M, JOSEPH TASSÉ, M.P
PRONONCÉ A LA CONVENTION FRANCO-CANADIENNE DU MASSACHUSETTS, TENUE A LOWELI, LE 4 OCTOBRE 1882.
MEspAuEs ET MESSIEURS,
Un homme qui a étudié notre race avec l'amour d’un patriote et la profondeur d’un philosophe—j'ai nommé M. Rameau, un nom cher aux Canadiens--nous conseillait, il y a quelques années, un échange plus fréquent de relations entre la province de Québec et les nombreuses colonies sorties de son sein afin d'établir un lien général entre tous les groupes français de l'Amérique du Nord. C’est ce sentiment qui vous a sans doute inspirés en nous invitant à prendre part à votre fête, aux délibérations de votre Convention, et c’est au même sentiment que nous avons opéi en venant saluer une partie de la famille canadienne du Massachusetts.
Il y a quelques années, vous veniez serrer la main À vos compatriotes de Québec et de Montréal; vous veniez entonner avec eux l’alleluia national et respirer les brises embaumées de la patrie, au grand jour de la Saint-Jean-Baptiste. A notre tour, nous venons vous dire au nom du pays natal, au nom de ce cher Canada que vous n'avez pas oublié, que nous sommes heureux de
retrouver ici des amis el des frères, restés fidèles aux traditions qui sont notre propriété et notre gloire c:mmunes.
L'idée seule de cette Convention est bien. de nature à vous mériter nos sympathies les plus vives. Pourquoi vous êtes-vous réunis avec tant d’empressement de tous les points du Massachusetts ? Pour traiter des meilleurs moyens à prendre pour conserver votre individualité, votre physionomie propre, tout ce qui fait que vous êtes quelque chose à part—ce quelque chose qui a tant scandalisé le colonel Wright—dans ce grand tout qui constitue les Etats-Unis.
C’est un problème bien difficile, bien audacieux, que celui que vous entreprenez de résoudre. De toutes les grandes choses accomplies par la république, l'assimilation des différentes races qui sont venues s’y grouper me semble l’une des plus étonnantese En effet, les races les plus fortes, les mieux trempées n’ont pu résister à l’action énergique de ce puissant creuset. De tant d'éléments disparates on est parvenu à fondre une nouvelie et imposante nationalité pariant une même langue—celte langue anglaise qui menace d’envahir le globe—; coulée dans un moule qui se rapproche de plus en plus de l’uniformité ; —une nationalité, dis-je, que tout bon Américain croit être la première du monde,
Seuls ou à peu près seuls, vous voulez conserver votre individualité, seuls ou à peu près seuls vous voulez résister à cette absorption, seuls ou à peu près seuls vous voulez rester ce qu’étaient ves pères, ce que sont vos frères du Canada. Comme le lierre qui s’enlace autour des arbres les plus vigoureux sans être étouffé par eux et tout en conservant son vert feuillage, vous voulez vous appuyer sur le tronc puissant de la république, sans perdre ni votre sève ni votre caractère propre. Je le répète, c’est un problème difficile, audacieux, que celui qui fait l'objet de vos méditations et de vos efforts. Il nous importe tout autant qu’à vous et nous en suivons les diverses phases avec un intérôt qui ne saurait se ralentir, L'avenir seul le résoudra, mais cet avenir vous pouvez le faire Ge que vous voudrez qu'il soit,
Au Canada, le mème problème a été posé à notre race le jour où le sort des armes la fit passer, après la lutte la plus héroique, sous une domination étrangère. Pour tout esprit superficiel la solution ne faisait pas doute. Nous devions être absorbés par le flot britannique; au premier orage l’arbre planté par Champlain et arrosé du sang de nos martyrs et de nos héros, devait disparaître pour ne plus relever la tête.
