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NOUS SOMMES ENFANTS DE LA FRANCE

Autrefois nous étions Canadiens, puis nous nous sommes appelés Canadiens-français ; maintenant, on dirait que nous sommes en train de devenir Français.

Dans le bon vieux temps, nous étions simplement Canadiens, comme nous le rappelle ce couplet d’un de nos chants populaires :

Un Canadien errant,

Banni de ses foyers,

Parcourait en pleurant Des pays étrangers.

De même ces vers de Crémazie :

Ah ! bientôt puissions-nous, ô drapeau de nos pères !

Voir tous les Canadiens unis comme des frères, etc.

Nous nous nommions Canadiens alors, parce que nous considérions le Canada comme notre patrie, à nous et à nous seuls ; patrie d’autant plus chère que nous l’avions acquise et conservée par tant de travail, de luttes et même de sang : sang versé pour repousser l’envahisseur, sang versé pour la revendication de nos libertés.

Les survenus ne nous paraissaient encore que des étrangers au milieu de nous : ce n’étaient pas des Canadiens. De fait, les Anglais établis au pays ont longtemps regardé l’Angleterre comme leur patrie, leur Home ; c’est le mot qu’ils employaient pour désigner l’Angleterre. Pour nous, à aucune époque de notre histoire, pas même sous la domination française — car alors on distinguait déjà entre Canadiens et Français — nous n’avons considéré la France comme notre patrie, notre chez nous .

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Vint le temps où il nous fallut partager notre nom de Canadiens avec des compatriotes d’une autre origine. Nous avons dû alors nous appeler Canadiens-français, comme d’autres sont appelés Canadiens-anglais. Mais ce qualificatif do, français ajouté à notre nom, et plus encore peut-être l’introduction du drapeau de la France en ce pays, et son adoption ou quasi-adoption comme drapeau national, ont eu pour effet de fausser notre patriotisme.

Qui dit patriotisme dit amour de la patrie. Si le Canada est notre patrie, qu’avons-nous à crier Vive la France ? à chanter Nous sommes enfants de la France ? à arborer en toute occasion le drapeau de la France, prêts que nous sommes à verser notre sang pour en défendre l’honneur ?

S’il nous faut faire refluer notre patriotisme jusqu’au pays natal de nos ancêtres canadiens, c’est Vive la Normandie, Vive le Poitou , qu’il conviendrait de dire plutôt.

J’aime à revoir ma Normandie,

C’est le pays qui m’a donné le jour, etc.

Voilà du moins ce qu’on chantait autrefois, et ce qu’on chante peut-être encore dans plusieurs de nos familles canadiennes.

Nos patriotes de *37 ont-ils jamais crié Vive la France ? ont- ils chanté Nous sommes enfants de la France ? ont-ils même jamais songé à arborer le drapeau de la France? Pas le moins du monde. La patrie canadienne seule remplissait leur âme.

Le spectacle est curieux aujourd’hui. Il y a des nôtres dont tout le patriotisme consiste, pour ainsi dire, à prendre la patrie, et à la déposer comme un hommage aux pieds de la France, avec force compliments.

Ecoutez, il s’agit de nos Canadiens :

Français par la lang'ue, Français par les mœurs, Français par le tempérament, et surtout Français parle cœur .. Existe-t-il un homme sur la face du globe qui ait eu le bonheur et l'honneur de naître Français et qui n’ait pas été fier de conserver ce titre toute sa vie ?. . . . Nous sommes restés Français parce que nous sommes fiers d’être Français : on ne renonce pas à ce titre-là. ... Nos pères sont morts pour toi (la France), nous sommes tes enfants, et nous voulons mourir tes enfants. ... Deux millions de patriotes (les Canadiens) parlant le Français, s’appelant des Français. .Son drapeau sera notre drapeau. . C’est la France qui passe ; est-elle monarchique ? est-elle républicaine ? qu’est-ce que cela nous fait ? C’est notre mère, à genoux ! (Au banquet de la Saint-Jean-Baptiste, à Québec, le 27 juin 1884.)

Inutile de relever les faussetés contenues dans ces quelques paroles : elles sautent aux yeux de tout le monde. Disons seulement que la France — nous entendons la France d’aujourd’hui — n’est pas notre mère. . Elle n’est guère même notre sœur: elle peut passer sans que nous soyons obligés de nous mettre à genoux.

