‹ Aux avant-postes, juillet 1870-janvier 1871Chapitre 15 sur 16 · L^ BOMBARDEMENT · texte numérisé non relu

L^ BOMBARDEMENT

28 décembre.

Enfin, les Prussiens se sont décidés à nous bombarder! Suivant les uns, ils auraient cédé aux instances de leurs alliés, dans la douce espérance^ue nous allions ouvrir nos portes au premier coup de canon ; suivant d'autres , ils ont voulu fêter la Noël.

Je crois que la résolution subite prise par l'ennemi a été amenée par le froid excessif. Grâce à cette température^ en effets la terre est devenue sèche et duré au point que nos obus parviennent plus difficilement à détruire ses retranchements protecteurs. Sur les murs de nos forts, l'effet est toujours le même.

En outre, la brume épaisse qui s'étend depuis deux ou trois jours sert merveilleusement l'ennemi, car nous ne connaissons pas la position exacte de

2i6 Aux Avant-Postes

ses batteries, tandis que nos forts offrent aux pointeurs prussiens un but invariable et certain.

Le feu a commencé hier dans la nuit, et le premier obus nous a trouvés préparés. A l'activité excessive des travailleurs, à l'agitation signalée daas le camp ennemi, nos chefs se doutaient de quelque chose.

Ajoutons qu'au début du siège, les Prussiens avaient prévenu les commandants de hos Torts d'un bombardement immédiat qui n'eut pas lieu, on le sait.

Ils ont cette fois complètement négligé cette formalité, qui, je le sais^ n'est pas de règle absolue lorsqu'il s'agit de forteresses.

Ck)mme il est très-difficile, à cause de la distance qu^sépare nos forts, d'arriver à contrôler toutes les versions qui circulent parmi nos soldats^ je me borne à publier celles qui m'offrent toute garantie, négligeant absolument les autres.

C'est de Noisy-le-Grand qu'est parti'le signal du feu : une bombe ou fusée a été lancée ; une demiheure après, la canonnade était générale.

Les batteries de l'Ermitage au Raincy, — batteries que j'ai signalées à nos lecteurs il y a plus d'un mois, n'ont tiré qu'en dernier.

La raison en est simple. Le Raincy est de toutes les positions ennemies la plus rapprochée de nous, avec Gagny. Noisy et Gournay sont au contraire les points extrêmes. De là, pour les deux premières batteries, la nécessité de n'ouvrir le feu qu'au mo-

Le Bombardement 2 1 7

ment où nos pièces se trouvaient occupées, sur Noisy et Gournay : sans cela les positions exactes des pièces auraient trop facilement été reconnues.

Voici d'ailleurs les distances qu'il est essentiel de connaître :

Du Raincy à Avron 2,3oo mètres, à Rosny 4, 1 00, à Noisy 5, 100.

De Gagny à Avron 2, 5 00 mètres.

De Noisy-le-Grand à Avron 4,800 mètres, à Nogent 5,000.

De Gournay à Avron 5, 200 mètres, à Rosny et à Nogent 7,000 mètres.

Les Prussiens ne se sont arrêtés qu'à cinq heures du soir, après une canonnade de douze heures, qui n'a guère été interrompue que pendant une heure et demie.

Il est possible de porter un jugement en parfaite connaissance de cause sur cette première journée de bombardement.

L'effet a été nul, absolument nul.

Cette affirmation pourra surprendre ceux qui, jugeant l'artillerie prussienne sur ses premiers avantages,, pensaient qu'elle allait nous pulvériser; mais rien n'est plus simple que de l'établir.

D'après les observations de nos officiers d'artillerie, l'ennemi avait environ 120 à 1 3o bouches à feu, en comptant les canons de Villiers, Chennevières, le Blanc-Mesnil et les pièces de campagne qu'il avait placées en arrière du Raincy. On ne peut apprécier le nombre de coups que tous ces canons ont

^ 2i8 Aux Avànt-Postes

tirés^ mais ce nombre dépasse évidemment plusieurs milliers ; tout cela a abouti à huit ou neuf morts et cinquante à soixante blessés.

A ce compte, il faudrait aux Prussiens trois mois de bombardement pour nous jeter quatre milfe hommes à terre et pour enlever quelques pierres à nos forts.

Un officier d'artillerie, à qui je témoignais mon étonnement de ces résultats, me disait que le canon avait surtout un effet moral. Les jeunes régiments sont démoralisés par ce bruit formidable ; les anciens craignent bien plus les balles, qui,'pour faire moins de, bruit, n'en accomplissent pas moins plus de besogne.

3o décembre.

Je n'engage aucun de mes lecteurs à faire, en ce moment, une petite promenade aux environs de Paris, du moins du côté de Test, d'abord parce qu'il fait froid, et ensuite... parce qu'il fait infiniment trop chaud.

