‹ Aux avant-postes, juillet 1870-janvier 1871Chapitre 16 sur 16 · LA BERGERIE — BUZENVAL · texte numérisé non relu

LA BERGERIE — BUZENVAL

20 janvier.

L'attaque d'hier avait été bien conçue. Tandis que les autres jours, nous annoncions naïvement de quel côté nous devions diriger nos efforts, comme pouç mieux donner à Tennemi le tempsde se préparer, on avait cette fWs pris toutes les précautions commandées par la prudence. Une action était imminente, chacun le devinait, le sentait, mais quel point devions-nous aborder? Nul n'aurait pu le dire.

Afin de mieux égarer l'ennemi, le général Trochu avait eu recours à deux précautions très-sages. De nombreux bataillons de la garde nationale sédentaire avaient été dirigés sur les bords de la Marne. Ils avaient si^ bien été remarqués, que les Prussiens dirigèrent de ce côté un assez vif feù d'artillerie qui ne nou$ causa heureusement aucun mal.

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Enfin, les ambulances, qui d'habitude reçoivent la veille des indications très-précises, n'ont cette fois été prévenues que dans la nuit.

En un mot, rien n'avait été négligé, toutes les précautions commandées par la prudence et l'expérience avaient été prises.

Malheureusement le temps Aait peu propice ; la nuit noire, brumeuse, le terrain glissant se prêtaient peu à une semblable concentration de troupes.

Notre armée avait été divisée en trois parties commandées : l'aile droite par le général Ducrot, l'aile gauche par le général Vinoy, le centre par le général de Bellemare.

D'après les ordres du gouverneur, ces trois corps devaient, à la même heure, aborder les positions ennemies qui leur étaient désignées.

Un fâcheux contre-temps vint, dès le début, tout compromettre.

Les troupes du général Ifucrot n'arrivaient pas, et c'est à elles qu'incombait la plus dure besogne.

Parties de Saint-Denis, elles devaient rapidement traverser là presqu'île de Gennevilliers. L'ordre futil mal compris, la distance avait-elle été mal calculée, n'avait-on pas fait la part du hasard, de cet aléa terrible qui a perdu tant de batailles ? Je ne sais. Mais un obstacle imprévu arrêta nos troupes en route. Une batterie prussienne établie à Carrières- Saint-Denis, c'est-à-dire à moins de 2^700 mètres, balayait la route. Notre artillerie de campagne essaya, mais en vain, de forcer l'ennemi au silence.

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Les Prussiens, comprenant toute Timportance de , leur attaque,, redoublaient d'effofts.

Que faire ?

Passer sous cette pluie de boulets et d'obus était chose trop périlleuse. On le pouvait sans doute, mais il eût été fou de le tenter : nos soldats seraient arrivés au combat épuisés, décimés avant d'avoir brûlé une cartouche.

Pourtant^ il fallait aviser ; on entendait déjà le crépitement de la fusillade et le roulement strident des mitrailleuses.

Sur l'ordre du commandant en chef, une locomotive blindée, armée de puissantes pièces, fut envoyée sur la voie. Elle ouvrit un feu si terrible que l'ennemi fut obligé de se taire.

Nos troupes purent passer; mais deux heures avaient été perdues.

Deux heures qui devaient influer d'une façon terrible sur l'issue de la journée !

A l'heure convenue, au point du jour, le signal fut donné à nos troupes ; Ducrot n'arrivait pas, il estvrai, mais le retard pouvait ne pas être Ions.

D'ailleurs, le temps pressait ; il fallait agir à tout prix.

Le général Vinoy suivit la voi^ par^lèle à la Seine, laissant à sa droite la Briqueterie. Les zouaves et le i36e de ligne, soutenus par de nombreux bataillons de marche de la garde nationale, formaient la première colonne d'assaut.

Rapidement, les hauteurs de Montretout furent

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enlevées. On se battait avec acharnement. Les Prussiens, surpris à Timproviste, se défendai^t vigoureusement, mais s'ils avaient l'avantage île la position, nous avions l'avantage du nombre : il leur fallut céder.

Ce premier résultat n'avait pas été obtenu sans peine; nos troupes avaient souffert du feu ennemi, et plusieurs de nos officiers étaient tombés en héros.

Je n'en citerai qu'un : Rochebrune. Ce nom n'éveille-t-il pas le souvenir de la dernière guerre de Pologne? On voit errant dans la neige, traquées comme des loups, ces hordes héroïques qui tinrent un instant tête au puissant empire russe.

