CHAPITRE XX
Les Espagnols. — Les Danois. — Les Anglais. — Les
Arae'iicains en général. ■
Il ne faudrait pas conclure de ce que l'esclavage existe encore à Cuba que l'Espagne ne songe pas à cette grande réforme de l'affranchissement, Elle a promulgué dernièrement une loi appelée «loi Moret » et publié des décrets sous les gouvernements de Prim et de Serrano qui libéraient dans l'île de Porto-Rico tous les nègres a naître; Ces mêmes décrets libéraient aussi à Cuba tous les nègres à naître lorsqu'ils altein*draient l'âge de vingt ans et aussi tous les hommes déjà esclaves parvenant à Tâge de soixante ans.
Si l'île de Porto-Rica fut traitée dans ces innovations avec une grande Ubéralité, c'est que les noirs ne sont dans cette première colonie qu'en très-petit nombre relativement aux blancs *,
' 30,000 envJrôrt sur 700,000 habitants. Et encore les esclaves libérés durent- ils s'engager à servir pendant trois
A Cuba, au contraire, les noirs sont en grande majorité.
On peut donc prévoir dès maintenant le jour où Tesclavage s'éteindra complètement, mais sans secousse, et par conséquent sans résultat désastreux, dans son dernier repaire.
On peut dire que dans toutes ces colonies des Antilles, chaque métropole a commis des fautes graves et en a subi les conséquences. Si l'Espagne, par les décrets dont je viens de parler, semble avoir aboli l'esclavage d'une manière prudente et sage, elle s'est fort mal conduite envers ses colons qu'elle a tenus trop à l'écart et qu'elle a traités trop vite d'étrangers. L'Espagnol, né en Amérique, n'était plus à ses yeux un Espagnol : elle l'appelait dédaigneusement un Cubain, et elle le regardait comme un instrument aux dépens duquel on ne saurait trop enrichir le trésor européen. Qu'est-il arrivé? L'insurrection, laquelle finira presque certainement par obtenir gain de cause malgré des défaites même impor-
ans leurs anciens propriétaires après leur libération, et cela, pai* contrat sous la surveillance de radministration du pays. — De cette manière, les colons, avertis longtemps à Tavance de la nouvelle organisation, purent prendre des mesures pour remédier au dommage qu'elle aura dû leur causer.
tantes ou des sommeils apparents même prolongés.
Les Danois, par leur mode d'affranchissement, ont fait œuvre humanitaire. S'ils n'ont pas dédaigné leurs colons comme les Espagnols, ils n'ont pas su du moins prendre suffisamment leurs intérêts. Aussi les blancs ont-ils abandonné presque tous les colonies danoises.
Nous avons vu ce qu'est actuellement Saint- Thomas. C'est une colonie tranquille, mais dont les revenus sont presque insignifiants. Habitée, on peut dire exclusivement, par une population de couleur, cette île ne pourra manquer d'être abandonnée tôt ou tard par le Danemark, qui dépense là plus d'argent qu'il n'en recueille.
L'Angleterre seule, la colonisatrice Angleterre a su faire de ses propriétés aux Antilles des terres véritablement florissantes : elle a aussi aboK l'esclavage, même avant nous; mais ayant préalablement constaté à Sainte-Lucie et surtout à la Dominique le mal que pouvait amener une égalité absolue des races, elle a su, après le quasi-abandon de ces deux colonies, prendre à temps dans les autres îles plus riches les dispositions suivantes.
Elle a laissé aux noirs la liberté la plus abso*»
lue pour agir et faire fortune ; mais elle les a places œpendant sous une salutaire dépendance politique. A6n de ménager les ambitions des hommes de couleur; a6n d'éviter leurs réclamations, elle les a placés spécialement sous la protection de son gouvernement , et elle a dit aux blancs : Dans tos rapports de société, dans vos alliances, demeurez au-dessus de la race noire ; mais dans Totre commerce, dans vos affaires, soyez équitables; car, s'il y a procès, je donnerai toujours de préférence raison aux noirs, par nécessité administrative.