L'expression consacrée « il pjeut des obus » est ici-parfaitement justifiée : toutes ces grandes plaines couvertes de neige sont sillonnées par des projectiles. Du côté de Bobigny, tout est assez calme;

Le Bombardement 219

mais lorsque, kissant le village à sa gauche^ on prend àii moulin de la Folie la route de Metz, qui conduit à Bondy, ou le chemin qui mène à Noisy, il est indispensable de s'avancer avec précaution. L'obus s'annonce toujours par un sifflement qui se reconnaît de très-loin; avec un peu d'habitude^ même, on Juge très-bien de la direction; il ne reste alors qu'à s'étendre. La.chose est peu agréable sans doute en ce moment, mais elle est prudente.

Plusieurs officiers, en voyant un grand nombre de projectiles éclater 4 à 5oo mètres avant le fort de Rosny, ont pensé que le tir de l'ennemi était un peu court. C'est là une erreur. De l'Ermitage au fort, il y a 5^000 mètres, et c'est là une très-bonne portée pour les pièces de 24 qu'emploient les Prussiens.

L'ennemi pensait simplement que le bombardement, pouvant faire craindre au gouverneur de Paris une attaque de vive force^ de nombreuses troupes seraient massées sur les points menacés.

De là sa tactique.

Heureusement les pertes ont été, de notre côté, peu considérables. On m'assure que quatre iaaarins seulement ont été blessés au fort. Quatre mobiles atteints par des projectiles se trouvent grande rue Saint-Denis, 57.

' Un obus est tombé sur la maison occupée par le chef d'escadron de gendarmerie, prévôt de la 2^ di-vision.

Personne n'a été atteint.

' L'état-major du général d'Exéa a eu le même

bonheur : un obus a fait écrouler tout un pan de mur. Aucun officier n*a ét^ blessé.

Nos soldats s'habituent parfaitement à cette grêle importune. Volontiers, ils plaisantent les projectiles maladroits; et pourtant Noisy n*aura plus une maison, si le feu continue.

Du côté de Rosny, le feu est peut-être encore plus violent; les détonations se succèdent sans interruption. Romainville est plus tranquille, cependant quelques obus sont venus effondref les maisons de ce village.

Sur toute notre ligne est, la canonnade est générale ; les Prussiens ne doivent plus voir que de la fumée et des éclairs.

. r«'vjanvier.

Le feu a continué toute la journée, mais avec une moindre intensité : cela tient à ce que les batteries dirigées contre le plateau d'Avron ont dû être changées de place. Il ne faut donc pas croire que Tennemi , satisfait de notre évacuation^ renonce à nous bombarder. Demain matin, sans doute,' la canonnade reprendra avec une nouvelle violence.

Romainville, Noisy, Rosny et Nogent sont à cet instant les quatre objectifs de l'ennemi : il convient

, i-.iT ,-i^igaasa^aafii

lii^lM

Le Bombardement

cependant de ne pas oublier les redoutes intermédiaires : Montreuil, la Boissière, Fontenay, la Faisanderie et Gravelle, qui ont leur part dans cette effroyable distribution de projectiles.

Rosny est en partie protégé contre les batteries du Raincy et même de Gagny par le plateau d*Avron, qui se trouve à moitié routé^ et dont l'extrême altitude (t i5 mètres) rend le tir de l'ennemi très-difficile. Le projectile, pour atteindre le fort, est" obligé de franchir ce plateau à une grande hauteur, ce qui nécessite une parabole extrêmement tendue.

Même après son évacuation, le plateau d'Avron nous sera donc utile; non qu'il empêche les projectiles d'arriver — la pluie de fer qui tombe du côté de Rosny est une preuve du contraire, — mais parce qu'il rend le tir de l'ennemi plus difficile et moins juste.

Je me suis efforcé, depuis trois jours que dure le bombardement, de constater les résultats : ils sont absolument nuls, et les Prussiens se sont évidemment mépris sur les conséquences de leur furieuse canonnade.

Je ne parle pas des pertes que nous avons subies; les rapports officiels constatent qu'elles sont minimes : je nerveux examiner ici que lés dégâts causés dans nos travaux de défense par cette trombe de fer. . Au fort de Romainville, moins exposé jusqu'ici, il n'y a rien ; à Noisy et à Rosny, tous nos officiers sont persuadés, après une expérience de trois jour-»

nées de bombardement, que Tennemî n'arrivera pas, malgré ses formidables Krupp, à détruire nos murailles.

Quelques cheminées enlevées, plusieurs magasins défoncés, les casernes trouées par les obus : voilà tout. Les murs épais de meulière et les casemates ont parfaitement résisté. Quelques éclats de pierre ont bien volé çà et là, quelques buttes de terre ont été éventrées, mais il ne s*est produit aucun incident qui puisse donner des inquiétudes!

