I. — Ceitains articles importés, dont la date ezt
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bien connue dans les pays d'origine, notamment en Perse, sont de la même époque que les constructions rhodésiennes où on les trouve. Ces constructions sont donc du Moyen-Age ou quelque peu postérieures.
IL — Les habitations qu'on trouve au milieu des ruines de pierre, et qui en font partie intégrante, ont un caractère nettement africain.
III. — Les objets trouvés dans ces habitations sont d'un art et d'un type africains, à moins qu'ils ne soient des importations étrangères du Moyen-Age ou d'une époque postérieure.
Les fouilles pratiquées par M. Mac Iver à Dhlo-Dhlo et à Zimbabye établissent le premier point. Quant aux deux a-utres points, ils ressortent de l'examen de toutes les habitations qu'ont laissées les anciens constructeurs dans les groupes de ruines échelonnées d'Inyanga à Zimbabye. Il n'y a aucune différence essentielle entre les grossières constructions d'Inyanga et celles de l'ancienne Monomotapa, où Ton retrouve les mêmes traits sur une plus grande échelle et avec plus d'élaboration. Si grande est la ressemblance des habitations et de leur contenu avec les demeures actuelles des indigènes et avec les objets qu'ils fabriquent aujourd'hui, qu'on a vu s'y trom.per les profanes.
Quant à prétendre que ces habitations auraient éi: récemment réoccupées par des Cafres, c'est là une opinion inacceptable, tout d'abord parce que les pro-
duits prétendument modernes sont trouvés là où ils ne peuvent avoir été placés après la pose des assises de rédifice, ensuite parce que les huttes se rencontrent dans tant de localités distantes et avec une persistance si invariable, parce qu'elle forment partout une partie si inséparable de toute la structure, que rhypothèse d'une réoccupation ne s'explique point. Dans les ruines de Niekerke, les fondations de huttes se rencontrent partout sur une si vaste étendue, que toute la population des districts voisins n'aurait pas suffi à les occuper.
Ces habitations qu'on trouve de tous côtés dans l'enceinte de pieiTe, et qui en sont inséparables, sont d'aspect africain dans leurs moindres détails, et appai-tiennent à une époque qui est précisée par les importations étrangères datant du Moyen-Age. Tout en concédant que les ruines rhodésiennes ont un caractère africain, des théoriciens qui ne veulent admettre que des noirs aient pu faire de tels ouvrages, prétendent qu'ils sont dus à une race étrangère. Mais ils n'apportent aucune preuve à l'appui de leur thèse. Où sont les traces de cette race étrangère ? La thèse est d'ailleurs contredite par les textes anciens. Les chroniqueurs portugais du Moyen-Age, contemporains ou presque contemporains des monuments dont l'époque est établie, ne font pas la moindre allusion à une race étrangère qui aurait dominé les noirs. Bien au contraire. De Barros et De Goes disent formellement que les habitants des contrées voisines de la capitale du
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Monomotapa étaient des nègres à chevelure laineuse. Et le missionnaire qui raconte la conversion d'un natif du Monomotapa au milieu du dix-septième siècle, affirme expressément que c'était un homme noir (eon cames prêtas) . Les recherches de Theal établissent que le roi du Monomotapa, dans le même siècle, était un nègre (1). En sorte que s'il n'y a aucune raison d'accepter une hypothèse toute gratuite, il y a de bonnes raisons de la rejeter.
Quant à déterminer quelle fut la tribu de nègres qui édifia ces monuments, c'est un problème qui ne peut être élucidé que par les blancs qui vivent sur place et ont des rapports suivis avec les indigènes. A mesure qu'on connaîtra mieux les tribus africaines, on pourra recueillir des éléments nouveaux pour la solution de la question. Et M. Mac Iver croit cette solution proche.
D'après certains voyageurs (2), les Ba-rotsé, qui fui'ent chassés du Mashonaland par les Ma-tabéîé, pourraient bien être les constructeurs de Zimbabye. Un reste de cette tribu, qui vit au nord-est des chutes du Zambèze, a conservé l'art de tailler la pierre et de construire des murs. Les dessins qui ornent leurs poteries offrent une similitude frappante avec les dessins observés dans les ruines. Cette opinion est
(i) Dr G. M. Theal's, Records of south Eastern africa, I. 24. (2) Lincoln Tangye, In new South africa. Travels in the Transvaaï and Rhodf.sia.
partagée par le savant directeur du musée de Cape- Town, qui a bien voulu m'exposer ses vues sur Zimbabye, vues qui concordent entièrement avec celles de M. Mac Iver. Les ornements en zigzags qu'on observe sur les murs de Zimbabye sont identiques aux ornements que font encore aujourd'hui les Ba-rotsé. Les fers de lance, les têtes de lance en cuivre, sont des objets de fabrication locale. Les Ba-rotsé sont d'excellents forgerons, et ils ont connu de tout temps l'art de travailler le cuivre. Un voyageur anglais (1) qui a vécu paraii les Ba-rotsé nous apprend qu'ils pratiquent la circoncision et certaines cérémonies de purification, et il émet l'hypothèse qu'ils sont originaires, de même que certaines tribus bantoues, d'une contrée qui eut des relations avec la Palestine, d'où leur seraient venues des coutumes juives.
Les poteries de Zimbabye exposées sous les vitrines du musée de Cape-Town affectent la forme d'animaux africains, hippopotames et autres, et le fameux plateau que possède le même musée, et dont Bent a fait une pierre des sacrifices d'origine phénicienne, est orné de figures représentant notamment des zèbres, anhnaux inconnus des Phéniciens. Il s'agit tout simplement d'un plateau à usage domestique, identique au plateau qu'on a trouvé récemment à jMéroë avec d'autres objets offrant une frappante parenté avec ceux du musée. Les dessins du plateau, représentant
(i) Garenganze, West and Eash. By P. S. Arnot.
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du chanvre roulé, rappellent les cordes de chanvre encore en usage et qu'on voit à Méroë.
Les faïences chinoises et orientales trouvées dans les ruines sont de précieux documents qui étabhssent leur date relativement récente. Une de ces faïences est un débris de vase persan. Elle porte une inscription où subsiste la mention du mois de l'année maliométane ; mais la partie du vase où était mentionnée l'année est malheureusement brisée. Toutefois, les divers savants persans auxquels la pièce fut soumise de manière qu'ils ne pussent se concerter, furent unanimes à déclarer qu'elle ne pouvait remonter à une plus haute antiquité que le quinzième siècle suivant les uns, le seizième suivant les autres.
M. Ivlac Iver s'est efforcé d'étabhr de plus près la date relativement récente des ruines rhodésiennes et de soulever le voile de leur histoire. Tout en faisant coïncider la splendeur de Zimbabye avec les premières années du seizième siècle, il concède que certaines constructions peuvent remonter tout au plus à deux siècles plus tôt, et c'est-à-dire qu'elles appartiennent à une époque où Sofala était un port florissant habité par une colonie d'Arabes qui trafiquaient avec l'intérieur pour la recherche de l'or. Ils apportaient en échange les produits de l'Orient et peut-être aussi ceux de l'Europe qui arrivaient par la route du Caire où des marchands italiens s'étaient établis depuis l'époque des Croisades.
Il n'est pas impossible qu'un établissement un peu
plus ancien ait existé à Zimbabye, mais aucune des constructions subsistantes ne permet de l'affinner. S'il est téméraire de supposer que cet établissement remonterait à une époque beaucoup plus reculée, on peut admettre sar^ trop d'exagération que le lieu était habité un ou deux siècles plus tôt. Et comme Zimbabye, centre de l'exploitation de l'or, devait son existence même au commerce avec les Arabes de Magadoxo, l'antiquité la plus éloignée qu'on puisse lui assigner est le onzième siècle de l'ère chrétienne.
Quand Zimbabye atteignit une ère de richesse et de prospérité, elle dut poui-voii* à sa défense, et c'est d'aloi-s que datent 1' « Acropole » et le prétendu « Temple elliptique », et les vestiges des opulentes habitations que se constniisirent les riches trafiquants de l'or.
