‹ Aux AntillesChapitre 37 sur 39 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Triste constatation à faire. Certains exemples à «aivre. —

Suprême effort à tenter.

• A présent qu'impartialement j'ai fait quelque peti connaître ce que valent , ce que font et ce cfae Veulent aux Antilles les blancs , les noirs et les gens de couleur, j'ajouterai : de tout cela que rësulte-t-il pour nos colonies françaises? l^^Une triste constatation à fiaire dans nos colonies des Antilles, car je ne veux parler que de celles-*là ; 2^ certains exemples ù suivre, et enfin 3^ un su* préme effort à tenter.

La triste constatation à faire, le lecteur l'a déjà devinée : c'est que, dans tout l'archipel des Antilles, il n'y a pas de colonies aussi mal administrées que les nôtres; il n'y en a pas où les travailleurs soient plus malheureux, malgré nos bruyantes prétentions humanitaires ; il n'y en a pas enfin -dans lesquelles la métropole ait donné à une race incontestablement ennnemie de ses

intérêts une arme aussi terrible que le suffrage universel.

J'ai dit qu'il n'y avait pas de colonies plus mal administrées ; et en e(Tet, quelle est la filière de cette administration ? En tête il faut placer nos assemblées législatives, votant, ou bien des lois coloniales sans en bien apprécier souvent toute la portée (elles en ont donné la preuve), ou bien votant des lois françaises devant être appliquées aux colonies, ce qui est à mon avis plus déplorable encore. Ces lois sont souvent là-bas d'une application si difficile qu'elles sont légale^ ment commentées d'une manière plus ou moins despotique par le gouverneur de la colonie et appliquées comme celui-ci le juge convenable.

Ce pauvre gouverneur se trouve ainsi placé d'une manière bâtarde entre de nombreuses pro* mulgations de lois souvent contraires aux inté* rets coloniaux et une sorte d'arbitraire mal défini qui ne peut être, aux yeux de tout le monde^ que déplorable ou insuffisant.

Il est vraiment triste de constater combien notre bruyant libéralisme a peu su créer de saines et véritables libertés. Nous avons remplacé l'esclavage par l'extension des engagements soi^-di-* sant volontaires; le code noir et les anciennes

commissions coloniales par ce despotisme à la fois dëguisë et entravé que je viens d'exposer.

J'ai dit qu'il n'y avait aucune Ile des Antilles où les travailleurs soient plus malheureux que dans les colonies françaises : cette vérité découle assez de mon récit pour que je n'y revienne pas. Je veux cependant ajouter que la métropole en cette matière doit profiter des expériences acquises dans le passé. Si l'abolition de resclavag[e, telle qu'elle a été décrétée tout d'un coup, a été une grande faute, l'abolition du système actuel, décrétée de même sorte, serait un véritable désastre. Que la métropole avise ; qu'elle crée des lois protectrices des engagés volontaires ; qu'elle surveille les engagements ; qu'elle élève des hôpitaux, mais qu'elle ne prive pas ses colonies surtout d'un moment à l'autre des seuls bras qui leur Testent.

Enfin j'ai ajouté qu'il n'y a pas d'îles aux Antilles dans lesquelles la métropole ait donné à une race incontestablement ennemie de ses intérêts une arme aussi terrible que le suffrage universel : si encore ce suffrage était, je ne dis pas honnêtement, mais légalement apphqué. Si l'on pouvait exiger dans les élections des majorités absolues ou relatives comme le voudrait la loi ;

mais non : Télection reste entre les mains d'un petit noyau d'habitants. Que résulte- t-il î Le député doit naturellement afficher les opinions de ses électeurs ; or, comme ce nombre restreint de votants est exclusivement composé de gens de couleur, il s'ensuit nécessairement que le dé* puté de chaque colonie pense et agit dans le but de l'émancipation contre les intérêts de la France.

Ce raisonnement est bien clair. Ou la métro-: pôle ignore la vérité, ou, si elle ne remédie pas à un pareil état de choses, c'est à n'y rien comprendre.

J'ai dit en second lieu que nous avions certains exemples à suivre : nous avons en effet dans les différents systèmes coloniaux anglais un vaste champ d'observations.

On remarquera d'abord dans la constitution coloniale de l'Angleterre que pas une de ses possessions d'outre-mer n'envoie de représentant a la Chambre des communes. On remarquera aussi que son gouvernement des Indes résidant à Londres est absolument distinct des parlements.