D'ailleurs, nous avons le remède à côté du mal, La panacée univers.elle qui, pour les fortifications, guérit toutes les blessures d'obus et de boulets, c'est la terre. Avec elle on peut réparer toutes les brèches, panser toutes les plaies. La poudre et le plomb manqueront depuis longtemps aux Prussiens que nous aurons encore des sacs de terre rangés sur nos créneaux.

Nos soldats commencent à s'habituer à cette canonnade ; aussi, les accidents deviendront-ils de jour en jour plus rares. \ji\ officier d'artillerie me disait, au fort de Noisy, que l'on n'est tué* dans un fort que quand on le veut bien.

Cette parole contient beaucoup de vrai : presque tous nos soldats ont été atteints un peu par leur faute : ici, ce sont des gardes nationaux qui ont négligé de se réfugier dans les casemates, là ce sont des artilleurs qui ont oublié de fermer l'épaisse porte blindée, sans se douter qu'elle allait livrer passage à un obus.

Le Bombardement

Avec l'expérience, toutes ces négligences disparaîtront, et les canons prussiens n'auront d'autre inconvénient que de troubler notre sommeil.

Je ne sais ce qui a été constaté au fort de Nogent, mais il est présumable que les résultats obtenus sont à peu près semblables.

Des indices nombreux font croire que l'ennemi songerait si peu à cesser le bombardement qu'il ferait tous les préparatifs pour attaquer le Mont- Val'érien.

Cela peut paraître surprenant à beaucoup, mais un instant de ré^exion prouvera que les Prussiens n'agissent pas à la légère en s'attaquant à la plus redoutable de nos forteresses.

A 3,600 mètres du fort se trouve un plateau peu connu des Parisiens : la Bergerie. Ce plateau est la plus formidable position des Prussiens. Pas une seule fois dans ces lettres je n'en ai parlé, car il me semblait impossible que le gouverneur de Paris ne songeât pas à cette merveilleuse position.

La chose était difficile sans doute, mais non impossible. Aujourd'hui que le plateau est armé, il n'y a plus aucun inconvénient à parler de lui. D'ailleurs, il est probable qu'avant peu il prendra lui-même la parole.

Entre le plateau de la Bergerie et le fort, il n'y a qu'une différence d'altitude de quelques mètres.

De ce point on commande :

i^ La route de Versailles à Saint-Cloud^ qui

passe par Ville-d'Avray et la butte de Picardie (distance moyenne : 3,ooo mètres).

20 La route de Montretout, qui côtoie Garches, Villeneuve, Vaucresson et Roquencourt, et qui se joint à Versailles par la route de Versailles à Marly (distance moyenne : i,8oo mètres).

30 La route de Versailles à Bougival qui passe par le château de Beauregard et la Celle-St-Cloud (distance moyenne : 3, 200 mètres).

40 La route qui va de Versailles à Meudon par Chaville (distance moyenne : 4,900 mètres).

5<ï La route qui^e Versailles se rend -à Saint- Germain, par Rocquencourt, Béchevet et Marly (distance moyenne : 5, 200 mètres).

De ce point culminant, on commande donc toutes les routes de Versailles, Enfin, on peut loger un boulet dans cette ville (5, 000 mètres). Saint-Germain se trouve à une portée possible de 7,900 met.

Au point de vue actuel de la défense, la Bergerie esta 3,600 met. du Moftt-Valérien et à 5,5oomèt, de nos remparts.

Les batteries qui peuvent de ce cpté aider à nous bombarder sont aux carrières Saint-Denis, 4,100 mètres; à Montesson, 5,400 mètres ; à la Jonchère, 4,900 naètres ; à la Celle- Sain t-Cloud, 4,900 mètres ; à Garches, 3,400 mètres, et enfin à Montretout, 3,000 mètres. Toutes ces distances prises, bien entendu, du Mont-Valérien.

Pour nous défendre et répondre à l'ennemi, nous avons le Mont-Valérien d'abord, ce géant qui à lui

Le Bombardement 22S

seul défie la tempête, la redoute du Mont-Valérien, les redoutes construites récemment et que je ne veux pas distinguer plus nettement. Nous avons encore Courbevoieet ses pièces marines, et le rempart qui certainement jpuera un rôle actif.

De ce côté donc, si l*ennemi est fort pour Tattaque^ nous sommes prêts pour la défense.

Ajoutons que les Prussiens pourraient bien trouver dans la Bergerie un plateau d'Avron ; malgré tous leurs travaux et leurs tranchées, ils seront là à découvert, tandis que les formidables murailles de granit du Mont-Valérîen défient le boulet.

5 janvier.

Les obus prussiens continuent à tomber autour de nos forts, sans que la population s'en émeuve. Il est vrai que les résultats obtenus par l'artillerie prussienne sont si minimes que cette placidité est toute naturelle.