Dans les dernières années du quinzième siècle, les Portugais vinrent à la côte orientale, y établirent un comptoir de commerce, et puis construisirent un fort à Sofala (1506). IMais c'est par l'intermédiaire des marchands arabes qu'ils trafiquaient avec l'intérieur. Pendant deux ou trois générations, Sofala eut une situation plus florissante que jamais ; mais bientôt sonna l'heure du déclin par suite de la prépondérance de Mozambique et des établissements des Portugais sui' le Zambèze. C'est précisément à cette époque que pâlit la puissance du roi du Monomotapa, à cause de la révolte de plusieurs de ses vassaux. Il perdit la partie méridionale de ses états, et fonda une autre
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capitale sur le Mazoe, dans ce qui lui restait de son royaume.
De là date la décadence de la grande Zimbabye. Elle subsistait peut-être encore au dix-septième siècle, mais avait perdu son importance d'autrefois. Ce qui peut ravoir détruite, c'est une de ces terribles vagues de conquérants dévastateurs qui ont inondé périodiquement l'Afrique du Sud. Theal (1) mentionne quelques-unes de ces invasions, entre autres celle des Zimbas, horde de cannibales qui envahit l'Afrique au nombre de 20.000, détruisant tout sur leur passage, et encore celle des Cabires qui envahit le royaume de Monomotapa, et qui se nourrissait également de chair humaine.
A son retour en Europe, M. Mac Iver fut agi'éablement surpris de voir ses conclusions acceptées par tout ce que l'Europe compte d'archéologues sérieux. Toutefois, M. Hall, le vieux conservateur des ruines de Rhodésie, ne voulut point désarmer. Mais les gros volumes qu'il a écrits depuis pour réfuter son contradicteur n'ont pu ébranler l'opinion générale. Sauf Sir Harry Johnstone, qui n'en est pas à sa première erreur, et le regretté professeur Keane, qui joignait la fantaisie à l'érudition, il n'est pas en Angleterre un seul archéologue, pas un seul anthropologiste, qui croie encore à l'antiquité fabuleuse des ruines rhodésiennes.
(i) Ouv. cit.
De même que la Grèce a le Parthénon, de même Zimbabye a son « temple elliptique », le monument le plus fameux de la Rhodésie. Il doit sa célébrité, tout comme son nom même, à feu Théodore Bent qui Texplora en 1891 et le décrivit comme la huitième merveille du monde. Depuis cette époque, beaucoup de fouilleurs, dont le jugement n'égalait pas le zèle, Font débarrassé de ses débris encombrants et aussi de ses traits caractéristiques, en sorte que le visiteur peut aujourd'hui difficilement reconstituer en imagination l'intérieur de l'édifice.
Le prétendu « temple » est une enceinte elliptique assez irrégulière dont le dessin n'a rien de remarquable, bien que Bent proclame qu'on n'en trouve de semblables qu'en Arabie. Cette enceinte, dont l'ovale irrégulier peut avoir 100 mètres de long sur 70 de large, est fermée par un mur extraordinairement massif de 8 à 9 mètres de haut, de plus de 4 mètres d'épaisseur. Ce mur est construit avec des blocs de granit non équarris provenant de l'écaillement naturel des rochers, et très grossièrement ajustés. Bien qu'il n'y ait aucune trace de mortier, cette maçonnerie a défié les siècles : elle doit sa solidité à la grande largeur du mur à la base. La partie supérieure du mur est ornée, en guise de corniche, de dessins à jour en zigzags auxquels les premiers explorateurs ont attaché une importance exagérée, puisque le même ornement se retrouve chez les Ba-rotsé.
Ce que Bent a pris pour un temple sacré où il a
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même cru voit' un autel, est en réalité un fort, ou plus probablement encore un grenier bien défendu contre les maraudeurs. On reconnaît encore dans le mur d'enceinte les ouvertures dans lesquelles pénétraient les poutres supportant les plafonds des étages. L'édifice a été tellement fouillé par les visiteurs qu'on peut difficilement se représenter ce que devait être sa destination. M. Mac Iver émet l'hypothèse que l'enclos central auquel donnait accès la porte du nord, et dont le sol disparaît entièrement sous deux ou trois platefoiTiies, servait de lieu de résidence. Et conmie Zimbabye était, selon toute vraisemblance, la capitale du Monomotapa, il n'est pas téméraire de supposer que là devaient se trouver les appartements royaux.
Mais quelle pouvait être la destination de la fameuse tour conique qui se dresse près de la partie sud du mur d'enceinte et qui devait autrefois s'élever jusqu'à la hauteur de ce mur ? Cette tour avait-elle une signification symibolique ou une utilité pratique ?
De toutes les hypothèses au sujet de cette tour énigmatique, la plus fa.ntaisiste est celle imaginée par Théodore Bent, qui voyait dans ce cône tronqué un colossal emblème du culte phallique. On a peine à comprendre comment cette hypothèse a pu être acceptée de confiance par les Rhodésiens. Cette tour a la forme banale des mouHns à vent qu'on peut voir dans toute la Hollande et jusque dans les rues de Rotterdam. Feu Théodore Bent eût-il osé prétendre que le culte phallique fleurit à Rotterdam ? On a, il est vrai,
exhumé à Zimbabye quantité d'objets en forme de phallus dont Cecil Rhodes m'a montré des spécimens dans sa collection. En peut-on conclure que Zimbabye avait un temple consacré au culte phallique ? Ces prétendus emblèmes que Bent rattache à je ne sais quel culte des Phéniciens, ne sont nullement des phallus, mais des objets sur la nature desquels sont édifiés les voyageurs qui connaissent les mœurs des femmes indigènes dans le Mashonaland et dans d'autres contrées de l'Afrique centrale. Comme tous les peuples primitifs, les nègres ont eu et ont encore des rites orgiaques. Mais est-ce là le culte phallique dont une tour en forme de moulin à vent serait le symbole ? Hypothèse pour hypothèse, j'aime mieux celle de M. Mac Iver, qui fait de la tour conique le symbole de la majesté royale, supposition qui n'a rien d'absurde si l'on admet que le prétendu temple elliptique était la résidence du grand chef du Monomotapa, dont le trône se dressait au pied de la tour.
Si le « Temple » était la résidence royale, on s'explique la nature des vestiges qu'on rencontre dans la vallée large d'un Idlomètre qui s'étend du « Temple » à r « Acropole ». Ces ruines ne peuvent être que celles des demeures des principaux de la tribu. Elles n'étaient pas fortifiées, puisqu'elles étaient à proximité de l'Acropole qui pouvait sei-vir de refuge en cas d'attaque. C'est dans la vallée que vivaient vraisembablement les riches commerçants qui recevaient l'or des districts voisins et l'échangeaient contre les
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produits apportés de la côte orientale pai' les marchands arabes. Les chroniques portugaises donnent des détails précis sur l'extraction de l'or au Moyen- Age par les indigènes du Monomotapa (1) .
On s'imaginerait à tort, toutefois, que Zimbabye fût un centre d'exploitation minière. On n'en trouve guère de trace. Le lavage et autres manipulations de l'or devait se faire dans les districts où on trouvait de l'or, et d'où on le transportait par caravane à la Capitale. Zimbabye n'était pas un lieu de production, mais un lieu de distribution. On n'a point trouvé d'or brut dans les ruines, mais on y a ramassé beaucoup de grains de collier qui devaient être une sorte de monnaie courante, comme l'atteste un document portugais de l'an 1513. (2)
Les ruines des demeures qui s'épaii)illaient dans la vallée attestent l'opulence de leurs occupants, qui n'épargnaient rien pour se faire des habitations confortables. La roche était couverte d'un pavement en ciment d'une grande épaisseur, et sur cette fondation s'érigeaient des murs d'une maçonnerie aussi solide que celle du « Temple ».
Les bâtisseurs de Zimbabye ont converti en une imprenable acropole la colline qui domine à pic la vallée de toute sa hauteur de 80 à 90 mètres. Ils ont mis à profit l'ouvrage de la nature. C'est un labyrinthe de crevasses converties en passages tortueux,
(i) Theal, ouv. cit.
(2) Theal, ouv. cit.
de roches proéminentes élargies en plateformes, de blocs de granit taillés en refuges. Qui sait quelles suiprises rései'vent encore aux archéologues cette forteresse qui n'a jamais été fouillée à fond ! Il y a là d'innombrables débris parmis lesquels doivent se trouver maints vestiges des temps disparus.
