‹ Aux Canadiens-français notre drapeauChapitre 4 sur 4 · NOTRE BANNIÈRE DE CARILLON · texte numérisé non relu

NOTRE BANNIÈRE DE CARILLON

c’est-à-dire, son champ bleu et ses quatre fleurs de lis blanches.

Pourquoi notre bannière de Carillon ? — Parce que la bataille de Carillon est la seule qui soit restée légendaire parmi le peuple, à cause peut-être de la part brillante que nos pères y ont prise, “rivalisant d’ardeur, dit un historien étranger, avec les vieilles compagnies de France.” On

racontait jadis que la Vierge était apparue dans la bataille, et que les balles des Anglais allaient se perdre dans les plis de sa robe.

Notre bannière de Carillon, parce que — rapporté de Carillon, après la bataille, par le Père Berey, aumônier des troupes, alors que nos pères durent retourner à la culture de leurs terres; suspendue à la voûte de l’église des Récollets, à Québec; sauvée providentiellement de l’incendie qui détruisit cette église en 1796; conservée par le Frère Louis, dernier survivant des Récollets au Canada; remise par lui, en 1847, à M. L.-G. Baillargé, et aujourd’hui gardée précieusement dans la voûte des archives de l’Université Laval, à Québec — cette bannière est le seul souvenir que nous ayons des glorieux combats du passé.

Notre bannière de Carillon, parce qu’elle a été chantée et immortalisée par le plus aimé de nos poètes :

Quand tu passes ainsi comme un rayon de flamme,

Ton aspect vénéré fait briller dans notre âme Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux.

Leurs grands jours de combat, leurs immortels faits d’armes, Leurs efforts surhumains, leurs malheurs et leurs larmes, Dans un rêve entrevus, passent devant nos yeux.

O radieux débris d’une grande épopée !

Héroïque bannière au naufrage échappée !

Tu restes sur nos bords comme un témoin vivant Des glorieux exploits d’une race guerrière,

Et sur les jours passés répandant ta lumière,

Tu viens rendre à. son nom un hommage éclatant

IQ

Ah ! bientôt puissions-nous, ô drapeau de nos pères ! Voir tous les Canadiens, unis comme des frères, Comme au jour du combat se serrer près de toi ! Puisse des souvenirs la tradition sainte,

En régnant sur leur cœur, garder de toute atteinte Et leur langue et leur foi !

(Crémazie)

Notre bannière de Carillon, parce qu’un drapeau qui porte avec soi quelque grand et glorieux souvenir, est plus propre qu’un autre à susciter des prodiges de valeur et de dévouement. Quand viendra l’heure du danger, si l’avenir nous réserve des dangers, la jeunesse militaire, regardant son drapeau et se rappelant la victoire qu’il symbolise, se dira dans un frémissement d’enthousiasme:

Où le père a passé passera bien l’enfant.

Notre bannière de Carillon enfin, parce qu’il n’v pas un Canadien qui refusera de l’accepter, tandis que pour tout autre drapeau, il pourra y avoir de nombreuses abstentions

Or, notre bannière de Carillon porte d’un côté les armes de la maison de France, et de l’autre l’image de la Vierge. Par quoi les remplacerons-nous ?

Si nous consultons encore une fois le NOUVEAU LAROUSSE ILLUSTRÉ, nous y trouverons un renseignement qui va nous servir. Le voici:

A l’époque de la guerre de cent ans, les Bourguignons, alliés des Anglais, prirent la croix rouge de Saint- André; les Armagnacs, représentant le parti national français, la croix blanche. Cette dernière fut adoptée par Charles VII, qui traversa d’une croix blanche l’ancienne bannière des Ducs de France, d’azur au semis de fleurs de lis d’or. Ce grand étandard royal fut celui des francs-archers de Charles VII, et il se retrouve chez les gardes françaises de Louis XV, le premier régiment de France. Cette croix blanche devint, au XVIIIe siècle, comme la marque française quelle que fût du reste la couleur du champ du drapeau qui variait avec les provinces qui fournissaient le contingent ou donnaient le nom au régiment.