Le bruit avait couru que Saint-Denis était menacé par les krupp. Un rapport officiel constatait que, sur le plateau de Châtillon, les Prussiens avaient fait sauter la Tour-aux-Anglaîs. Enfin, en avant du Mont-Valérien , des mou vements de troupes importants étaient signalés.

On a vu dans ces faits des préparatifs de bombardement au nord, au sud et à l'ouest. Jusqu'ici, rien ne s'est produit. \

Dès le premier jour, je constatais que les Prussiens, pour bombarder utilement tous nos forts, avaient besoin d'un matériel immense : mille à quinze rents canons Krupp pour le moins.

C'était là une réflexion dictée par le simple bon sens.

Mais depuis six à sept jours, bien des incidents se sont produits^ bien des faits m'ont été révélés, dont on peut tirer des déductions générales^ précieuses à plus d'un titre.

Tout d'abord, je crois pouvoir affirmer que le 2 1 , jour de l'attaque sur le Bourget et de la canonnade en avant de Drancy, .les batteries prussiennes du Raijicy n'étaient pas encore prêtes. Ce fait a u'ne importance réelle, à cause des conséquences qui en découleront, aussi est-il nécessaire de citer des preuves.

L'attaque du 21, on s'en souvient, a eu deux phases bien distinctes : le» matin, les troupes de Saint-Denis ont attaqué le Bourget. A partir de midi, l'action a été concentrée du côté du Drancy et en avant de Bobigny.

Notre artillerie presque seule a donné, mais des réserves importantes étaient massées en arrière. Toute la division Faron se tenait, les armes en faisceaux, depuis la route des Petits-Ponts jusqu'à la ferme du Petit-Drancy ; en avant, du côté de

Goosie

Le Bombardement 227

Groslay, dix k quinze mille hommes, parmi lesquels de nombreux bataillons de la garde nationale, attendaient \s^ signal pour marcher en avant.

De Drancy et de Bobigny à l'Ermitage^ il y a 5, 5oo mètres environ. Comment admettre^ si les Prussiens avaient leurs batteries, qu'ils aient laissé échapper cette occasio» ? Avec les trente pièces du Raincy, ils pouvaient cribler nos troupes d obus et nous mettre à terre huit ou dix mille hommes.

Ce n'est pas tout. Vers trois heures et denftie, j'ai déjà signalé ce fait, quelques obus sont arrivés sur le Drancjj, Jusque-là, pas un projectile n'était tombé de ce côté.

D'où venaient ces obus? quelques officiers d'artillerie pensaient qu'ils avaient été envoyés par des pièces postées sUr la chaussée du chemin de fer : mais ce n'était là qu'une simple hypothèse.

Je crois que l'explication est aujourd'hui bien facile.

Dès le matin du 2 1 , les Prussiens firent venir en toute hâte leurs pièces. Où se trouvaient-elles ? Je ne sais. Assez loin, en tout cas, puisque six à sept heures furent nécessaires au transport, qui a dû se faire rapidement, les Prussiens se servant, dit-on^ d'un chemin de fer américain.

Le premier jour elles ont eu à peirte le temps de tirer, mais l'ennemi sait par expérience que nous ne faisons pas nos attaques en une fois : nous tâtons le terrain le lundi, nous nous reposons le mardi, et nous attaquons le mercredi.

Les batteries du Raincy pouvaient donc servir. D'ailleurs, l'ennemi avait si mollement répondu à notre feu, et nous annoncions un effort si héroïque qu'il était vraiseniblable que nous ne nous en tiendrions pas là.

Malheureusement, la gelée vînt nous arrêter.

C'est alors que le plateau d'Avron fut bombardé et que nos forts reçurent cette grêle d'obus certainement destinés à nos soldats.

J'ai^ssez souvent observé les travaux des Prussiens pour avoir été frappé d'un fait. Il est facile, à Châtillon, à Sèvres, à Garches, sur vin^t autres points, de voir la terre fraîchement reniuée,. des épaulements, d^s cavaliers construits : nulle part je n'ai vu un canon.

Ce fait rapproché des autres ne fait-il pas bien connaître la tactique de l'ennemi ? .Partout les embrasures sont faites pour recevoir les pièces. L'artillerie est en sûreté, loin de nos obus. Quelques pièces de 4 et de 12 se trouvent en batterie suffisantes pour repousser une première attaque; mais les pièces de siège, trop peu nombreuses pour être utilement réparties partout, sont dans les parcs, d'où un chemin de fer américain les conduit à gauche ou à droite.

Cette hypothèse est confirmée par les faits, le bon sensTavait fait admettre tout d'abord. N'est-il pas^ )e le répète^ hors de doute que les Prussiens n'ont pu transporter à Paris un matériel suffisant pour nous bombarder utilement? Les cinq à six cent

Le Bombardement 229

mille kilogrammes de fer qu'ils nous ont envoyés n'ont pu écorner la meulière de nos forts : il faudrait donc dix fois, cent fois cette quantité pour réduire une de nos forteresses.