Eh bien I Rochebrune, des zouaves de la mort, Rochebrune l'héroïque , lui que ses compagnons d'armes appelaient le tigre, Rochebrune est mort frappé par une balle polonaise I

Les Polonais occupaient Montretout.

Les hauteurs conquises, nos soldats, sans prendre un moment de repos, se jetèrent sur Saint- Cloud. La ville fut fouillée en tous sens. Cette fois, on ne négligea pas de chasser l'ennemi des caves.

Un épais rideau de tirailleurs faisait le coup de feu avec les Prussiens qui occupaient les bois.

Si la victoire avait été chèrement payée, en revanche elle était complète. Onze pièces de canon étaient en notre pouvoir. Le général de Belfort en informait le général Trochu, et un troupeau de bœufs assez considérable passait des mains de l'en* nemi dans les nôtres.

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Outre ces prisonniers, nous en avions d'autres moins sympathiques, presque tous Polonais; on voyait aussi quelques Silésiens, ces prisonniers paraissaient peu mécontents de leur sort.

Ils envoyaient des baisers, en passant dans les rangs de nos soldats.

Pendant que l'aile gauche (général Vinoy) s'em* parait de Montretout, le centre^ commandé par le général de Bellemare, descendait les pentes du Mont-Valérien et abordait les positions de l'ennemi. Cette ligne s'étendait depuis la porte de Longboyau jusqu'à la porte Jaune.

Le premier obstacle que l'on rencontra fut une ferme située au delà de la Pouilleuse. Deux fois nos troupes se lancèrent contre cet obstacle, deux fois elles durent reculer. Plusieurs bataillons de la garde nationale arrivaient. Un même cri sortit de toutes les poitrines :

— A la baïonnette !

Et ces soldats citoyens se ruèrent sur l'ennemi. Un terrible feu de mousqueterie les accueillit; mais l'élan était donnée la furie française devait triompher des obstacles ; l'ennemi balayé s'enfuit entoute hâte.

Ce premier triomphe de notre centre fut salué par un hourrah I Mais ce n'était encore là qu'un jeu d'enfant; le plus terrible Tde la besogne restait à faire, nos troupes reprirent leur élan.

Elles s'avancèrent, sans trouver grande résistance jusqu'à la hauteur 112 où elles purent donner la main à l'aile gauche.

Là encore nous avons vu tomber un brave et loyal officier, Seveste, de la Comédie-Française. Les quinze carabiniers parisiens qu'il commandait étaient couchés en tirailleurs, faisant fac€ à r.enne«» mi. A quelque distance, une compagnie de mobiles de la Drôme maintenait les Prussiens en respect. Les balles sifflaient comme grêle. Le capitaine des mobiles voulut s'avancer. Seveste s'élança à ses côtés, désireux d'avoir sa part d'héroïsme et de victoire. Il tomba, la cuisse traversée.

La blessure est dangereuse^ mais non mortelle. La croix d'honneur est due à ce vaillant, il faut qu'il la reçoive sur son lit de douleur.

Au centre, le général de Bellemare rencontrait une terrible résistance. Mais nos soldats, enlevés par la garde nationale, surmontaient un à un tous les obstacles.

Une seuleposition ne put être enlevée, malgré le courage héroïque déployé par les compagnies de marche. Arrêtés devant le parc de Buzenval, nos* gardes nationaux faisaient le coup de feu contre un mur crénelé d'oti les Prussiens répondaient à coup sûr. Une batterie eût suffi pour jeter bas Tobstacle, mais, hélas! l'artillerie ne vint pas, et après une journée d'attente et de dangers, nos soldats durent reculer, vaincus non par l'ennemi, mais par cette fatalité, cette imprévoyance sans égale qui pèsent si lourdement sur nous depuis le début du siège. •

Le combat avait pris une forme nouvelle ; on se battait non plus en ligne, mais isolément. Dans

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tous ces replis de terrain, plantés de vignes, coupés de petits bois, une ^ttaque de front est impossible. Nos soldats, couchés, rampant, s'avançaient en tirailleurs, gagnant du terrain à chaque seconde, mais aussi à chaque pas laissant un ruisseau de sang.*

L-ennemi combattait avec acharnement, à Tabri des retranchements qu'il avait multipliés.

Depuis longtemps déjà, les troupes du général Ducrot étaient entrées en ligne. Elles avaient rapidement balayé la droite, et occupaient la Malmaison.