C'est dans cette acropole que Bent mit au jour les piliers en stéatite surmontés d'un oiseau sculpté qu'on peut prendre soit pour un aigle, soit pour un vautour, soit pour un faucon, tant la sculpture dans la pierre tendi'e est grossièrement faite. Cet oiseau est probablement l'emblème de la tribu qui construisit l'acropole, hj'pothèse d'autant plus vraisemblable qu'il y a aujourd'hui encore une tribu dont l'aigle est l'animal sacré. Ces piliers en stéatite, que Théodore Bent croyait sortis des mains de sculpteurs phéniciens, sont donc tout simplement l'œuvi^e de sculpteurs noirs, comme l'atteste d'ailleurs le manque absolu de caractère artistique. D'autres fragments qu'on a qualifiés d'œuvres d'ai't et qu'on peut voir dans les vitrines des musées de Bulawayo et de Cape-Town, ne sont que de grossières sculptures comme en peuvent faire tous les peuples barbares, imitations d'animaux, figures géométriques au niveau des essais artistiques des peuplades noires actuelles.
Ainsi s'évanouit la légende qui voyait dans le Mashonaland l'Ophir de la Bible, le mystérieux pays de la reine de Saba d'où Salomon faisait venir l'or du temple de Jérusalem. Il fallait tout l'aplomb d'un
Sur le Zambèse.
Rapides du Zambèse.
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Cecil Rhodes pour faire miroiter aux yeux des aventuriers les 900 millions de livres sterling que Salomon avait tiré de ce pays. Ce roi devait avoir des écritures très bien tenues pour nous avoir laissé un compte aussi exact.
C'est M. Brieux qui, dans ses pérégrinations à travers le monde, a fait cette fâcheuse découverte que chaque pays comporte décidément une bonne blague qu'on fait aux étrangers. Dans l'Afrique du Sud, la mystification qu'on rései-ve aux étrangers est Zimbabye. Naturellement, les Sud-Africains sont de bonne foi. Ils s'obstinent avec M. Hall dans les idées de Bent dont Cecil Rhodes était un fervent adepte — et ce fut la deuxième erreur qu'il commit dans sa vie. Mais peut-on s'étonner qu'ils s'y obstinent alors que c'est chez eux que la lég^ide est née ? Elle devait plaire au fondateur de la Rhodésie qui rêvait de faire de sa création une nouvelle Ophir. La légende phénicienne est issue de l'imagination d'une femme. Car on sait que Mme Bent accompagna son mari à Zimbabye, et ceux qui l'ont connue se souviennent que c'était une femme remarquable... au point qu'elle portait les culottes.
Les ruines sans annales de la Rhodésie, comme les ruines sans annales d'Angkor, n'en restent pas moins une énigme. Le jour viendra-t-il où la lumière se fera complète ? Qui sait ? Il suffirait d'une inscription^ d'une médaille, d'une pièce de monnaie.
Au revoir, Monomotapa !
1/es ciwites dti Zambèze.
J'ai vu les chutes du Zambèze, réalisant ainsi un de mes rêves d'enfance. Le Zambèze est un des trois fleuves géants qui ont leur source en Afrique centrale. Tributaire de l'Océan Indien, il rivalise avec le Nil, qui porte ses eaux à la Méditerranée, et avec le Congo, qui se déverse dans l'Atlantique. Comme les autres fleuves africains, il n'est accessible aux grands navires que jusqu'à peu de distance de la mer, à cause des cataractes qui en divisent le cours. Et c'est la raison pour laquelle le Haut-Zambèze, de même que le Haut-Congo et le Haut-Nil sont de découverte toute récente.
L'impression qu'on éprouve en arrivant au Zambèze est d'autant plus vive que le voyage souverainement monotone de Bulawayo au fleuve n'annonce nullement le plus beau paysage qui soit en Afrique et peut-être même dans les cinq parties du monde. Pendant une centaine de lieues, le train marche sans
s'écarter de la ligne droite, à travers une plaine où un arbre, toujours le même, le mapani, se répète à l'infini, avec l'aspect desséché et rabougri que lui donne la saison sèche. Parfois, on traverse une prétendue rivière que symbolisent quelques flaques d'eau stagnante. De loin en loin, on s'arrête à une pauvre station où quelque colon, miné par la fièvre, vient contempler le passage du train. Cette partie de la Rhodésie est un pays de malaria et d'hématurie. Katuna, où nous passons, a été appelé par Livingstone « la Vallée de la Mort ». Une station dessert le fameux bassin houiller de Wanl^ie, qui alimente de charbon industriel la Rhodésie et le Katanga. Ce nom de Wankie est celui d'un obscur chef indigène qui s'attendait peu à voir surgir des cheminées d'usine dans ce pays maussade où tout est d'un jaune brûlé pendant la saison sèche. Le charbon de Wankie, qui passe pour ne le céder qu'à celui du Pays de Galles et dont les gisements semblent être inépuisables, est une découverte précieuse pour la Rhodésie.
Et voici que, par un indicible contraste, on distingue au bout de ces heures mortelles, la lointaine ligne de verdure qui marque le cours du Zambèze, comme une oasis dans le désert. Les petits mapanis rabougris disparaissent comme par enchantement pour faire place à la plantureuse végétation du tropique. Partout se montrent le gracieux palmier, le lourd baobab et mille autres arbres vigoureux qui réfléchissent dans les eaux où ils se baignent un feuillage toujours vert.
Puis ce sont, à perte de vue, des prairies aux longues herbes, des mares aux roseaux géants, et toute la splendeur d'une flore tropicale annonçant le Zambèze. On distingue déjà le nuage qui flotte perpétuellement au-dessus du gouflîre où s'engloutissent les cataractes et qui retombe en pluie sur les rochers toujours humides, pluie entretenant l'étemelle verdure de l'oasis. Pendant près d'une heure, on côtoie les premières gorges du Zambèze d'où s'échappent des vapeurs qui s'irisent au soleil et disent la présence du grand fleuve perdu dans les entrailles de la terre.
Et voici enfin Victoriafalls, où aboutit aujourd'hui la voie feirée. On y a même construit un vaste hôtel situé à quelques pas du débarcadère. C'est bien l'hôtel style tropical, sans étage, avec des serviteurs hindous habillés de blanc et enturbannés et des punkas fonctionnant partout pour rafraîchir l'air, et des bains, et des douches froides, et des fauteuils à sieste sur la tentasse. Cet hôtel, qui convient pour un séjour prolongé au milieu d'une splendide nature, a reçu bien des visiteurs de marque qui ont laissé leurs noms dans le livre des voyageurs. J'occupe la chambre où coucha plus d'un hôte illustre. Comme je m'exclame sur l'absence de moustiquaire, on m'explique, à ma grande satisfaction, qu'il n'y a pas de moustiques à cause de l'agitation atmosphérique et de la saturation d'humidité que provoquent les cataractes.
De la terrasse de l'hôtel, on jouit d'un paysage
grandiose. Au bout d'un merveilleux parc naturel, on aperçoit, à quelque mille mètres de distance, le plus haut pont du monde, l'audacieux pont de fer jeté au-dessus des gorges du Zambèze, en face de la cataracte qu'on ne voit pas, mais dont on entend le sourd grondement. C'est un horizon d'une incomparable grandeur.
Après la grande chaleur du jour, je prends le chemin qui me mènera aux chutes en vingt , minutes. Ce chemin court à travers une plaine nue et sans ombre. Au bout, un nuage monte qui semble sortii* de terre, car le gouffre d'où s'échappe cette fumée du Zambèze reste invisible, et le bruit qui en sort est un bruit sourd et étouffé.