Le chef suprême de l'empire des Indes représente seul dans le parlement anglais les intérêts de tout Tempire : c'est le secrétaire d'État pour

les Indes. Il est nomme par le gouvernement. Il fait partie du ministère. li préside un conseil de quinze personnes choisi parmi les sommités militaires , diplomatiques , civiles ^ judiciaires et commerciales, connues par leur grande expérience des affaires indiennes. Ce conseil siège à Londres, s'occupe des affaires qui lui sont envoyées par les autorités locales : c'est ce qui constitue le « home government of India » , c'està-dire le gouvernement des Indes dans la mère patrie, ou pour parler plus nettement, le trait d'union entre les réclamations indiennes et les grands intérêts britanniques.

La direction locale est confiée à un gouverneur général nommé par le « home government » , et il est responsable devant lui de tous ses actes. A ce gouverneur est adjoint un conseil suprême, sorte de ministère composé de six membres : le commandant en chef des troupes résidant dans rinde fait de droit partie de ce conseil ; deux autres membres sont nommés parla reine, et les trois conseillers restants par le secrétaire d'État. Ce conseil exécutif devient législatif par l'addition de douze membres choisis parmi les magistrats et négociants des Indes. Six de ces nouveaux conseillers sont choisis par le gouverneur.

UN HUMBLE CONSEIL. 33t7

et six par le « home government » . Les lois votées dans ces assemblées extraordinaires doivent, bien entendu, comme toutes les lois, çtre ratifiées par le gouvernement suprême des Indes qui réside à Londres et promulguées par la reine.

Il n'y a, ce me semble, qu'à exposer ce système colonial pour en comprendre l'intelligence et la haute valeur économique. Je passe rapidement sur les autres parties de cette organisation. Gomment ne pas faire remarquer cependant que le gouvernement local a le droit de voter des lois atteignant les sujets anglais qui résident dans des États alliés?

Gomment pourrais-je taire encore que les services de police sont confiés à un corps spécial, et soumis à une administration civile composée des magistrats, des receveurs financiers et des ingénieurs? De cette manière, chaque corps travaillant a une force armée sous ses ordres immédiats, et de plus,-comme cette force armée chargée d'une mission spéciale et toujours délicate est absolument distincte des soldats de la reine, de l'armée d'occupation, celle-ci ne sort jamais de sa véritable mission purement patriotique et ne perd jamais de son prestige aux yeux des populations. L'existence de l'armée indigène soumise

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aux sous-gouverneurs entretient parmi les colons le sentiment de leur nationalité et les habitue à défendre par eux-mêmes leurs propres intérêts.

On cherche vainement une lacune en Usant ce système colonial anglais dans les Indes, et Ton ne s'étonne plus que nos voisins aient obtenu dans leur belle colonie asiatique une prospérité qui est devenue légendaire.

Il ne faut pas répondre que la Martinique et la Guadeloupe sont des terres trop restreintes pour qu'on puisse y établir un pareil système. Toutes les colonies anglaises , sauf l'Australie et le Canada, sont à peu près régies de la même manière : elles possèdent toutes un gouvernement local se composant d'un gouverneur général, assisté d'un ou de deux conseils réunissant des hommes compétents dans toutes les branches de l'administration et chargés d'expédier les affaires du pays.

Dans la Guyane, par exemple , pourtant d'étroites proportions, le Corps législatif se compose de cinq membres officiels et cinq membres non officiels. Les cinq membres officiels sont de droit : le gouverneur, le président du tribunal, le procureur général, le trésorier général et le

secrétaire du gouvernement. Tous, bien entendu, sont nommés par la couronne. Les cinq membres non officiels sont nommés à yie quand des sièges deviennent vacants : ils sont élus par les cinq membres officiels et choisis parmi les candidats présentés par le collège des électeurs, lequel se compose de sept membres élus par les habitants, mais les seuls habitants de race blanche.

Au-dessus de tous ces gouvernements locaux, se trouvent toujours le secrétaire d'État pour rinde et le «home government» résidant à Londres : ce gouvernement ratifie ou ne ratifie pas les actes des gouvernements locaux, et le secrétaire d'État est seul responsable des administrations coloniales devant le parlement anglais.

En Australie et au Canada, l'Angleterre a été beaucoup plus libérale, probablement parce que ces deux colonies ne contenaient presque pas de sujets noirs. A chacun de ces pays, en dehors du gouverneur qui est nommé par la reine et qui représenter le pouvoir exécutif, la métropole britannique a accordé une autonomie entière. Ils possèdent tous les deux un parlement nommé d'après le cens anglais : ce parlement administre les finances, vote le budget, lève et entretient une armée.