Il résulte de cette mesure que les blancs, et ils ont souvent besoin qu'on y prenne garde en Amérique, ne commettent aucun abus. Les noirs, se sentant protégés dans leur commerce, n'envient aucune fonction publique, qui, d'ailleurs, ne leur rapporterait que de minces appointements. Ils n'envient même pas de devenir électeurs. Ils ont à s'occuper de choses bien plus sérieuses. D'ailleurs, la sage Angleterre n'accepte pas dans sa Chambre des communes même un délégué blanc de ses colonies des Antilles. Les noirs étant, comme je l'ai dit plus haut, de véritables enfants, ont comme les en* fonts le sentiment de la justice. Ils n'abusent
pas de la protection que leur accorde le gouver- Dément; ils en usent et parviennent tranquillement, grâce à elle, au seul but vers lequel ils tendent et vers lequel, du reste, aspirent tous les Américains : la fortune.
La sage Angleterre a su ne conserver presque exclusivement dans ses colonies que des Africains intelligents et laborieux. Les nègres de la Jainatque ont une réputation telle dans toutes les Amériques, que, partout où il y a un travail difEcile à accomplir, on va chercher des ouvriers dans cette florissante colonie anglaise. Là où l'Angleterre a manqué de bras, comme à la Trinidad, par suite d'émigrations, je dois le dire, un peu facilitées, elle a fait venir des Hindous, des sujets anglais habitués à ses mœurs, à son gouveri^ement, acclimatés par avance dans leur pays au soleil d^es Antilles.
. Grâce à ces mesures prudentes, économiques et, on ne peut pas le. contester, humanitaires, l'Angleterre a su faire de ses propriétés en Amérique, et particulièrement de la Trinidad et de la Jamaïque, les deux plus riches, plus tranquilles, plus florissantes colonies des Antilles.
J'ai dit tout à l'heure que souvent en Amérique il fallait prendre garde aux abus commis
par les blancs. Gela est incontestable, et il serait injuste y après m'étre élevé, comme je Tai (ait dans ce travail, contre les nègpres et surtout contre les hommes de couleur, si je ne parlais pas aussi des motifs qui ont pu souvent exciter la haine de ces gens-là contre les représentants de notre race. Oui, il y a eu des abus et il y en a encore beaucoup.
La manière dont les deux Amériques ont été peuplées, les différents genres de gouvernement qu'elles se sont donnés peuvent prouver à priori la vérité que je viens d'émettre. Remplie d'émigrants européens qui cherchaient la Fortune, lesquels n'ont rencontré là-bas, pour s'opposer à leurs efforts, ni constitutions, ni lois, ni polices sérieusement organisées, ni rien de ce qui protège chez nous la justice, la morale et la société, cette terre d'Amérique devait être témoin d'actions regrettables, et c'est ce qui est arrivé.
On rencontre certainement beaucoup de personnes et beaucoup de familles honnêtes, car heureusement il y en a partout ; mais aussi que ne rencontre-t-on pas de gens tarés et de gouvernements plus ou moins anarchiques !
On heuile souvent dans le nouveau monde l'Américain hâbleur qui a toujours cent magni-
fiques inventions à appliquer et qui parfois réussit à se faire donner quelque argent pour lancer une affaire.
Le type de rAméricain pleureur est aussi assez répandu : il est constamment occupé à fonder quelque établissement humanitaire, mais, hélas! toujours à mille lieues environ de l'endroit où on lé trouve. Ces établissements sont alternativement de pure charité quand mon héros s'adresse aux femmes ; ils peuvent rappoirter de dix à quinze pour cent quand ce même quêteur s'adresse aux hommes. Celui-ci meurt assez ordinairement de faim, inais il a dans sa malle une quantité de rouleaux de pièces d'or pour jeter quelque poudre aux yeux, dès chartes de con*^ cession émanées de plusieurs gouvernements pour fondation d'hôpitaux ou autres établissements humanitaires ; puis on y trouverait aùssi^ pour les jours où il redevient l'homme purement charitable, pour les époques où sa larme est fa^ cile, des soutanes, des robes de moine,' des bonnets de pope russe et des sermons protestants»
II y a aussi l'Américain politiqueùr : celui-là revêt toutes sortes dé formes; on le rencontre sous des aspects difFérénts. Il est parfois' agenl électoral; alors il né manque jamais au billard!
ses cinquante carambolages de suite, fait des parties de cent doU«rs dont il ne reçoit pas le prix, boit Tingt coktels sans se sentir indisposé, et parle dix-huit langues comme s'il les avait composées.