Ce n'est que lorsque j'arrive à la pointe du rocher qui surplombe l'abîme que je découvre les chutes. Il est cinq heures du soir. Le spectacle est le plus gi'andiose que l'œil de l'homme puisse contempler. Devant cette magnifique apparition, on est comme frappé de stupeur, la voix qui expire sur les lèvres ne peut que murmurer un hommage à Dieu. La scène dépasse tellement les proportions habituelles des paysages terrestres qu'on ne sait pas même la mesurer du regard. On se sent pénétré de cette émotion, de cette soi-te de crainte religieuse qu'inspirent le sublime et le mystère. Le subhme, c'est toute une mer d'eau douce qui s'écroule et forme la plus formidable cataracte du monde. Le mystère, c'est qu'on ne voit ni d'où vient cette mer, ni où elle tombe, parce qu'il y
a eu ici une convulsion terrestre dépassant toutes les conceptions de l'imagination. Devant d'autres merveilles du monde on éprouve moins d'étonnement, pour la raison qu'il n'y a point de voile. Ici, on ne comprend pas, pour la raison qu'on ne voit pas. On ne voit pas le cours supérieur du Zambèze parce que la muraille d'où la nappe s'élance est plus haute que la pointe qui lui fait face et d'où l'on contemple le saut du fleuve. Et si l'on voit les bords de l'abîme où les eaux s'engouffrent, on n'en peut sonder le fond, à cause des bouffées de vapeur qui s'en échappent perpétuellement comime d'une chaudière géante, en sorte que l'immense flot dont l'œil n'aperçoit pas l'issue paraît s'engloutir dans les profondeurs du centre de la terre. Je me trouve devant le Zambèze à deux années, jour pour jour, de ma plus récente visite au Niagara. La comparaison m'est donc aisée. La cataracte du Zambèze écrase celle du Niagara de toute sa largeur, qui est double, et de toute sa hauteur, qui est presque triple. Quant à son débit, l'œil ne peut le mesurer, mais on peut penser de combien il dépasse celui de sa rivale. Il est aisé de se graver à jamais dans la rétine, d'un seul coup d'œil d'ensemble, les lignes si simples qu'offrent les chutes du Niagara. Mais les chutes du Zambèze ne se dévoilent pas entièrement au premier regard : elles demandent une exploration de plusieurs jours et des stations en différents postes d'observation éloignés les uns des autres de plusieurs kilomètres. On éprouve au premier abord l'impression
qu'on se trouve jeté dans un monde inconnu, au milieu d'une nature démesurément grande et dépassant tellement en proportions et en imprévu tout ce que rhomme a jamais contemplé sur la planète, que les sens ne s'y adaptent pas tout de suite, et que ce n'est qu'au bout de quelque temps que l'âme peut s'élever à la compréhension de ce que l'œil voit. C'est comme un livre merveilleux qu'il faut lire et relire pour en comprendre le sens et la beauté.
La nature du terrain extraordinairement compliquée en ce point du cours du Zambèze ne contribue pas peu à dérouter le spectateur. Le fleuve, à trois cents lieues de son embouchure dans l'Océan Indien, déjà large comme le Nil, roule une puissante nappe d'eau qui se contracte et se rétrécit d'un tiers à l'approche de la cataracte. Mais même ainsi contractée, c'est encore une vaste masse liquide qui, le lit venant à lui manquer, disparaît subitement. Tandis que le cours du Niagara demeure visible après comme avant la chute, le Zambèze ne laisse aucune trace après qu'il s'est abîmé dans la gigantesque fissure volcanique qui a créé la cataracte. Cette fissure barre le cours du fleuve, le coupant à angle droit. Elle a à peine 300 mètres de large, mais elle s'étend sur une longueur de près de deux kilomètres et sa profondeur est de plus de 120 mètres. Une des parois de la fissure disparaît sous la nappe des eaux qui s'y engloutissent ; la pai^oi opposée surgit parallèlement, immense muraille de basalte qui se dresse verticalement de
toute sa hauteur comme pour barrer la route au fleuve. Mais au fond de la fissure il existe une étroite issue où les eaux, aiïolées, se précipitent avec une vitesse incroyable et une furie délirante, se ramassent, se convulsionnent, et forment comme un Maelstrom d'eau douce. C'est la Chaudière, le « Boillng Pot ».
Là, commence cette fameuse gorge du Zambèze qui se poursuit en une interminable série de serpentements et de zigzags. M. Sykes, conservateur des chutes, a eu l'héroïsme d'explorer d'un bout à l'autre cette profonde fissure volcanique au fond de laquelle le Zambèze se tord et rugit entre deux murailles de basalte qui l'encaissent et l'étouffent pendant des heures et peut-être même des jours. A cette gorge aboutissent d'autres fissures tout aussi étroites, tout aussi profondes. En sorte que l'explorateur se trouve souvent arrêté par des murailles inaccessibles qui l'obligent à de longs détours pour contourner ces ravins infranchissables. Les indigènes ne connaissent sur toute la longueur de la gorge, que quatre voies d'accès, ou « portes », par lesquelles on puisse y pénétrer. Ce labyrinthe de ravins, ce chaos de rochers où la furie du flot zambézien s'est frayé un chemin tortueux et encaissé, est d'une noire désolation au milieu des splendeurs tropicales : aucune vie animale, aucune vie. végétale ne peut s'épanouir dans ce sombre défilé dont la longueur est, dit-on, de 15 à 16 lieues.
On le voit, l'aspect topographique du Zambèze ne
se retrouve nulle part ailleurs. Il est merveilleux que la grande déchirure qui a coupé le lit du fleuve n'en ait point modifié le niveau. Une forêt prodigieuse, la Forêt des Pluies, s'épanouit aujourd'hui là où jadis coulait le fleuve. Tandis qu'au Niagara la région située en amont des chutes domine celle située en aval, la plaine que parcourt le Zambèze conserve après le saut du fleuve la même altitude qu'elle avait audessus des cataractes. Mais tandis que le fleuve coulait à pleins bords avant sa descente, il se tord maintenant entre deux murailles dont les corniches le dominent de toute leur effroyable hauteur. Où donc le fleuve roulait-il autrefois ses ondes à travers ce pays plat ? C'est un mystère. Il n'a laissé la moindre trace de son ancien lit. Il est impossible de conjecturer quand eut lieu le grand bouleversement terrestre qui fendit le cours du Zambèze. Livingstone, quand il découvrit les chutes, hasarda l'opinion que l'événement devait être relativement récent dans les temps géologiques. Quoiqu'il en soit, le fleuve coupé soudain par l'eiïroyable fissure que les forces souterraines ouvrirent en travers de son cours, se jeta dans cette fissure, en suivit tous les zigzags qui semblent avoir été coupés au ciseau, et en fit son nouveau lit où il se tord à une profondeur de 120 mètres au-dessous de la plaine unie qu'il parcourait autrefois. Et ce fleuve, qui, en amont des chutes roulait majestueusement des eaux paisibles, dès qu'il a fait le saut fatal, se rue dans la gorge, se transforme soudain en
torrent géant, bondit en écume, rugit d'une voix rauque, ou râle, comme étouffé, entre deux murs de basalte aussi hauts que les pyramides d'Egypte. Les eaux, se souvenant de leur lit d'une demi-lieue de large, s'irritent de leur nouveau lit, qui, par endroits, n'a pas 50 mètres. A la saison des pluies, elles grossissent au point qu'elles montent à 20 mètres au-dessus du niveau des eaux basses.
Le nuage du Zambèze est un phénomène d'une impressionnante grandeur. Il s'élève à une hauteur prodigieuse. De très loin, l'œil l'aperçoit, avant mêmxO que l'oreille n'entende le bruit des chutes qu'assourdit l'insondable profondeur du gouffre. Le jour, il s'irise au soleil des couleurs de l'arc-en-ciel ; la nuit, à la clarté lunaire, c'est comme un immense cortège de fantômes mouvants. Quand l'air est calme, il forme cinq colonnes distinctes qui montent droit vers le ciel, et on l'appelle « les Cinq Doigts », le médius dépassant les autres en hauteur.
Ce nuage gigantesque se forme tout au fond de l'abîme. Le fleuve, en plongeant dans une étroite fissure, voit son élan subitement brisé par le rocher à pic qui barre sa route. Les eaux se résolvent alors en poussière, et cette poussière aqueuse, soulevée par les déplacements d'air que causent les convulsions de la cataracte, ne peut trouver d'issue qu'en se laissant emporter par les bouffées de vent qui par les jours les plus calmes naissent de la lutte formidable des vagues zambéziennes. Dans ce combat épique de Tonde et de
Tair se forme le nuage qui monte éternellement vers le ciel sur toute retendue de la fissure et retombe en pluie sur la région d'alentour, favorisant cette plantureuse végétation tropicale qui donne au paysage toute sa magnificence.