La France d’autrefois elle-même n’est pas notre mère (c’est l’aïeule), à moins que nous voulions refuser ce titre à la patrie qui nous a vus naître, qui renferme les ossements de nos pères, et qui nous recevra nous- mêmes un jour dans son sein.

Que gagnerons-nous à dire ou à chanter : Nous sommes tes enfants, ô France ! Nous sommes enfants de la France ?

Nous gagnerons peut-être à passer pour des étrangers dans ce pays de nos pères.

Enfants de îa France ?

Sommes-nous donc des exilés sur les rives du Saint- Laurent, comme l’étaient autrefois sur les bords du fleuve de Babyîone ces Juifs de la captivité que l’Histoire nous représente suspendant leurs harpes aux branches des saules, et disant, les yeux tournés vers leur lointaine patrie : Comment pouvons-nous chanter des cantiques de joie sur îa terre étrangère ?

Enfants de îa France ?

Mais nos patriotes exilés aux Bermudes; ceux, plus malheureux encore, transportés au delà des mers, dans la lointaine Australie, vers quelle contrée de la terre, dans leurs longs jours de souffrance et d’ennui, tournaient-ils leurs pensées et leur cœur, si ce n’est vers le paisible village de nos campagnes canadiennes où parents et amis pleuraient leur absence et faisaient des vœux pour leur retour ? Que leur importait la France ?

Comme nos pères donc, nous sommes Canadiens : on ne renonce pas à ce titre-là. Et lorsqu’il s’agit de nous distinguer de nos compatriotes d’une autre origine, nous sommes Canadiens-français, oui, mais français d’une France déjà lointaine dans l’Histoire ; Canadiens-français, mais français de la France du Grand siècle.

Les provinces du nord-ouest de la France, mais surtout la Normandie et le Poitou, furent le berceau de notre race. La Vendée — que nous rappelle encore un de

nos chants populaire : M'en revenant de la Vendée , etc. — la Vendée était partie intégrante du Poitou. Voilà notre filiation avec la France d’autrefois.

Par le traité de Paris, nous sommes devenus les sujets du roi d’Angleterre, sans que nous ayons jamais cessé pour cela d’aimer la France. Bien loin de là, chacun sait quel souvenir attendri et sympathique elle a toujours eu dans le cœur du peuple canadien. C’est notre amour admiratif de la France qui nous a toujours fait donner si belle hospitalité à nos cousins d’outre-mer.

Pourtant, lorsque la France, en 1760, après la capitulation de Montréal, vit revenir du Canada les restes de son armée avec tous les notables de la Colonie, elle crut ne rien ou presque rien laisser par delà l’Océan, sur ces quelques arpents de neige dédaigneusement abandonnés.

Elle se trompait.

Elle y laissait la forte semence d’un peuple nouveau, semence que la France du siècle précédent, la France de Richelieu et de Colbert, y avait jetée. La grande famille canadienne qui s’étend aujourd’hui si loin sur cette vaste terre d’Amérique n’a pas d’autre origine que cette petite colonie française du dix-septième siècle.

C’est de cette semence que sont sortis tous nos grands hommes du temps passé. Regardez autour de vous : c’est aussi de cette semence que sont sortis les hommes qui dominent notre société, et qui font le prestige de notre race au milieu de concitoyens d’une autre origine.

Aussi, de quelle trempe ils furent, nos aneêtres en ce pays ! Leur parenté en France — nous l’avons déjà constaté — c’est chez les Normands et les Vendéens que nous la trouvons; les Normands, ces hardis conquérents de l’Angleterre au onzième siècle, et qui en ont préparé la grandeur future; les Vendéens, ces prodigieux défenseurs de leur foi, pendant les jours sombres de la Révolution, et que Napoléon ier a proclamés un peuple de géants. Nos ancêtres furent de ce sang, et voilà pourquoi, ce qui les a caractérisés, c’est leur énergie indomptable et la fermeté de leur foi.

Avec courage, avec constance, avec dévouement — vrai peuple de Cincinnatus — ils ont frayé ce large chemin dans lequel nous marchons aujourd’hui, d’un pas rapide, vers un avenir national désormais assuré.

Et la France nous ignorait !