Cependant, en accordant toutes ces prérogatives aux colons de TAustralie et du Canada, le gouvernement a mis une sage restriction : il a réservé à la Chambre des communes d'Angle- .

terre de revoir toutes les lois votées, et le droit de veto sur celles qui lui sembleraient devoir mettre les sujets anglais de ces colonies dans des conditions sociales différentes de celles dans lesquelles vivent les Anglais qui n'ont pas quitté la mère patrie.

Dernièrement, par exemple, l'Australie avait autorisé les mariages entre beau-frère et bellesœur qui sont prohibés par la loi anglaise : le parlement de Londres cassa cette loi, se fondant sur ce qu'il n'était pas juste qu'un sujet anglais jouit d'une plus grande liberté en Australie qu'en Angleterre, et sur les inconvénients qui résulteraient de cet état de choses : en effet, un sujet anglais marié avec sa belle-sœur en Australie aurait pu voir, une fois de retour à Londres, son mariage déclaré nul et ses enfants devenir illégitimes.

Actuellement l'Angleterre n'entretient plus de troupes en Australie ni au Canada. Pour agir ainsi, il faut que la métropole britannique soit bien sûre de ces colonies, et je comprends que,

devant de pareilles fidélités , elle n'ait pas craint d'accorder les libertés que je viens de dire. Mais, hélas ! nous n'en sommes pas là ; et loin de pouvoir compter sur une soumission inébranlable de nos sujets d'outre-mer, il faut, au contraire, tenter un suprême effort si nous voulons conserver les deux colonies qui nous restent aux Antilles.

Le premier point sur lequel doit se porter l'attention du réformateur, c'est le suffrage universel : ce suffrage, comme je l'ai déjà plusieurs fois prouvé, est essentiellement injuste et dangereux, en outre qu'il fonctionne d'une manière illégale et véritablement grotesque. Cette institution antipolitique ne semble pas difficile à supprimer. Je l'ai dit en effet : dans les élections cantonales, quarante -cinq votants viennent aux urnes sur cinq mille électeurs, et aux élections législatives, quatre cents à peine remplissent leur devoir de citoyen sur quinze ou vingt mille inscrits.

La seconde réforme, très-urgente aussi, à mon avis, que doit faire la métropole, c'eat de réveiller chez les créoles blancs le sentiment patriotique ; et pour cçla il y a deux moyens : accorder à ces créoles .upe grande influence dans la direction * des colonies, leur donner même, à l'exemple de

rAngleterre, de grandes positions honorifiques et lucratives, puis enfin les assujettir seuls au service militaire.

J'entends objecter que ces mesures, ces attributions exclusives pourraient consacrer et envenimer les haines de races. A cela je répondrai que ce serait à tout le moins une juste représaille, car en HaYti, sous prétexte de conserver l'indépendance, toutes les lois sont basées sur ce principe de la différence des races. Les blancs sont exclus non-seulement des positions honorifiques, mais même du territoire ; pourquoi chez nous, si nous sommes assez paternels pour tolérer la race de couleur, ne Texclurions-nous pas du moins du fonctionnarisme et de l'armée? Un g[rand nombre de Français avaient des possessions importantes en Hatti. Ces Français ont été dépouillés de leurs biens par la race de couleur. Ils ont, de plus, été chassés de leurs propriétés et même du territoire de la république; ils ont été indemnisés d'une manière dérisoire : pourquoi la France, qui permet à cette race ennemie de posséder sur son territoire, lui laisserait-elle assez d'importance politique pour voir à présent son autorité menacée et sa sécurité compromise?

Une habitude très-répandue en Espagne et surtout à Cuba consiste à dire à son hôte au moment où on le reçoit : « Tout ce qui est ici est à vous. » Cette formule n'entraîne jamais d*abus, parce que la chevalerie de l'hôte qui reçoit égalant la chevalerie de l'hôte qui est reçu, celui-ci n'accepte jamais l'ofFre qui lui est faite. Par ses lois et ses institutions dans ces colonies des Antilles, la France a véritablement dit à la race de couleur : « Tout ce qui est ici est à vous. » Or, nous savons par l'exemple d'Haïti comment cette race pratique et même reçoit l'hospitalité. Mettons-nous donc sur nos gardes ; et en rendant en somme le bien pour le mal, en permettant aux gens de couleur d*exister et de s'enrichir chez nous, croyons donc enfin que nous avons assez fait!