Il y a là, lorsqu'on songea la distance, aux difficultés de toute nature, une impossibilité radicale, absolue.

Demain peut-être, les Prussiens bombarderont Saint-Denis, ils attaqueront le Mont-Valérien, ou bien encore ils feront tomber 4le Châtillon une grêle de bombes et d'obus sur Issy et Vanves; mais ils ne feront pas une attaque simultanée sur trois ou même deux points, et cela pour une raison péremptoire ; ils ne le peuvent pas.

7 janvier.

Dans mon dernier article, je m'efforçais de prouver que les Prussiens n'ont qu'un nombre très-restreint de canons. Un bombardement général est impossible, disai«-je : l'ennemi pourra nous envoyer ses obus de Châtillon ou du Raincy, mais il ne saurait nous attaquer sur plus de deux points à la fois.

L'événement a vite confirmé mon dire : une vio*

2'3o Aux Avant-Postes

lente canonnade a retenti toute la journée sur notr^ ligne dû sud.

Mais avant de dire ce qui s'est pa§sé dans le jour, il est important de nous reporter à la nuit précé-* dente.

A partir de sept heures du soir, le canon a grortdé sur Nogent, Rosny et Noisy, mais il était facile de voir que le feu était beaucoup moins nourri. Les obus ne venaient plus, comme la veille, de Gagny, de Gournay et de Noi«y-le- Grand. Seule, la batterie du Raincy tirait, soutenue par les quelques^ pièces qui sont en position à Villiers.

Et encore une oreille tant soit peu exercée eût reconnu que cinq à six pièces étaient seules dirigées contre nos forts. Les coups se succédaient trèsrégulièrement de deux en deux minutes, et les détonations se confondaient presque.

Il était évident que c'étaient bien les mêmes pièces qui tiraient: jusqu'à quatre heures du matin, le feu ne cessa pas.

Quant à nos forts, ils conservaient leur impassibilité.

A ce moment, il était facile de prévoir ce qui devait se passer le lendemain : Bicétre, Montrouge, Vanves, Issy, allaient être bombardés.

, U n'était pas besoin d'être grand clerc pour devi^ nercela. Gournay, Noisy-le-Grand, Gagny se taisaient, parce que les pièces enlevées de leurs positions étaient rapidement transportées sur un autre point qui ne pouvait être qu'au sud. Autrement,

Le' Bombardement 2 3 1

c*est du Raincy que seraient partis les coups de canon. Les quelques pièces qui tiraient à Test sur nos forts n'agissaient ainsi que pour dissimuler cette manœuvre.

Tout cela est du bon sens, de la vulgaire logique.

J'avoue humblement que je m'attendais à un mouvement vivement exécuté par nos troupes ; l'occasion est si belle, me disais-je, que nous n'aurons garde de la laisser échapper.

La nuit était noire, propice à un coup de main. Trois à quatre mille hommes partant du fort de Charenton, quelques milliersde^oldats sortant sans bruit du fort d'Ivry, et se postant en avant, pouvaient amener des résultats plus considérables qu'une bataille rangée.

Si l'hypothèse que j'ai soutenue avant-hier est juste — et à ce moment elle était déjà plus que vraisemblable ; avec les faits nouveaux qui se produisent, elle ne me paraît plus discutable, — les canons prussiens étaient cette nuit même transportés de l'est au sud. Par quels points passe le chemin de fer américain construit par l'ennemi? Je ne sais, mais ce qui est bien certain, c'est qu'arrivé à Bonneuil, il faut de toute nécessité remonter au carrefour Pompadour jusqu'à la route de Gex, puis redescendre par la route no 58 jusqu'au pont de Choisy.

Une attaque bien menée en avant de Charenton avait chance de réussir. Sans doute, on est là sous le canon de Montmesly, on risque de rencontrer plus

fort que soi. Mais c'est à la guerre surtout que le proverbe est vrai : « Qui ne risque rien n'a rien, » D'ailleurs, si nous ne pouvons nous risquer à 3,000 mètres de nos forts, que parlons-nous de trouée? .

De Choisy, le chemin est tout tracé : il faut passer par la route no 67 qui aboutit à la route d'Antibes, laisser Thiais derrière soi, parcourir Chevilly pour atteindre Châtillon par Bourg- la-Reine et Fontenay.

Dans ce long trajet, il y a un point où nous aurions encore pu risquer un hardi coup de main, ' c'est en avant du moulin Saquet et du moulin d'Argent-Blanc.

