays, et qui n'ont plus été acceptés après la chute de ce gouvernement.
3" lia dette française. Cette dette provient d'un traité passé en 1825 entre Haïti et la France. Notre pays consentait à reconnaître l'indépendance d'Haïti et devait recevoir en retour une indemnité de 150 millions de francs. Cette dette, bien que diminuée dans la suite de plus de la moitié par la seule largesse de la France, s'élève encore actuellement a 5 millions de francs. C'est pour essayer de toucher cette somme que notre gouvernement a saisi dernièrement les revenus de la douane à Port-au-Prince.
4" Les dettes des gouvernements de Domingue, Nissage, Saget, Geffrard, et autres patriotes du même genre. Domingue envoya à Paris son beau-frère Septimus Rameau, qui émit 41,650 obligations au capital nominal de 500 piastres, créant ainsi au gouvernement une dette de 20,825,000 piastres. En réalité, par suite des appétits audacieux de divers intermédiaires, il n'entra dans la caisse haïtienne que la somme dérisoire de 2,500,000 piastres. Je crois qu'il y. a peu d'exemples dans ce monde d'un vol
aussi audacieux et d'une incurie aussi complète.
Cet emprunt ayant été contracté en France, c'est l'épargne française qui est frappée impitoyablement, car les obligataires n'ont pu encore toucher un centime d'intérêt et à plus forte raison ne reverront jamais le capital. A Paris, ces titres n'ont plus de cours sérieux. Le Moniteur des tirages financiers les cotait dernièrement 120 francs, mais il est certain qu'à ce prix il n'y a pas d'acheteurs.
Les Chambres haïtiennes s'étaient cru le droit de déclarer nulles et non avenues les dettes ainsi contractées. Le corps diplomatique et consulaire a protesté naturellement contre ce décret arbitraire. Une commission européenne d'enquête qui s'est occupée de l'état des finances estime que les dettes Domingue, Nissage, etc., s'élèvent à 80 millions de piastres.
Le Crédit général français a envoyé dernièrement un délégué pour faire reconnaître cette <lette par le gouvernement actuel. Les Chambres ont nommé une commission pour faire le jour sur l'emploi des fonds ainsi réclamés. Quoi qu'il en soit, les coupons ne sont pas payés'. Lors de mon séjour en Haïti , le délégué du Crédit gêné-
rai n'avait encore rien* pu obtenir ; je doute fort qu'il en soit jamais autrement.
Tel est en quelques mots et approximativement l'état financier de cette pauvre République. S'il se faisait des réformes, si l'on diminuait le nombre plus que grotesque des petits fonctionnaires inutiles ; si Ton contrôlait les actes des fonctionnaires d'un ordre supérieur ; si seulement le service de la douane , ce grand et seul sérieux revenu de l'État, était strictement surveillé, on pourrait espérer en l'avenir. Or la douane ne rapporte presque rien, et voici pourquoi :
La plupart des fonctionnaires ne touchent pas la moindre solde ; ils reçoivent seulement chaque mois leur feuille d'appointements. Persuadés, et avec raison, que cette feuille ne prendra jamais aucune valeur, ils la vendent à 50 ou 80 pour 100 de rabais aux divers négociants de Port-au- Prince , qui s'en servent au taux marqué pour payer leurs frais de douane. Ainsi l'importation en Haïti, au lieu d'enrichir le gouvernement, lui fait simplement rentrer ses feuilles d'appointements : l'État ne perçoit donc pour ainsi dire plus rien.
G'-est aussi là une des causes principales de la démoralisation répandue sur toute la surface
LE B13DGET D'HAÏTI. J49
d'Haïti. Les fonctionnaires financiers ne touchant, et encore par suite d'un trafic, que 15 ou 20 pour 100 de leurs appointements ne peuvent pas vivre. Comme ils ne sont pas surveillés, ils ne se privent pas de se réserver sur les fonds dont ils sont gérants leurs appointements propres.
Un de ces hauts fonctionnaires fort élégamment yétu, tout couvert de bagues, de bijoux et de diamants, se plaignait un jour à moi de la mauvaise foi de tous les gouvernements qui s'étaient succédé à Haïti : « Notre président actuel, a-t-il ajouté , fait exception à la règle générale ; il est honnête, brave et galant homme, mais, hélas ! ceux qui l'approchent ne le valent pas, tout le monde le vole, c'est un pillage général ; aussi ne peut-il pas payer ses fonctionnaires, et nous sommes obligés, au milieu de toute cette rapine, de remplir gratuitement nos fonctions. — Cependant, ai-je repris, vous ne semblezpas mourir de faim, et les parures dont vous êtes couvert témoignent assez de l'aisance dans laquelle vous vivez. — Mais si j'étais assez bête, me réppndit-il, pour ne pas faire comme tout le monde, savez-vous, monsieur, que je mourrais de faim sur la paille? » En prenant de plus amples renseignements, j'appris que cet homme occupait de*
puis quinze ans les mêmes fonctions , de hautes fonctions financières, et que personne ne songeait h l'en chasser.