Quelle surprise de trouver un pareil paysage au milieu d'une contrée brûlée, desséchée, abandonnée aux bêtes sauvages depuis que les Matabélés en massacrèrent les habitants ! Cette verte vallée du Zambèze est comme un Eden enchanteur au milieu de la monotonie et de l'aridité du plateau rhodésien .
J'aime à m'égarer dans la < Forêt des Pluies », dans cette verdure triomphante qui s'étend parallèlement à la cataracte, s'épanouissant sur toute la longueur du gouffre où s'abîme le fleuve, et couronnant de sa splendide fraîcheur la sombre muraille basaltique qui fait face à la chute dont elle reçoit l'étemelle rosée. On conçoit ce que peut être une forêt sous l'action combinée de la chaleur et de l'humidité. C'est un tel fouiUis d'arbres et de lianes et de palmiers et de fougères, qu'on s'y trouverait an^êté à chaque pas devant la jungle impénétrable sans les pistes d'hippopotames qui la traversent en tous sens comme des tunnels de verdures. Il n'est ni manteau imperméable ni bottes de montagne qui puissent résister longtemps à la pluie qui tombe à grosses gouttes des branches et que les courants d'air chassent dans toutes les directions. Ces courants d'air régnent par les jours les plus calmes, à cause des
bouffées de vent que provoque la chute des eaux. CÏÏ la forêt où il pleut toujours où il vente tou.ours^ Et pourtant, ce n'est pas la foret telle qu on se rimagine par un temps de pluie ou ae tempf - a ^ ambiant y est transparent et lumineux. Les flèches d" du soleil tropical percent le rideau d'écume et une lumière diffuse règne dans l'atmosphère hunude^ C'est comme si les rayons solaires étaient tamises par un léger voile de moussehne. Les gouttes de rosée sîparpillent sur les branches et les f euU es etmc^ lantes comme des diamants, des emeraudes et des n.bis. Nulle part, l'arc-en-ciel n'a d'aussi splendides couleurs, nulle part U n'offre des cercles aussi parfaits, formant comme un halo qui accompagne le voyageur, marche avec lui, s'arrête avec lui, et se tient si proche qu'il semble qu'on n'ait qu'à étendi-e la mam pour le
Saisir 1 '
Cette merveilleuse Forêt des Pluies m'a rappelé les splendeurs des humides forêts javanaises. C est la même vigueur de ton dans le vert des herbes et des fou-ères, la même richesse de coloris dans les fleurs, la même inextricable confusion de plantes grimpantes, de lianes et de liserons. Une forêt de rêve, une orgie de végétation née de l'union du soleil avec les eaux. Tout le long de cette forêt enchantée, on a ménage de distance en distance, des points de vue auxquels aboutissent de petits sentiers. On peut ainsi gagner le bord même du rocher qui surplombe la grande crevasse, et l'on peut voir, de l'autre côte de la
crevasse, s'écrouler les eaux du Zambèze dans Tabîme dont les vapeurs cachent les profondeurs. Du fond de Tabîme s'élèvent de violentes bouffées d'air froid. Les embruns montent en tourbillons, et parfois d'énormes paquets d'eau viennent se briser à vos pieds et vous glacent jusqu'aux os.
Un des sentiers qui se détachent de la forêt mène à un promontoire auquel on a donné le nom de Pointe Périlleuse, car il faut avoir la tête exempte de vertige pour oser s'y risquer. Cette pointe occupe l'angle droit que fait la crevasse où s'engouffre la cataracte avec l'entrée de la gorge du Zambèze. Elle surplombe donc d'un côté la Chaudière où se donnent rendez-vous les eaux de toutes les chutes qui se déploient sur im front de bataille d'une demi-lieue, de l'autre, la sombre gorge où elles se ruent comme une blanche cavalerie qui fuit le champ du carnage. On y est comme assourdi par le tonnerre des eaux.
U semble que dans ce tonnerre l'oreille perçoive deux bruits bien distincts : l'un, qui est la voix même de la cataracte, est un bruit sonore et retentissant ; l'autre, qui sort du fond de l'abîme, et qui semble n'être que l'écho du premier, rend des sons plus sourds, plus étouffés, qui racontent la tragédie qui se déroule dans la région cachée par le nuage du Zambèze.
Je n'ai pas osé m'attarder longtemps sur cette pointe qui tremble sous l'assaut de la cataracte et que balayent constamment les vagues chassées par de
violentes bouffées. Il faut se cramponner à la roche ruisselante pour ne pas être entraîné dans le gouffre. On est comme aveuglé par les coups de vent subits qui vous lancent l'humide fumée de la Chaudière, on est comme assourdi par les rugissements des flots qui se brisent au pied du promontoire. Un coup de vent plus violent balaya un instant le rideau d'embruns qui cachait la Chaudière, et je pus voir tout le flot zambézien tourbillonnant au fond du gouffre. Aucune langue humaine ne pourrait traduire l'horreur de ce que j'eus là sous les yeux, pendant trois secondes, du haut de la pointe de rocher qui surplombe la Chaudière. Après cette vision dantesque, qui me restera toujours dans les yeux, j'eus hâte de fuir.
Dans la matinée du lendemain, j'explore une autre région. Si le climat du Zambèze est brûlant au point qu'à midi le thermomètre monte à 35", les nuits, en revanche, sont assez fraîches pour qu'une couverture de laine soit la bienvenue. On se couche par 25°, on se lève par 15°. Il fait délicieusement frais quand, à 8 heures du matin, je me dirige à pied vers le pont du Zambèze. Je suis tout seul, car c'est aujourd'hui dimanche, et à aucun prix les Anglais n'exploreraient le Zambèze un dimanche. Je marche donc seul vers le pont qui est le point de mire du vaste panorama qu'on aperçoit de la terrasse de l'hôtel. Ce qui manque à ce paysage, c'est la verdure. Pour atteindre le pont, il faut franchir l'immense plateau brûlé, absolument
dénué d'arbres et d'ombre, à travers lequel la gorge du Zambèze décrit ses innombrables zigzags.
C'est sur le premier zigzag et près de la naissance de la gorge qu'on a jeté le fameux pont de fer inauguré en 1904 avec sa voie ferrée qui peut-être un jour unira le Cap au Caire. Pour franchir le Zambèze en amont des chutes, il eût fallu un pont de 2.000 mètres de long ; en aval, il a suffi d'un pont de 200 mètres et d'une seule arche. Suivant le vœu qu'exprima Cecil Rhodes, le pont reçoit la rosée de la chute. Il franchit la gorge d'un bond, merveille de légèreté. On ne peut bien juger de sa hardiesse que lorsqu'on se tient au milieu, sur le tablier, et qu'on se penche sur le parapet. La vue donne le vertige. En face, c'est la nappe mouvante de la grande cataracte dont la poussière vient s'abattre sur le rail ; en bas, à 120 mètres au-dessous du tablier, c'est le flot zambézien qui étouffe entre deux murs de basalte noir et qui promène ses tourbillons verdâtres. Les eaux tournoient paresseusement comme si elles étaient étourdies du saut gigantesque. Leur teinte vert sombre trahit leur profondeur immense et laisse deviner le combat épique qui se passe sous la surface relativement calme. Le voyageur qui se rend à toute vapeur au Congo par la voie du Cap peut, du pont du chemin de fer, contempler pendant quelques minutes les chutes du Zambèze dont la gorge rétrécit le cadre. Le train marche d'ailleurs avec une prudente lenteur. Car dans les premiers temps un mouvement s'est
Embarquement à l'île Livingstone.
Notre cuisinier à Kandohar.
produit dans l'armature du pont, qui est descendu de quelques centimètres. Mais depuis lors, l'édifice est resté stable.