Sans doute, pour de semblables entreprises, il ne faut pas des sonneries de clairons qui avertissent l'ennemi deux heures à l'avance, pas de sacs, de bâtons de tentes : le flingot et les cartouches, voilà tout. Comment donc faisaient nos zouaves lorsqu'ils luttaient contre les Arabes? Quoi! dans le désert, là oti pas un arbre, pas un monticule ne pouvait dissimuler notre marche, nous avons pu surprendre des hommes à demi sauvages, habiles à percevoir le moindre son, à flairer la moindre embuscade, et ici^ à Paris, où tout est hauteurs et forêts, nous ne parviendrions pas une seule fois à prendre en défaut des Prussiens que nous considérions comme des naïfs, des buveurs de bière, des mangeurs de choucroute !

Mais, dira-t-on, l'expédition pouvait ne pas réussir. En admettant que l'ennemi n'ait qu'un nombre

Le Bombardement 2 33

très-restreint de canons, il peut en avoir assez pour former deux parcs, l'un au sud, l'autre au nord. De la sorte, il menacerait deux points à la fois, et gagnerait un temps précieux, en n'ayant à faire au maximum que la moitié de la circonférence au lieu de la totalité.

Cette opinion est très-soutenable. Pour moi, je crois, d'après les preuves que j'ai citées et le silence subit des batteries de Gournay, Noisy-le-Grand et Gagny, la première hypothèse beaucoup plus vraisemblable.

En tout cas, ces deux suppositions sont bien évidemment les seules qui puissent être admises.

Dans le second cas, l'expédition aurait échoué. Il aurait fallu recommencer demain, après-demain, tous les jours, jusqu'au moment où l'on aurait rencontré le succès.

Que risque-t-on à tenter de telles entreprises? La retraite est assurée par nos forts; l'ennemi ne peut songer à nous poursuivre. D'ailleurs, en" semblable circonstance, tout l'avantage est, la nuit, aux assaillants. Rappelons-nous les alertes que nous avons eues depuis trois mois en avant de Cachàn et de Villejuif. Les coups.de fusil pétillaient à droite, à gauche, partout : les mobiles juraient leurs grands dieux « qu'il y en avait au moins dix mille. » La vérité bien vraie, c'est qu'une centaine de Prussiens au plus s'étaient avancés. .

Les troupes se forment vite à semblable jeu ; là oU il y a des conscrits, dans quinze jours nous au-

2*34 ^WA* Avant'Postes

rions de vieux soldats. Pour Texpérience, une nuit vaut vingt jours.

Inavoué humblement ne pas comprendre un mot à tout ce qui se passe. Je ne rencontre que des gens,, militaires ou non, qui « ont un plan. » Il y en a même qui en ont plusieurs. Avoir un plan est en ce moment tout ce qu'il y a de mieux porté.. Dans les soirées — au thé — on prie le monsieur à cravate blanche d'exposer son plan, et comme le monsieur a l'air d'un notaire, on l'écoute avec d'autant plus d'attention.

— Pensez donc I si dans ses cartons il avait trouvé le fameux pli du général Troclui !

Que j'aimerais mieux un chef tout franc et tout rond qui viendrait nous dire :

Je n'ai pas de plan; je ne veux pas en avoir. D'ailleurs, je ne le peux pas. D'après ce que fera Tennemi demain, je saurais ce que j'ai à faire. Livrerais-je bataille tel jour ? Je vous le dirais le lendemain; maïs la veille, je ne le pourrais. Quand je verrais les Prussiens aller à droite, j'irais à gauche. Avant-hier, ils bombardaient Noisy ; peut-être aurais-je jeté cinquante mille hommes sur Châtillon. Aujourd'hui, ils nous attaquent de ce côté; peutêtre bien irais-je leur rendre visite au Raincy. Mais, huit jours à l'avance^ assembler un conseil de guerre pour discuter sur quel point on doit feire la trouée... merci. Il me faudrait d'abord savoir quels obstacles m'attendent à 5oo mètres de nos avant-postes. Réussirais-je ? Je ne sais; mais, eh

Le Bombardement 235

tout cas, j'essaierai chaque fois que l'occasion s*en présentera.

C'est là la vraie, la seule guerre. Que diriezvous, en escrime^ d'un tireur qui, avant de croiser le fer et de connaître le jeu de son adversaire, se dirait : Je porterais tel oix tel coup?

Vous penseriez que, sous peine d'être embroché, le susdit monsieur a grand besoin d'aller trouver un maître d'armes pour apprendre qu'on doit profiter de toutes les fautes de son adversaire, Éaire de feintes attaques, jusqu'au moment où il y a de la place pour passer.

Une armée se dirige comme une épée. Nous avions deux beaux dégagements à porter à l'ennemi : cette nuit, en tâchant de surprendre son artillerie en route; aujourd'hui, en nous jetant à l'est sur lès points forcément dégarjiis.