Quant aux noirs , conser^'ons actuellement ceux qui se rendent utiles, favorisons leur travail, surveillons leurs engagements qu'on appelle volontaires, protégeons-les dans leurs maladies, leur vieillesse ou leurs infirmités comme les anciens côlons, mieux encore que lés anciens colons; mais cependant, dès qu'ils soiit enrichis, dèsqiie, suivant léiir désir, ils conâmehcent cette existence de farniente dans des huttes, côtte vie

quasi sauvage dont j'ai parle au commencement de ce travail, facilitons^ à mon avis, leur émigration soit au Sënëgal, terre française où ils seront sûrs de conserver la liberté, soit en Haïti, la véritable patrie américaine des nègres affrancbis.

La présence du nègre fainéant dans les colonies est non-seulement inutile, mais nuisible. Elle n'est d'aucune utilité, parce que le nègre indépendant, riche si l'oii veut, ne sera jamais ni entreprenant ni civilisateur : l'Afrique et Haïti en sont la preuve.

Quand les gens de cette race conquièrent un pays, quand ils arrachent leur indépendance, leurs divisions intestines font croire un instant à une certaine vitalité parmi eux. Il semble qu'il y ait là un élément de progrès ou au moins d'activité qui pourra un jour s'appUquer sur quelque noble entreprise. Puis, peu h peu , tout ce mouvement avorte, et ces hommes, soit qu'ils^ retournent à la barbarie ou qu'ils marchent à la plus complète anarchie, finissent toujours, tant ces deux résultat$ sont pareils, par former une grande nullité collective sur un terrain qu'ils ont rendu stérile. Ce peuple ressemble en cela à ces sources abondantes et limpides qui jaillissent parfois sur les plages de la mer. L'eau filtrée par

les sables semble par sa clarté et sa fraîcheur devoir apporter sur terre une grande fécondation : elle ne tarde pas, hélas ! à disparaître dans le grand néant de la mer après un cours sans ombrage, sans charme, sans utilité.

J'ai dit de plus que la présence de ces noirs inactifs aux colonies pouvait être nuisible : leurs femmes, en effet, servent à renouveler sans cesse cette population de couleur qu'il serait si utile de voir disparaître aussitôt que possible pour la eonseryation de notre race. Ce n'est pas moi qui signale ce grand fléau pour l'avenir : Napoléon V l'avait craintdéjà etmentionné. D'ailleurs, n'est-ce pas une chose lamentable de penser que sur une terre française, il existe une société tout entière qui vit et se reproduit sans alliance légitime, sans aucun lien de famille? C'est à peine si à la Martinique on compte un enfant légitime sur deux ou trois cents naissances ; je ne parle pas d'Haïti, bien entendu, où l'on en inscrit un sur mille. Je le répète, cette population de couleur peut non-seulement nuire à nos grands intérêts coloniaux, mais elle proteste par sa seule présence contre tout sentiment nioral ^ sociable et humain.

Une fois ces premières et grandes réformes

accomplies, nous pourrons facilement établir dans nos colonies un système politique et social qui les fasse prospérer.

Je ne saurais en proposer un meilleur que le système anglais.

La France, pouvant en constater les bons résultats a la Trinidad et à la Jamaïque, devrait au moins suivre cet exemple jusqu'à ce qu'elle découvre de nouvelles et heureuses réformes à apporter.

C'est par ce dernier avertissement que je veux terminer ce travail.

Je montai sur le paquebot qui devait nous ramener en Europe, mon compagnon et moi, le cœur un peu attristé par ce que je venais de voir aux Antilles , mais aussi plein d'enthousiasme pour cette splendide nature si pittoresque et si riche en ressources. Notre traversée manqua absolument de charme : la mer, furieuse depuis le jour de notre départ jusqu'à celui de notre arrivée, nous ballottait si fortement que plusieurs fois nous conçûmes quelque crainte. A mesure que nous avancions, la mer devenait plus houleuse, rhorizon plus vaporeux, l'atmosphère plus froide.

A notre arrivée à Saint-Nazaire, les arbres en-

core dépouillés de leups feuilles nous semblèrent de piteuse mine. J'aurais presque eu regret^ devant ce village triste et encore sans importance» de remettre les pieds en Europe si je n'avais pensé que je foulais une terre non-seulement industrielle y car notre ancien monde peut aussi revendiquer cette qualité, mais surtout la patrie des grandes créations artistiques.

Certainement une belle nature enchante, mais elle n'inspire, à mon sens, que des extases trop vagues. Vive l'Europe qui, par ses monuments, ses statues, ses tableaux, démontre que l'homme s'avance à la recherche du beau idéal, et qu'il a déjà réussi, grâce à quelques rares hommes de génie, sinon à l'apercevoir , au moins à le soupçonner entre deux chefs-d'œuvre !

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