Plus d’un siècle a passé depuis—siècle de luttes, de sacrifices, d'efforts sans nom. Avons nous été écrasés, anéantis ? Avons-nous disparu de Ja surface de ce continent où nos ancêtres avaient les premiers promené le drapeau de la civihsation ? Certes non. Nous vivons encore. Nous vivons de la vie forte des peuples libres. Nous vivons de la vie d’un peuple fier de son passé, sûr du présent et confiant dans l'avenir. Il est des étoiles qui ne pâlissent pas, la nôtre est de ce nombre. l'arbre national est non seulement debout, mais il est plus fort, plus puissant que jamais. Bien loin d’ébranler ses racines, la tempête les a raffermies, Aujourd’hui elles plongent sur toute l'étendue du Canada ; bien plus, on peut les retrouver en maints endroits, depuis les côtes du Maire jusqu’à l'Orégon. Si j'en juge par cette imposante mauifestation, elles ont mème conservé toute leur fraicheur au milieu des usines fumeuses de la Nouvelle-Angleterre. Oui, la fumée qui s'échappe de vos manufactures peut obscurcir l’atmosphère qui vous environne, mais elle n’a pu encore étouffer ni votre intelligence ni votre flamme patriotique.
Voulez-vous une réponse plus précise. Interrogez notre dernier recensement. Il vous dira que la province de Québec seule ce boulevard de notre race—renferme plus de 1,070,006 Canadivas restés plus véritablement français que les Français enxmêmes. Interrogez le dernier recensement, et il vous dira qu’il y a plus de 102,000 Canadiens-français dans la province d’Ontario— dont la force d'expansion étonne à bon droit tous ceux quisuivent leur développement. Interrogez le dernier recensement, et il vous dira qu’il y a dans Manitoba et les territoires du Nord-Ouest plus
de 12,000 Canadient français —le noyau d’une colonie pleine
d'avenir. Interrogez le dernier recensement, et il vous dira que la race acadienne—cette noble race chantée par limmortel Longfellow—dont la résurrection merveilleuse a déjoué les calculs de ses persécuteurs, compte aujourd’hui plus de 108,000 habitants. Si à tout cela vous ajoutez plusieurs centaines de mille Canadiens dispersés aux Etats Unis, vous arrivez au chiffre étonnant de plus de 1,600,000 Canadiens-français—la descendance de 60,000 braves—qui n’ont cessé de porter haut dans leurs cœurs l'amour de la France et de ses meilleures traditions. Vous arrivez, dis je, au résultat l: plus extraordinaire qui se soit produit dans l’histoire des peuples, car aucune race ne s’est encore développée par sa seule force naturelle avec une rapidité aussi prodigieuse.
Qui nous a sauvés? Quel a été le signe de notre salut? La croix, que Jacques-Cartier planta sur les hauteurs de Québec, et que nous n'avons cessé d’entourer de notre respect, La croix que nous voyons briller aujourd’hui sur tant d’églises, sur tant de monuments, sur nos grandes routes, sur le faîte de nos plus hautes montagnes, comme le glorieux symbole de notre civilisation chrétienne. La croix, pour laquelle des centaines de nos jeunes gens sont allés se battre il y a quelques années, renouvelant ainsi la glorieuse légende des croisades. La croix, au pied de laquelle
vous vous êtes agenouillés hier pour faire bénir vos délibérations ;
la croix, qui a protégé votre berceau et qui ombragera votre tombe. Oui, c’est la croix qui nous a sauvés comme peuple après avoir sauvé le monde. Elle a enseigné à notre population ces grands principes de moralité et d'honnêteté, qui portent avec eux les plus fécondes semences. Elle lui a enseigné le culte des vertus domestiques—le respect des lois de la famille, qui sont l’une des bases fondamentales de toute sociéié bien organisée. C’est pour avoir violé ces lois saintes que les descendants des puritains s’éteignent rapidement autour de vous, de même qu'en les respectant vous avez pu accomplir comme jamais peuple ne l’a fait les paroles du commandement divin: ‘ Croissez et multipliez-vous.”
La croix nous a groupés autour du clergé qui est devenu l'instrumeut du salut, Et uotre clergé a élé pour nous plus que