Acemomentj il est possible de jeter un coup d'oeil général sur le champ de bataille. Le terrain représente assez bien un vaste triangle. A l'un des angles, se trouve le Mont-Valérien, à l'autre Montretout, au troisième enfin la Jonchère. La Jonchère et Montretout sont les positions extrêmes occupées par les corps d'armée Ducrot et Vinoy.

La base de ce triangle fait face au Mont-Valérien dont elle est distante de 3,5oo mètres. Cette base a environ 7,000 mètres. Là^ se trouvent toutes les positions ennemies : La Jonchère, la Gelle-Saint- Cloud, Saint-Cucufa, sur la droite; sur la gauche, Garches, et enfin, au centre la Bergerie,

Le plan de la bataille apparaît alors bien clair, bien précis. Pendant que nos soldats crient : à Ver- saillesî le mouvement important s'opère. De la gauche et de la droite nos colonnes se rabattent vers le centre ; on dirait un éventail qui se ferme. Toutes

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nos forces convergent vers un point unique , la Bergerie. •'

Il y a bien peu de jours que, dans le 5ofr,. j'ai montré l'exceptionnelle importance de cette position. De ce plateau, on domine Versailles, on commande toutes les routes qui rayonnent vers Saint- Germain et Meudon. Maîtres de la Bergerie, nous pouvons cribler, brûler, Bougival, La Celle Saint- Cloud, Louveciennes, et nous ouvrir lîn passage par Rocquencourt.

La Bergerie en notre pouvoir, la trouée -est nonseulement possible, mais presque facile, car Versailles peut être tourné.

La lutte va être longue, acharnée. Qu'importe, si nous restons maîtres dû plateau ? • '

Le premier mouvement de concentration s'opère rapidement; il est environ deux heures. L'aile droite attaque la Jonchère et Longboyau ; l'aile gauche se jette sur Garches. Malheureusement, les Prussiens ont eu, depuis sept heures du matin, le temps de faire venir des renforts considérables.

Eux aussi, ils ont bien vu où était le nœud de l'action : ils ont laissé massacrer leurs troupes aux points extrêmes^ et ils ont massé tous leurs renforts au point central. Le corps de Bellemarre attaque la Bergerie^ mais il trouve là une résistance invincible. Une formidable artillerie, rangée sur le pla- . teau, foudroie nos soldats. Les renforts qui doivent venir de la droite (Ducrot) et de la gauche (Vinoy), n'arrivent pas. Eux aussi sont arrêtés par l'artillerie .

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J'ai vu de près la batterie de Garches; elle est puissamment armée.

Dissimulée derrière une msrison blanche qui est tournée vers le rempart, elfe menace le Mont-Valérien et est à deux étages ; vingt-huit embrasures laissent passer la gueule d'énormes pièces qui tirent sans relâche. Un nuage épais de fumée s'élève lentement.

Jusqu'à quatre heurel environ, dure ce duel formidable; plus de cinq cents bouches à feu sont en présence;, enfin, vers la nuit, il devient évident que ton ne peut triompher de cette résistance. Nos trouf>es reculent pas à pas, le Mont-Valérien tonne, et la plaine Jusqu'alors si tranquille devient le théâtre d'un dernier combat.

Il faut le dire sans réticence^ crûment, nous avons échoué»

p- D'autres chercheront si le retard de deux heures du ihatin n'a. pas été pour beaucoup dans notre insuccès. Ils se demanderont s'il n alirait pas fallu tenter une pointe du côté de Chatou et de Meudon pour attirer l'attention de l'ennemi et barrer la route aux renforts prussiens.

Peu importe tout cela, à c^tte heure^ le fait brutal est là : nous avons échoué.

Faut-il pour cela désespérer de notre sainte cause, abandonner la lutte suprême ?

Allons donc !

Si nous ne pouvons battre l'ennemi, il faut l'écraser à force de défaites : il nous faut au cœur

la foi robuste , invincible , inaltérable. Si nous avons été vaincus aujourd'hui, nqus serons vainqueurs demain. • *

Après le passé sombrey il y a l'avenir glorieux.

D'ailleurs, ce n'est pas une défaite ; loin de là : cette journée a eu un résultat immense; elle a prouvé que l'on pouvait entièrement, absolument compter sur la garde nationale.

Nos jeunes soldats se sdht montrés héroïques au feu ; ils ont lutté sans faiblesse, avec une énergie indomptable. J'ai vu de vieux zouaves rendre hautement hommage à la tenue de ces recrues qui se conduisaient comme des vétérans.