Au-delà, du pont, je m'achemine vers la cataracte dont j'atteins bientôt l'extrémité orientale. Je trouve en cet endroit, sur un rocher au bord de l'abîme, un belvédère d'où l'on a une admirable vue des chutes. Telle est leur étendue que l'œil n'en embrasse que la partie orientale, celle dont le flot est le plus nourri. Là, le fleuve tombe en masse pesante, pour se diviser plus bas en mille blocs d'eau et se résoudre finalement en écume, comme une avalanche de neige oui s'éparpillerait en d'innombrables flocons. Ces flots d'écume qui remontent en colonnes aériennes couvrent d'un rideau le drame qui se passe au fond de la Chaudière. En face de la grande muraille à pic qui interrompt subitement le cours du fleuve se dresse comme un orgueilleux défi l'autre muraille dont les noires assises contrastent avec toute cette blancheur de neige et avec l'éclatante verdure de cette Forêt des Pluies où j'étais hier. Sur ces noires surfaces brillent une infinité de gracieuses cascatelles nées de la rosée qui dégoutte des arbres de la forêt : elles vont mourir au fond du gouffre pour en remonter bientôt sur les ailes du vent, absorbées par le nuage du Zambèze.
Ayant exploré la rive gauche du fleuve, j'ai repassé le pont de fer pour explorer la rive droite, et je me suis dirigé vers le Saut du Diable. On désigne
IIG CHAPITRE IX
SOUS ce nom une masse d'eau qui se précipite entre la teiTe ferme et l'île de la Cataracte, île qui l'isole de la masse d'eau principale. C'est de ce point, situé à l'extrémité de la grande iîssure, qu'on a la meilleure vue d'ensemble des chutes. On embrasse d'un seul regard d'un côté la courbe de deux kilomètres d'étendue que forme le fleuve au moment où il s'engloutit dans l'abîme, de l'autre le prodigieux rempart de basalte que couronne la Forêt des Pluies. La nappe neigeuse de la cataracte n'est interrompue que par l'île Boarouka qui, toute proche, domine la Chute du Diable, et par l'île Livingstone, dont le nom indigène est Kazérouka, et qui occupe le centre de la ligne des chutes. Ces deux îles admii^ablement boisées sont perchées sur le bord même de la cataracte ; leurs contreforts rocheux tombent à pie dans l'abîme et font un tout avec la muraille d'où s'élancent les chutes.
Si l'on contemple de ce point la Forêt des Pluies, qui reçoit les embinins de la cataracte, on observe aux flancs des rochers mille petits iTiisseaux blancs comme la neige, form.és par la rosée que restitue la forêt, et l'on remarque alors que ces petites cascades, comme si elles avaient horreur du vide et refusaient d'aller se perdre au fond du gouiïre, se dispersent dans l'air à mi-chemin de leur course, et remontent tout droit vers leur source, portées par les bouffées d'air froid qui soufflent des régions inférieures. Un long nuage blanc s'accroche aux cimes
des arbres, qui, au soleil, prend les teintes les plus merveilleuses, et comme ce nuage bouge constamment, les teintes changent sans cesse. Souvent, un double arc-en-ciel déploie sa splendeur sur ce voile toujours mouvant et toujours changeant. Et comme ce voile ne présente pas d'horizon, l'arc-en-ciel y fo-me parfois un cercle parfait qui s'insère dans un autre cercle, chaque cercle ayant trois couleurs distinctes qui sont les compléments les unes des
flIltî'GS.
Quand on a vu de loin l'île Livingstone, si admirablement perchée au-dessus des chutes, on n'a plus qu'un désir, c'est d'y aborder en souvenir du grand voya-eur qui v aborda le premier. A l'époque des hautes eaux, l'île est submergée et ne laisse voir oue la cime des arbres ; dans la saison sèche ou nous som-mes, on peut y accoster.
Je ne suis pas seul dans cette excursion matinale. Le hasard m'a fait trouver une montre de prix au bord d'une anse du Zambèze. J'ai remis l'objet au bureau de l'hôtel, qui n'a pas tardé à en découvrir le propriétaire dans la personne d'un Ecossais attache à la gare. Nous partons ensemble dans une petite voiture attelée d'une mule, qui nous mène à l'entrée du pont de fer. Nous traversons le pont à pied, et mon compagnon me fait remarquer ce qu'il appeUe le « Silent Pool », le lac silencieux, où le Zambèze semble se recueillir après sa chute. Puis nous gagnons l'embarcadère à un point situé un peu en amont de
la cataracte, et nous y trouvons une pirogue montée par quatre noirs de la tribu des Ba-rotsé, au crâne complètement rasé. Ils sont armés de courtes pagayes. Ce sont de vigoureux rameurs, de taille à lutter contre les courants qui pourraient faire dériver la pirogue et lui faire faire le tragique plongeon. Ils sont d'ailleurs familiarisés avec tous les dangers du Zambèze et savent comment manœuvrer pour éviter les écueils. Dix minutes de pagayage et nous atterrissons en lieu sûr, là même où atterrit Livingstone. Nous gagnons la partie de l'île orientée vers le gouffre. Encore quelques pas sur des dalles de basalte où courent mille petits canaux que nous franchissons en ti'ébuchant, et nous atteig-nons un promontoire qui, au temps des hautes eaux, déverse un flot fomiidable. Nos noirs rameurs, dont le coi-ps ruisselle sous les paquets d'eau, se couchent à plat ventre au bord de l'abîme qu'ils contemplent comme du haut d'un balcon, et nous nous hasardons à faire de même.
De tous les spectacles que j'ai contemplés sur la terre, je ne me rappelle que l'éruption du volcan de l'Asama-Yama, au Japon, qui m'ait inspiré un pareil sentiment de terreur. Là-bas, c'était le feu, ici c'est l'eau. Nous sommes au cœur même de l'effroyable déluge, nous sommes au bord de la plus grande cataracte du globe, nous la voyons s'engloutir à nos pieds dans le sombre gouffre dont l'autre bord se dresse en face. D'un jet de pien-e par dessus le gouffre, nous pourrions atteindre la muraille opposée,
et la pierre irait tomber au milieu de la verdoyante forêt qui s'épanouit à l'endroit même où était le lit du fleuve avant la déchirure. A gauche, à l'angle droit que fait la gorge de décharge avec la grande muraille qui coupe le cours du Zambèze, se forment les gigantesques remous de la « Chaudière » bouillante où les forces irrésistibles des eaux déchaînent ce que la langue des indigènes traduit mieux que toute description par le nom si expressif qu'ils donnent aux chutes du Zambèze, « Mosi-oa-Tounya » (la Fumée tonnante).
Au milieu de la verdoyante forêt de l'île Livingstone, je me suis arrêté longtemps devant un arbre que je n'aurais jamais pu trouver seul, mais dont mon compagnon connaissait la place. Avec quelle émotion j'ai lu sur l'écorce ces deux lettres encore à peine reconnaissables, D. L. ! Ces lettres grossièrement taillées évoquent le touchant souvenir de David Livingstone qui avoue dans son livre que c'est le seul endroit où, dans sa traversée de l'Afrique, il ait eu la vanité de graver son chiffre. Et moi, humble passant, oublierai- je jamais que je me suis reposé à l'ombre de l'arbre ! Sous cette même ombre se reposa le grand explorateur, heureux d'avoir découvert la merveille de l'Afrique à laquelle il donna le nom de sa souveraine. Dans peu d'années, les lettres auront disparu complètement, mais le nom de Livingstone leur survivra dans l'île où il aborda le premier, jusqu'au jour où les flots du Zambèze qui la minent
lentement l'auront emportée dans les profondeurs de l'abîme.
Après l'écrasante chaleur de 35°, j'aime, au sortir de la sieste, à m'égarer dans les charmants bois qui bordent le Zambèze, ou à respirer la fraîcheur du fleuve au bord d'une anse délicieuse, ombragée de palmiers, où les noirs viennent se baigner à la tombée du jour en jetant mille cris d'enfants et sans se soucier des crocodiles. J'aime aussi à suivre les sentiers poudreux qui vont se perdre dans la brousse. Le pays semble désert, car il n'y a pas si longtemps que les Matabélés en ont exterminé les populations. Personne n'y passe. Quelquefois, j'y crois entendre quelqu'un siffler après moi : c'est le cri d'un oiseau qui imite à merveille le sifflement des noirs. Je reconnais aussi le cri langoureux de la tourterelle de l'Ouganda que j'ai entendu autrefois sur les bords du lac Victoria. Parmi les arbres de la campagne zambézienne, il n'en est point qui ait un aspect aussi étrange que le baobab : c'est bien l'arbre le plus lourd et le plus grotesque de la création. Il fait songer à l'éléphant. Je me suis arrêté devant un de ces baobabs qui est célèbre dans le pays à cause de ses colossales dimensions. Il est connu sous le nom de big tree. Le tronc en est couvert de centaines de noms, tout comme le tronc de nos hêtres géants. A l'époque où l'arbre porte ses fruits, il attire des bandes de babouins qui en sont très friands. Ce sont de grosses gousses de forme elliptique dont les pépins contiennent une
substance blanche sucrée, d'un goût légèrement acide. *Les palmiers du Zambèze offrent, par la hauteur et la sveltesse de leurs troncs, un frappant contraste avec les massifs et disgracieux baobabs : c'est la girafe auprès de l'éléphant.