Au-dessus de ce dernier politiqueur se trouve celui d'un rang plus élevé qui trafique dans là conspiration. Il a su se faire une popularité suffisante pour pouvoir ébranler un gouvernement « mais il se garderait bien de le renverser comi-^ plétement. Ce politiqueur. acquiert de l'argent le plus souvent à se faire éloigner , manège qu'il répète assez volontiers alternativement d'une république à une autre, et aussi en gagnant des personnalités considérables avec lesquelles nâtu*rellement il partage.
Il y a enfin le politiqueur de premier ordre, celui qui parvient aux fonctions les plus iniyportantes; de celui-là il y aurait beaucoup à dire, mais je n'en parlerai pas.
Le seul point commun de tous ces politiqueurs; celui auquel on peut les reconnaître, c'est qu'ils ont dans chacune de leurs poclies des naturali* sations parfaitement en règle d'une quantité de })ays différents : si besoin est de paraître Yéné*zuélien,' ils ouvrent la poche à droite ; s'il y a
avantage, au contraire, à paraître sujet de la grrrrrande république des États-Unis, ils vident
la poche à gauche Dans une famille où je fus
magnifiquement reçu quelques jours , j'entendis le fils de la maison dire à son père que, désirant plus tard se fixer en Europe, il avait Tintention de se faire naturaliser Français.
« Tu veux donc, lui répondit celui-ci, habiter l'Espagne ou l'Angleterre?
— Au contraire, je pense résider à Paris.
— Alors, mon enfant, fais-toi naturaliser Anglais ou Espagnol : il faut toujours s'arranger pour être étranger partout où l'on réside. »
Je ne finirais pas si je voulais raconter tous les faits dont on est témoin pendant un court séjour en Amérique, et qui choquent nos sentiments de patriotisme, d'honnêteté et de morale. Je me trouvais un jour dans l'un des salons les plus connus de l'une des petites républiques de l'Amérique du Sud, quand entra un homme qui, il est vrai, n'avait enfreint aucune loi, mais dont les actes odieux, révoltant tout sentiment dé* licat, étaient sus et racontés par tout le mondé.
Je m'étonnais devant un des invités de la présence de cet homme, quand il me fut répondu tranquillement : « Vous étés bien naïf ou bien
Sévère, monsieur; cet homme est né avec la conscience large, ce n'est pas sa faute, on doit lui pardonner. »
Mais pour ma dernière anecdote qui caractérise vraiment les mœurs américaines, je citerai un habitant d'une colonie européenne des Antilles, et l'acte dont il se rendit coupable au moment de l'abolition de la traite des nègres. Cet individu, quand on me l'a montré, était estimé, honoré, fort bien posé dans son île. A l'époque où il débarqua en Amérique, la Californie n'était encore qu'au commencement de sa prospérité. San-Francisco pouvait à peine prendre le titre de petite ville. Mon héros, n'ayant pas l'argent nécessaire pour établir une sucrerie ,' quitte sa femme et son enfant, part pour la Californie, apprend en détail les rubriques de l'Église catholique, revêt une soutane, se fait donner une cure importante, feint d'exercer le saint ministère, n'omet, bien entendu, aucune des parties qui pouvaient être lucratives, et revient avec des fonds au sein de sa famille établir et faire fructifier la sucrerie tant désirée.
Plus tard, ce pseudo-curé posséda une goè*lette chargée d'aller lui chercher des esclaves en Afrique. Quand la mère patrie décréta tout à
LES BLANCS EN AMÉRIQUE. 33tl
coup, comme en France, Tabolition de la traite des noirs, cette goélette se trouvait en pleine mer. Quelque temps après, elle fut signalta à l'horizon. On tenta de faire débarquer les nègres. Le gouvernement de l'île s'y opposa. On fit une seconde tentative de contrebande qui échoua.
La goélette fut alors signalée à l'autorité, surveillée et même poursuivie.' Alors mon héros, craignant de payer une forte amende ou de perdre la liberté, envoya une embarcation au capitaine de sa goélette avec ces simples mots :
« Revenez vite , et quant au reste , faites^le couler. »
Voilà la conscience, hélas! et le savoir-faire de certains colons implantés en Amérique.