Nous ne l'avons pas fait, hélas I

Du moins, nos fwts ont fortement gêné l'ennemi, tirant sans relâche sur les routes qui, de Gagny, Gournay, Noisy-le-Grand, conduisent à Châtillon ? Hélas î non, pas un coup de canon du côté du sud : la nuit s'écoule silencieuse et morne.

Il était pourtant logique d'inquiéter l'ennemi, sinon par des troupes, au moins par le canon de nos forts. De Charenton à ce carrefour Pompadour il y a 3^5oo mètres, du Moulin-Saquet à la route n<^67 (qui conduit de Choisy à Ch^villy) 2,5oo- Enfin^ les Hautes- Bruyères, Montrouge, Issy, Vanves, Arcueil, tous nos forts, toutes nos redoutes pou-

vaient tirer à la fois, paralysant l'établissement toujours si difficile de batteries. Nous avons préféré nous taire et attendre le premier coup de canon de l'ennemi.

Il s'est fait entendre à sept heures du matin.

Je me suis appliqué à relever aussi exactemenf que possible les positions des batteries ennemies. Autant que j'ai pu voir, car ce travail est loin d'être facile, les principales se trouvent à Fontenay, ChâtiUon, Clamart et Meudon.

• Les pièces prussiennes sont placées, à Châtillon, sur deux points différents : les unes, au sommet du plateau , menacent directement Montrouge, Bicétre, les Hautes-Bruyères et la redoute d'Arcueil. Elles sont soutenues par la batterie qui se trouve en arrière, à Fontenay. . ,

Les autres pièces sont sur le versant à droite (par rapport à nous), elles tirent sur Vanves et Issy.

A Clamart, au sommet du coteau, il y a une maison blanche; à la gauche de cette maison, les Prussiens ont établi une batterie qui appuie, sur Issy et Vanves, le feu de Châtillon.

Au château de Meudon, trois batteries : l'une, à la gauche, tire sur nos deux forts; à la droite, deux batteries, dont une à deux étages. Ces dernières pièces menacent Billancourt, le Point-du-Jour et Auteuil.

Notre feu a d'abgrd été un peu hésitant ; pourtant nous devions connaître la position de l'ennemi, car, depuis trois mois, nous avons jour par jour

Le Bombardement 237

assisté à ses travaux. Vanves, le premier, a répondu aux Prussiens. Il est vrai que de tous nos forts celui-là est le plus rapproché. Montrouge a suivi et, vers les dix heures, la canonnade est devenue générale.

Toutes nos forteresses étaient noyées dans une brume épaisse, encore augmentée par la fumée des canons. On ne voyait que la lumière et la flamme .

Jamais, en revanche, semblable bruit n'a frappé des oreilles humaines. Ivry, Bicétre, Montrouge; Vanves, Issy, les Hautes-Bruyères, Arcueil, de •notre côté; Fontenay, Châtillon, Clamart, Meudon, chez l'ennemi, tout tirait. Jusqu'à la nuit, cette ' fantastique canonnade a duré.

Vers midi, les canons des remparts ont pris part à la fête : du bastion d'Auteuil au bastion 7 5 environ, les remparts envoient leurs projectiles à l'ennemi. Le bastion 66, qui fait 'l'angle à la Seine, s'est fait distinguer par son acharnement. Cette persistance était sans doute désagréable aux Prussiens, car ils se sont un moment acharnés après ce bastion. Les obus pleuvaient comme grêle. Us n'ont d'ailleurs fait aucun mal.

La route qui d'Auteuil conduit au Point-du Jour offrait un curieux spectacle : plus de sept à huit cents personnes se présentaient, interrogeant, courant. Au moindre coup de canon, chacun se précipitait à plat ventre. S'il n'y avait pas eu des femmes, on aurait cru voir des sénateurs ou des minhtres de l'Empire,

A côté de moi, un gros bonhomme, tout effaré, trottinait avec ses petites jambes courtes sur la glace. Malheureusement, il perd Téquilibre etrotile à terre. Un gavroche s'élance :

— Pardon, mon bourgeois, mais c'est pas comme ça qu'on fait l'étalage. Je vas vous donner une leçon de fauteuil d'orchestre, ça ne coûte que deux. sous.

Et de riref

Si cet excellent M. de Bftmark a l'heureuse idée de continuer le bombardement, avant trois jours le Point-du-Jour aura remplacé Longchamp. On y criera : Des cigares et du feu I

Pourtant, il tombe des obus, des vrais, pas en sucre comme le soutient une petite dame qui veut absolilment courir après : il en pleut rue Boileau, à Sainte-Périne, sur l'aqueduc du chemin de fer, dans la Seine. N'importe, personne ne s'en va : le soir seutement, on s'en retourne à regret, ,'se promettant de revenir, et se disant :

— Je me suis joliment amusé

i5 Janvier.