Je ne puis citer tous les bataillons qui se sont distingués; mais je ne veux pas oublier le ii6®, déjà mis à l'ordre du jour. ,

Le commandant Langlois a été blessé au teas d'un éclat d'obus. Le capitaine adjudant-major est tombé. Les 72°, 82^, 107% i6% 239e, 35«, 91^, 84e, 212®, i36®, 78^, 193®, 71® ont vaillamment donné.

Le lieutenant-colonel du 35^ régiment de la garde nationale a été grièvement blessé.

Vers cinq heures et demie, une cinquantaine de prisonniers ont passé par la porte Maillot.

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%^ janvier.

Je ne reviendrai pas aujourd'hui sur les incidents principaux de la bataille. J'ai assez exactement indiqué le point central, la Bergerie, et les lignes principales, pour ne pas avoir besoin de compléter mon récit. Mais je crois utile de mettre en lumière plusieurs points secondaires.

Toutes les informations que j*ai recueillies — et elles sont nombreuses — témoignent de l'intrépidité déployée par la garde nationale. Partout, nos braves concitoyens ont combattu avec une ardeur, une crânerie dignes de vieux troupiers. A Buzenval, le 1 16« bataillon, que j*ai déjà cité hier, a fait une charge à la baïonnette contre un mur crénelé derrière lequel tiraillaient les Prussiens. Cela est héroïque, insensé, mais Tordre avait été donné.

Le 69® était déployé en tirailleurs devant lé château entouré de murs, de fossés. Une attaque avait été dirigée contre cette formidable position. Le feu violent de Tennemi avait obligé nos troupes à reculer. Il ne restait là que quatre-vingt-quatorze hommes du 69* bataillon de la garde nationale couchés en tirailleurs. Un général arrive et, désignant du doigt les lignes ennemies :

-^ Allons, messieurs les gardes nationaux, dit-il, il faut enlever cela.

Un moment de stupeur suivit cette parole

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étrange. Le général, comprenant tout ce que sa proposition avait de singulier, prit le sage parti de se retirer. Je connais le nom de cet officier qui, . jusqu'ici, n'a pas été fort heureux. Nos gardes nationaux de retour ne manquent pas de se moquer de ces âneries.

M. de Langle, aide de camp du général Trochu, a été dangereusement blessé. Je crains malheureusement que ce ne soit pas le seul, car trois sabres ont été rapportés souillés de sang au logis du gouverneur.

Le 12® de la garde nationale a fait preuve d'une grande vigueur. Arrivé devant la maison Pozzo di Borgo, il fut accueilli par une violente fusillade; sans selaisser intimider, le bataillon prit des pierres, des pavés et construisit une barricade : une demihûure suffit à cette besogne. Les Prussiens, devant cette énergique attitude, crurent prudent de battre en retraite.

y n aide de camp du général Ducrot m'affirme un fait tellement étrange que je ne le donne que sous toutes réserves. L'ennemi, profitant d'un moment de confusion • aurait avancé une batterie jusqu'à i,5oo mètres du Mont-Valérien. Cette batterie aurait été démontée en nloins de cinq minutes.

Le fait est invraisemblable -, pourtant j'y croirais volontiers, en me rappelant qu'urr fait analogue s'est déjà produit. A Longeville-lès-Metz, le lendemain de k bataille de Borny, une batterie ennemie vint s'établir au milieu de nos lignes, et tira deux ou trois

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coups de canon qui tuèrent un colonel du génie.

Je terminerai là mon récit, car chacun de nous, grâce au retour des bataillons de guerre, est à même de connaître les détails de cette affaire glorieuse, malgré ses résultats négatifs.

Il me reste à insister sur un point délicat; je ne le ferais pas si je n'étais absolument sûr de ce que j'avance. *

Une attaque tentée au nord , sur le Bourget par exemple, aurait absolument réussi. Ce n'est pas là une allégation, mais une affirmation. Le commandant Poulizac a fait une reconnaissance et %nlevé deux Prussiens plus communicatifs que ne le sont d'habitude leurs compatriotes. Ces prisonniers ont dit textuellement : .

— Nous sommes bien heureux que l'on n'ait pas attaqué le Bourget, il n'y avait plus de troupes.

Je me'dispense de tout commentaire.

Cette bataille devait être la dernière. Aux Prussiens, était venu se joindre un ennemi plus terrible : la faim. Huit jours après ce combat, un armistice était signé. ,

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