Qu’on se rappelle nos Zouaves canadiens traversant la France, en 1868, avec leur bannière Aime Dieu et va ton chemin. Quel étonnement sur leur passage ! D’où viennent ces hommes à la fière allure, au pur parler français d’un autre siècle ?. . . . En fait de notions sur le Canada, on paraissait en être encore à ce que Chateaubriand a écrit dans son Voyage en Amérique. Xavier Marmier n’avait pas réussi à nous révéler ; et qu’il fallut d’années

encore pour que la France connût enfin ce que nous sommes. (1)

Ce que nous sommes aujourd’hui, nous ne le devons à nul autre qu’à nous-mêmes, ou plutôt, nous le devons aux mâles vertus de nos ancêtres, à leur foi surtout qui en a fait des hommes de devoir, de dévouement et de solides vertus domestiques et sociales. Si nos ancêtres eussent été autres, l’on chercherait en vain aujourd’hui dans la la vallée du Saint-Laurent un peuple parlant français.

(i) Veut-on une preuve toute récente de ce que nous avançons ?

Dans le quatrième volume du NOUVEAU LAROUSSE ILLUSTRÉ, publié l’année dernière, on peut lire l’article biographique: Forbin-Jan- SON, évêque de Nancy. On sait que cet illustre évêque est venu au Canada. Il a prêché de grandes retraites, notamment à Montréal; mais son nom est surtout resté attaché à l’érection d’un chemin de croix sur la montagne de Saint-Hilaire. Les anciens parlent encore du grandiose spectacle dont ils furent alors témoins : une foule immense, groupée sur les bords du petit lac qui se trouve sur cette montagne; l’évêque, dans une barque à quelque distance du rivage, prononçant une de ces allocutions qui laissent dans l’âme une impression à jamais ineffaçable. Ce fut comme un tableau des prédications de Jésus sur le lac Génésareth.

Mgr de Forbin-Janson a laissé au pays le meilleur souvenir ; son portrait se voit encore dans plusieurs familles. On se rappelle son apostrophe si pittoresque : “Canadiens au cœur d’or et au clocher d’argent !”

Or, voici comment le grand Dictionnaire français rapporte le voyage et les prédications de cet évêque au Canada :

“Après la chute de Charles X, il donna sa démission (d’évêque de Nancy et de Toul et de primat de Lorraine) et partit pour le Canada. Après avoir évangélisé avec succès les tribus nomades, il revint en France et organisa l’œuvre de la Sainte-Enfance.”

Après avoir évangélisé avec succès les tribus nomades /. , . .Est-ce assez flatteur pour nos Canadiens ?

En voilà assez, croyons-nous, pour convaincre tout Canadien que Tunique patrie qu’il doive songer à célébrer, c’est la patrie canadienne.

Les vieux chênes de la montagne Où combattirent nos aïeux,

Le sol de la verte campagne Où coula leur sang généreux,

Le flot qui chante â la prairie La splendeur de leurs noms bénis,

La grande voix de la patrie,

Tout nous redit : Soyons unis.

(Crémazie)

La grande voix de la patrie nous dit aussi qu’il nous faut un drapeau qui soit nôtre, un drapeau qui ohante nos gloires dans l’azur de notre ciel canadien.

Nous ne croyons pas que l’idée d’adopter le drapeau blanc de la Restauration, non plus que tel drapeau de l’ancienne monarchie française, puisse jamais prévaloir. Nous sommes un peuple nouveau sur la terre d’Amérique ; or, à un peuple nouveau, il faut un drapeau nouveau : cela nous semble évident.

D’un autre côté, la création d’un drapeau ne doit pas être une œuvre de caprice; elle doit être raisonnée. Ainsi, le drapeau britannique — Union Jack — a été formé en 1707 de la croix rouge de Saint-Georges, prise à l’antique bannière blanche d’Angleterre, et mise sur la bannière

bleue d’Ecosse, déjà ornée de sa croix blanche de Saint-André. On a laissé autour de la croix rouge une lisière blanche pour indiquer la couleur du drapeau d’où elle a été prise. Plus tard, en 1808, on décida d’ajouter à l’Union Jack la croix rouge de Saint-Patrice qui est de même forme que la croix blanche de Saint-André. Ou les a juxtaposées, en enlevant à chacune d’elle une partie de sa largeur, et en faisant alterner la position des couleurs à chaque bras de la croix.

Ainsi, ce qui se présente d’abord sur l’Union Jack, c'est la croix rouge de Saint-Georges avec sa lisière blanche; ensuite des fragments juxtaposés des deux croix de Saint-André et de Saint-Patrice; le tout sur le champ bleu de la bannière d’Ecosse.

Or, puisque le temps semble venu pour nous de nous créer un drapeau national, quels éléments convient-iî que nous employions ? — Avant tout,

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