Eh bien, cette croix blanche que les nationaux français mirent sur leur étendard aux jours les plus critiques de la France, alors que presque tout entière elle était sous le joug de l’étranger; cette croix blanche qui date du temps où parut Jeanne d’Arc, et qui vit le relèvement de la France par les victoires de la grande Libératrice; cette croix blanche qui était incontestablement la marque française d’un drapeau à l’époque où nous fûmes séparés de la mère patrie; cette croix blanche, par conséquent, que nos pères ont connue et qui ornait les drapeaux que le chevalier de Lévis fit disparaître dans les flammes pour les sauver de l’humiliation; cette antique croix blanche, mettons-la sur notre bannière de Carillon.

Les Anglais d’Ontario ont bien mis sur leur écusson la croix rouge de Saint-Georges, en souvenir de la vieille Angleterre.

Par la croix blanche sur notre bannière de Carillon, nous aurons un drapeau qui nous reliera à la France de nos pères, et en même temps portera dans ses plis un reflet de gloire nationale. Ce sera un drapeau vraiment canadien-français, au sens où nous sommes Canadiensfrançais.

L’essai de ce drapeau a été fait: on l’a trouvé d’une grande beauté. La croix blanche surtout, qui se détache brillamment sur le fond azuré et mouvant du drapeau, présente un éclat dont l’effet ne peut être surpassé. Dans sa virginale splendeur, c’est bien le drapeau qui convient à une jeune nation.

Heureuse notre jeunesse, lorsqu’il lui sera donné de contempler dans nos fêtes un drapeau auquel elle pourra associer toutes les grandes actions qu’elle étudie dans notre histoire. Comme il lui deviendra cher, ce drapeau, et comme il lui semblera s’irradier de glorieux reflets.

Et nous, quand nous l’aurons déployé dans la célébration de notre Saint-Jean-Baptiste, nous pourrons alors convier à cette grande fête de famille les mânes de nos ancêtres; car ce drapeau, elles le reconnaîtront, et avec nous elles le salueront, heureuses du pieux souvenir de leur postérité.

Plusieurs désirent que l’image du Sacré-Cœur soit placée sur notre drapeau national. Mais il ne faut pas

ignorer que ce drapeau, une fois adopté, devra servir dans bien des circonstances moins dignes que la célébration de nos fêtes patriotiques. Le respect dû à un emblème si saint n’en souffrira-t-il pas ? C’est une question qu’il convient de laisser au jugement de nos évêques. S’ils approuvent le projet, pourquoi tous ne s’empresseraient-ils pas de mettre ce brillant emblème du divin Cœur au centre de la croix blanche ? Le drapeau n’en sera que plus canadien.

Quelques-uns regretteront peut-être de ne pas voir le castor et la feuille d’érable. Mais que l’on veuille bien remarquer que ces emblèmes ne sont plus les emblèmes exclusifs des Canadiens-français. Ils sont avant tout les emblèmes du Canada ; voilà pourquoi, les Canadiensanglais et autres les réclament aujourd’hui, et à bon droit. Lorsque nous étions seuls Canadiens, c’était autre chose. En outre, ces emblèmes peuvent fort bien figurer sur un écusson, mais ne conviennent guère à un drapeau.

La fleur de lis (plus correctement fleurdelys ) n’est pas une fleur et ne l’a jamais été. C’est, un ornement très ancien dont l’origine fut, selon toute probabilité, la représentation d’un fer de lance.

Concluons.

L’on a dit que l’avenir est aux races qui se souviennent. Or, notre bannière de Carillon traversée de la croix blanche des drapeaux de Lévis, voilà le drapeau dont l’aspect fera

briller dans notre âme Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux.

Aux Canadiens-français de dire s’ils le veulent accepter, ou s’ils en peuvent désirer un plus beau, et surtout plus riche de souvenirs et plus rayonnant de gloire.

A l’œuvre donc pour le 24 juin prochain, et que ce jour devienne une date dans notre histoire par l’appari-

tion de notre DRAPEAU NATIONAL.

Imp. La Tribune, St-Hyacinthe.

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