Nous sommes un peuple étrange : nous avons tous les enthousiasmes et toutes les ardeurs, mais la mémoire nous manque.

Le Bombardement 239

Nous ne savons pa^ haïr !

A tous ces crimes odieux, faut-il donc accorder l'oubli ? Jetterons- nous le voile sur ce passé sinistre, et la nation, tout occupée à panser ses plaies, reprendra-t-elle sa vie pail^ble ?

Gela est impossible.

Nous n'avons pas le droit de faire le silence et l'ombre à notre gré. Au-dessus des rois et des peuples, plus , puissante que les armées, il y a l'histoire.

Un roitelet peut bien nuitamment voler^ une couronne impériale, mais Téternelle justice veille, et un Ijour vient oti elle inscrit ce mot i filou, sur le front couronné.

D'ailleurs, ce n'est pas la justice seule qui nous ordonne de ne pas oublier, c'est l'intérêt.

Les Allemands le disent hautement et ils ne se trompent pas, c'est une guerre d'extermination qui est engagée.

Nous leur offririons maintenant l'Alsace et la Lorraine, nous leur donnerions la Champagne, Paris même, qu'ils refuseraient.

Car ils savent bien que tant qu'il restera un sol français, quelque minime qu'il soit, il y aura pour eux danger de mort.

Si nous parvenons à les repousser demain, ils attendront pour reprendre leur œuvre 4'extermination que nous soyons endormis.

Donc, il nous faut veiller sans cesse, et nous sou* venir.

Au delà du présent, il y a l'avenir : à côté du père qui succombe, le fils qui venge.

C'est pour Tavenir, c'est pour nos fils qu'il nous faut remonter ce fleuve de sang, enregistrer, une à une toutes ces infamies, ces trahisons.

Les peuples ont leurs livres d'or oti sont inscrites les héroïques prouesses : il faut que l'Allemagne ait son livre rouge.

Sur chaque feuillet, nous écrirons l'histoire de cette guerre déloyale.

Pas d'ornementSj pas de phrases, pas de style : rien que des faits indiscutables.

Il ne faut rien transcrire de ce qui est douteux^ rien omettre de ce qui est vrai.

Au point de vue stupidede la gloire, 11 est beau d'avoir pris des villes, gagné des batailles, tué des milliers d'hommes.

Mais, sur ce fleuve de sang où les cadavres s'enfoncent et disparaissent, l'enfant surnage. Comme Moïse, le berceau flotte sur ces vagues dont la crête est rouge.

Alors, on n'est plus Guillaume le victorieux, devant qui les peuples se prosternent et se courbent : on s'appelle l'assassin.

Entre la France et l'Allemagne, il ne faut plus seulement une frontière : il faut une barrière.

Un livre peut parfois être une digue.

Peu à peu les rancunes s'effacent, la haine s'amoindrit ; les faits deviennent de moins en moms précis, leur souvenir même s'efface.

Le Bombardement ?4i

Il ne reste plus qu'une sorte d'antipathie vague, instinctive que les philosophes traitent d'absurde.

Le livre reste.

Peu lui importe le temps, il ne pardonne pas. Il montre toujours la jeune fille éventi^e par la bombe, Tenfant assassiné dans son sommeil.

Il reste insensible à toutes les avances ; il est implacable.

Balles explosibles, trahisons, hôpitaux criblés, prisonniers lâchement fusiljés, vols, il n'oublie rien.

Il appelle hautement les uns'meurtriers, les autres filous. Il parle du cachemire volé comme du soldat assassiné. •

Un tel livre n'est pas l'œuvre d'un homme, mais de tous.

Il faut que chacun de nous dise ce qu'il sait, ra^ conte ce qu'il a vu.

Le soldat qui ramasse une balle explosible l'apportera : l'infirmier dont le drapeau à la croix roi^e a été traîtreusement percé par la mitraille viendra témoigner de l'infamie de ces hommes qui tirent sur les ambulances et massacrent les blessés.

Personne ne doutera des faits annoncés, car ils doivent être examinés soigneusement par une commission composée de telle soîte que l'incrédulité soit impossible.

En face de toutes ces infamies, il faut mettre tout ce qui est honorable. Tous ceux qui dans Paris se

sont élevés par rintelligence, le talent, l'honnêteté, vérifieront les faits, signeront les procès-verbaux.

Ce livre ne sera pas l'histoire de la guerre, il en sera la morale.

Dans les campagnes, le maître d'école fera épeler aux enfants tous ces sombres récits, et avec la force naîtront dans tous ces cœurs la haine et la soif de la vengeance.

Si nos murs s écroulent sur nos têtes, si nous succombons, si le passé enfin est à ces bête& fauves, nous aurons une consolation suprême — la seule que nous demandions : nous serons vengés.

ChKAPlTRE XI

Page 1