Dans cette brousse où règne une chaleur moite, il y a quantité de mouches agressives et harcelantes. Pour me soustraire à leur importunité, j'ai gagné un estuaire du Zambèze situé en amont des chutes. H règne là, sous les palmiers, une fraîcheur adorable. Le Zambèze, bordé de roseaux, semé de mille petits îlots boisés, se déploie comme un lac et me rappelle les premiers méandres du Nil à sa sortie du lac Victoria. Le fleuve, majestueux et calme, a un courant à peine perceptible à une demi-lieue du gouffre où il se jette, et c'est à peine si le lointain mugissement de la cataracte envoie jusque-là son écho affaibli.
Les oiseaux lançaient leurs dernières notes dans la mélancolie des soirs africains quand j'ai pris le chemin du retour, encore tout ébloui par la splendeur du soleil couchant que j'ai vu se noyer dans les eaux du Zambèze devenues de l'or en fusior].
Un autre soir, l'aimable Ecossais qui m'a montré l'arbre de Livingstone m'a proposé une excursion pédestre aux gorges du Zambèze. Après une demiheure de marche à travers un plateau jauni et desséché, nous sommes au bord de la cinquième des innombrables gorges où s'encaisse le Zambèze depuis la cataracte jusqu'à la plaine où il retrouve son cours
normal. On ne pourrait imaginer un site plus sévère. C'est la désolation même, à si peu de distance des forêts qu'arrosent les pluies de la cataracte. Mais cette aridité ne dure pas toute l'année. Ces rochers si nus verdissent dans la saison des pluies. Des arbres rabougris, des cactus y végètent actuellement. Hautes de 100 à 200 mètres, les rives du fleuve sont ici absolument impraticables à l'homme. Et pourtant elles ne sont pas désertes. Ces murailles qui défient l'escalade servent d'habitat à des tribus de babouins dont nous voyons les traces partout et dont nous entendons le cri qui rappelle à s'y méprendre l'aboiement du chien. Ces singes, grands comme l'orangoutang, sont d'une agilité surprenante, et prennent leurs ébats sur les rochers les plus inaccessibles. Nous entendons aussi le bush baby, dont le cri plaintif ressemble au vagissement d'un enfant. Sur le sol, nous trouvons des traces de cerfs qui ne se montrent, paraît-il, qu'au lever du soleil.
Une excursion à l'île Kandahar m'a révélé la beauté merveilleuse du Haut-Zambèze. Cette île est située à 16 kilomètres en amont des chutes. Je m'embarque avec une compagnie de touristes sur un petit canot muni d'un moteur à essence qui file ses 15 kilomètres à l'heure. Comme l'excursion doit prendre toute une journée, on emporte des provisions dans une pirogue montée par des pagayeurs indigènes.
Nous partons à 10 heures du matin d'un point situé à 300 mètres au-dessus des chutes. Le Zambèze en cet endroit a environ 2.000 mètres de large II s'y forme de petits tourbillons et des remous. A cette époque de l'année les eaux sont basses. Le fleuve est balisé par des poteaux blancs qui servent de perchoirs aux nombreux cormorans qui guettent leur proie sous les eaux. Nous laissons derrière nous le nuage du Zambèze. Par cette journée calme, montent droit vers le ciel les cinq colonnes, les cinco dedos des Portugais. Bientôt, nous les perdons de vue, et nous voilà voguant entre des îles ravissantes, corbeilles de verdure où de sveltes palmiers dominent de leurs panaches aériens des fourrés épais. Des roseaux, des ajoncs, de grandes herbes se balancent d'une île à l'autre. Le feuillage se reflète si nettement dans le fleuve, qu'on n'aperçoit pas la ligne de démarcation entre la terre et les eaux.
Au premier abord, on ne voit pas trace de vie animale dans ces îles paradisiaques. Mais quand on côtoie les rives de près, on entend jaser dans les branches des oiseaux au merveilleux plumage, on voit s'échapper des roseaux des oiseaux aquatiques et l'aigle pêcheur prendre son majestueux vol. Ce que nous prenons de loin pour des roches émergeant de l'eau se met à bouger à notre approche, et nous reconnaissons des hippopotames se chauffant au soleil : les uns sortent leur tête de l'eau, les autres plongent dans la vase. Une mère porte son petit sur
le dos, tandis que le père baille en ouvrant ses formidables mâchoires garnies de dents capables de broyer une pirogue. Aussi les indigènes ont-ils pour ces amphibies un grand respect. Parfois aussi, le bruit de notre passage met Témoi parmi les crocodiles qui sommeillaient sur les rochers à fleur d'eau. Sans nos noirs, doués d'une vue infiniment plus perçante que la nôtre, nous aurions grand peine à découvrir ces sauriens, plus sournois que les hippopotames. H a été question un jour d'exterminer jusqu'au dernier hippopotame et crocodile ; mais comme ils sont inoiiensifs quand on ne les provoque pas, et qu'après tout ils contribuent à la couleur locale du Zambèze, on fit droit aux protestations des spoitmen.
L'île Kandahar, où nous débarquons au bout d'une heure et demie, est une de ces îles de rêve comme il ne devait s'en trouver que dans le plus beau des quatre fleuves qui arrosaient le paradis terrestre. La végétation tropicale s'y étale dans toute sa luxuriance. Elle n'est pas aussi dense que dans les forêts de Ceylan et de Java, l'ombre n'y est pas aussi épaisse, et c'est ce qui en fait le charme, parce qu'on y voit percer ça et là des rayons de soleil. H y a là des arbres singuliers, bien exotiques, que je vois pour la première fois, tels que l'arbre qu'un de mes compagnons appelle Casengorus. H y a l'oranger cafre : un petit Anglo- Saxon, qui n'a que sept ans, y grimpe avec l'agilité d'un singe pour nous en çueilUr les fruits succulents. Il y a beaucoup d'espèces de palmiers parmi lesquelles
le ^-acieux latanier. Il y a surtout un intéressant palmier qui produit l'ivoire végétal, et dont le précieux fruit croît à dix mètres de hauteur. Doués d'une force et d'une adresse merveilleuses, nos noirs parviennent à l'abattre avec des bâtons qu'ils lancent dans l'air. Le fruit ressemble à une orange, mais, sous l'enveloppe, on trouve une substance dure qui a l'aspect de l'ivoire. Nous parcourons dans tous les sens cette île adorable, marchant sur une épaisse couche de paille que laisse l'herbe jaunie par la saison sèche. Nous voyons voler au soleil de merveilleux papillons. Ce qui me frappe toujours, ici comme dans les forêts que je parcourais naguère dans l'Ouganda, c'est le silence qui y règne à l'heure où le soleil est au zénith : on n'entend que la voix mélancolique de la tourterelle et le cri monotone de la cigale.
Pendant que nous explorons l'île, les noirs ont préparé le déjeuner. Près de l'embarcadère, une table est dressée sous un rustique toit de feuilles. Sur une nappe toute blanche, les couverts sont mis, les viandes froides sont servies, la bière et le vin sont versés, et aussi l'eau du Zambèze qui est bonne à boire, comme celle du Nil. Et nous déjeunons al fresco, sous les gigantesques roseaux du Zambèze qui n'ont pas moins de quatre mètres de haut. L'air frais du fleuve nous a ouvert l'appétit. Un kodak prend le tableau et les noirs regardent bouche bée. Au retour, nous faisons escale à mi-chemin dans l'île Kalyl, car pour rien au monde des Anglais n'oublieraient l'heure du thé. Pour
faire bouillir l'eau du fleuve, les noirs mettent le feu à des branches sèches. La nappe est mise sur Therbe et nous prenons le thé couchés par terre. Une vraie scène biblique. Après ce dernier épisode, nous nous rembarquons dans la chaloupe, et bientôt nous reconnaissons à l'horizon le nuage de la cataracte.