De plus, de nombreux négociants, dits Sobbers, trompent journellement le gouvernement par la contrebande en lui vendant des fournitures pour l'armëe et la marine à des prix doubles, triples et quadruples. Il va de soi que dans ces trafics, tel ou tel ministre est complice des Sobbers, car autrement ces fraudes ne seraient pas possibles. Or les Sobs se font plus ou moins au grand jour, et il y a nombre de maisons à . Port-au-Prince , au Cap , aux Gonaïves et à Jacmel, qui ne vivent que de ces opérations illégales et qui s'enrichissent au détriment du budget. Ces fournitures faites à TÉtat à des prix exorbitants ont donné lieu, le 23 décembre 1876, à une interpellation au Sénat. Je vois, par exemple, dans le rapport de la commission, que le beurre fourni à la marine a été vendu 7 fr. 50 la livre, au lieu de 2 fr. 50 qui était le prix courant à cette époque ; le café, 1 fr. 35, au lieu de fr. 65. Mais cette interpellation a subi le sort de tant d'autres. Le ministre a répondu qu'il ordonnerait une enquête. Depuis ce jour (novembre ] 876) on n'a plus entendu parler de cette affaire.
Il ne faut pas se figurer que ces individus soient méprises par la population et traqués par les tribunaux. Il n'en est rien, et les premiers Sobbers de Port-au-Prince forment le high-life des habitants de la capitale. Ces maisons font mettre en magasin des cargaisons entières sans que rÉtat perçoive un centime, et pour arriver à ce résultat versent une modique somme dans la poche du personnel des douanes. Pour l'exportation des cafés et des cacaos, même procédé.
Si rÉtat d*Haïti avait un ensemble d'employés fidèles, il parviendrait peut-être à payer ses dettes, au moins les plus criardes ; mais, ainsi que je viens de le dire, la plus grosse part des droits de douane ne passe jamais dans les caisses du trésor. Lors de mon passage , un des personnages financiers les plus hauts placés de la République était un ancien banqueroutier. Il a convenu avec ses créanciers, pendant mon séjour à Port-au-Prince, de s'acquitter de 25 pour 100 de ses dettes, dont moitié seulement payable après un an.
Le gouvernement, sans crédit, se livre aux usuriers qui lui font des avances à des taux inconnus en Europe , et qui appauvrissent le pays en l'endettant tous les jours davantage. Pour se
tirer d'affaires, l'Etat vient de créer, comme dernière ressource, une caisse dite d'amortissement qui doit fonctionner dès qu'elle possédera un capital quelconque. Il a été décidé que 15 pour 100 des recettes extraordinaires serait .appliqué par an comme dotation à cette caisse d'amortisesment. — On se demande, hélas! après un couit examen de l'état des finances en Haïti, ce que l'État peut appeler ses recettes extraordinaires , et l'on doute fort que cette caisse d'amortissement puisse même entr'ouvrir jamais ses guichets. Certainement le pauvre M. Boisrond-Canal , l'honnête président actuel d'Haïti, ce nouveau Gincinnatus chanté par les plus grands poètes de la République, fait tout ce qu'il peut pour amortir la dette. Le brave homme n'était pas fait pour un si aride labeur. Quand il était jeune, dit M. Lochard dans son poëme épique sur là révolution de 1875,
C'était un amant de la splenclide nature :
Couché parmi les fleurs, dont l'haleine enivrante Le parfumait, au bruit d'une onde murmurante, Le poète charmé contemplait le trésor D'un manguier verdoyant, parsemé de fÎHiits d'or.
Il ne contemple plus actuellement, hélas ! le pauvre poète, qu'un budget fort grevé. — Il à
bien cherché déjà à diminuer la solde des officiers et soldats. D'après une loi promulguée Je 21 octobre 1876, il doit seulement par an •;
Aux g^ënéraux de division 254 'i*.
Aux généraux de brigade 233
Aux adjudants généraux 151
Aux colonels 88
Aux commandants . 44
Aux capitaines 27
Aux lieutenants 22
Aux sous-lieutenants 16
Et enfin aux soldats 5 50
La ration de chaque militaire de garde est bien fixée par semaine à 2 fr. 75 pour les fantassins et à 4 fr. 10 pour les cavaliers.
Mais ces sages réductions ne suffisent pas à équilibrer le budget, car on se souvient que la République possède plus de 11,000 généraux de division, et que sur 20,000 hommes de troupe, il y en a 19,000 gradés.