Cette vue du Haut-Zambèze par le glorieux soleil d'Afrique laisse un souvenir enchanteur. « Quelle belle rivière ! » s'écrie ravi un de mes compagnons qui a navigué sur l'Amazone. D'après lui, le Zambèze ne le cède pas en beauté au grand fleuve de l'Amérique équatoriale. J'ai vu le Nil et le Fleuve Bleu, et je leur préfère, pour son idéale beauté, ce Zambèze dont Livingstone disait que « les anges devaient s'arrêter dans leur vol pour l'admirer. »
Près des chutes Victoria a poussé une ville qui compte aujourd'hui 450 Européens et qui a été baptisée du nom illustre de Livingstone. C'est le cheflieu de la Rhodésie nord-occidentale. Elle est située sur la rive gauche du Zambèze, au-delà du pont métallique dont elle est distante de deux kilomètres. Fondée par Cecil Rhodes, dont l'inlassable initiative se retrouve partout, du Cap au Zambèze, et jusqu'aux frontières du Congo, cette ville m'a rappelé Entebbe, la mignonne capitale de l'Ouganda. Ce sont les mêmes larges et longues avenues se croisant à angle droit, plantées de palmiers et de papayers, bordées de petites maisons basses aux toits en tôle ondulée. On y rencontre, comme au pays des Boers, des chariots
attelés de seize bœufs. Et comme cette ville aux distances magnifiques n'est encore qu'à l'état embryonnaire, on parcourt des espaces de 500 mètres sans rencontrer une maison. Ce n'est qu'une sorte de campement qui attend les rues futures. Aux étalages des rares magasins on voit des peaux de lion et de panthère, des cornes de cerf et d'antilope. Recevant tour à tour les ardeurs du soleil du tropique et les brumes du Zambèze, le site passe pour insalubre, et les blancs ne peuvent s'y acclimater qu'en payant tribut à la malaria et à l'hématurie qui régnent dans les régions basses de la Rhodésie.
Un Albanais établi à Livingstone comme éleveur m'a invité à prendre le thé. Il a souffert des fièvres pendant trois mois, et depuis lors un long séjour l'a immunisé. Son habitation se compose d'une unique chambre dont les seuls meubles sont un lit de fer, un lavabo, deux tables et quelques chaises. Un roman de Dickens, « David Copperfield », constitue toute sa bibliothèque. Et je n'ai jamais vu un homme plus satisfait de son sort. Comme nous devisons, voici qu'entrent trois paysans par la porte restée ouverte. A leur manière d'entrer à pas comptés, d'un air entendu, l'un suivant l'autre dans le plus grand mutisme, on reconnaît des Flamands. S'étant emparés chacun d'une cliaise, ils viennent s'attabler auprès de nous, attendant qu'on leur serve leur verre de bière par cette chaleur qui leur a donné soif. Quand du dehors ils nous ont vus prenant le thé, ils se sont dit :
« Voici un café, entrons ! » Comme ils ne connaissent pas un mot d'anglais, rien ne pourrait les faire revenir de leur erreur. Je me charge de leur expliquer qu'ils ne peuvent attendre de l'amabilité du maître de céans qu'une tasse de thé. « Non, nous voulons un verre de bière ! » répondent-ils en chœur. Et ces braves paysans sortent du mêm.e pas méthodique dont ils sont entrés, fort étonnés qu'au pays des hippopotames et des crocodiles il n'y ait pas un seul estaminet où l'on puisse se désaltérer par un chaleur de 36^ De passage à Livingstone pour se rendre au Congo belge, ils aspirent à ai'river à Elisabethville, où ils ont entendu dire qu'il y a de la bière et qu'il fait moins chaud qu'en Rhodésie.
Quand plus tard j'évoquerai la grande merveiPe du inonde, toujours me hantera l'imxage joyeuse de ces trois paysans qui n'ont vu les chutes Victoria que de loin et dont l'idéal était de voir de près un verre de bière.
La petite ville de Livingstone, qui est encore dans les langes, peut être appelée à de grandes destinées si l'on parvient à la soustraire à la malaria. Les Américains ont fondé en face du Niagara une ville à laquelle ils ont donné le nom de Niagarafalls. Ce n'était qu'un petit village, lors de mon premier voyage en Amérique. Lors de mon dernier voyage, j'y ai trouvé une ville florissante de 30.000 habitants. Pendant longtemps l'affluence des étrangers fut sa ^eule source de prospérité ; mais elle s'est transformée
rapidement en un centre manufacturier depuis qu'on utilise l'immense force motrice des cataractes. Qui sait ? La petite ville de Livingstone trouvera peutêtre un jour la même source de prospérité.
Voilà ce que ne prévoyait guère le docteur Livingstone lorsqu'il découvrit, le 17 novembre 1855, les chutes du Zambèze dont on n'avait jamais entendu parler. S'il revenait au monde, il serait stupéfait d'apprendre que les chutes du Zambèze ne sont plus aujourd'hui qu'à vingt-trois jours de Londres et que des flots de visiteurs y accourent de toutes les parties du monde.
Déjà l'aspect des lieux se transforme, et il faut bien se résigner à accepter l'idée que dans quelques années la description qu'en a faite le docteur Livingstone aura cessé d'être exacte et ne sera plus qu'une intéressante page du passé, tout comme la célèbre page que nous a laissée Chateaubriand quand il visita le Niagara en 1791.
Que ceux qui veulent voir les chutes du Zambèze dans leur virginité se hâtent. Car le jour est proche où le barbare qui sommeille chez l'homme civihsé les^ violera brutalement. Les chutes Victoria sont la plus grande force motrice de l'univers. On estime que pendant la saison des hautes eaux il se perd une force hydraulique de 35 millions de chevaux. On comprend de quelle valeur serait pour la Rhodésie l'utilisation d'une partie de cette force énorme pour la production
de l'électricité en vue des travaux des mines et de l'éclairage des villes.
Mais qui ne maudirait la civilisation capable d'accomplir un tel sacrilège ! Les mânes du grand Livingstone en tressailliraient dans la tombe, pendant que celles de Cecil Rhodes exulteraient dans la sienne.
Du Zaxnbèze au Katar&ga.
C'est à Livingstone que j'ai repris le train pour pousser une pointe jusqu'au lointain Katanga resté pendant si longtemps une des contrées les plus mystérieuses de l'Afrique. Aujourd'hui que le réseau des chemins de fer rhodésiens se prolonge jusqu'à la frontière du Congo belge, une visite à Elisabeth ville, la jeune capitale du Katanga, est le complément obligé d'un voyage au Zambèze.
Quand on a franchi le fleuve, on aborde une contrée offrant un heureux contraste avec la souveraine monotonie des plaines de la Rhodésie méridionale. A mesure qu'on gagne le nord et qu'on se rapproche de l'Afrique équatoriale, le paysage change de caractère, les arbres sont plus grands, plus denses, n'ont plus l'aspect rabougri qu'ils avaient au sud du fleuve. L'herbe aussi est plus haute, mais toujours d'un jaune triste dans cette saison sèche. Quand il fait nuit on aperçoit fréquemment de grands feux d'herbes que
les indigènes allument pour favoriser la pousse de nouveaux héritages à la prochaine saison des pluies. Ces incendies, qui dévorent d'immenses étendues de prairie, sont un spectacle infiniment grandiose dans la splendeur des nuits tropicales. Cette partie de la Rhodésie passe pour très fertile et offre des pâturages excellents. Ce sont ces beaux pâturages qui ont décidé trois cents familles boers à s'établir à Lusaka. Et peu à peu, cette race prolifique est en train de faire souche en Rhodésie. Ils se construisent des habitations à toitures en tôle ondulée, établies sur pilotis, et les protègent contre les moustiques au m.oyen de toiles métalUques.
La rivière de Kafui est imposante, même après le Zambèze. On la franchit sur un pont de fer de 400 mètres de long. Pendant que la machine fait du charbon, nous traversons le pont à pied pour aller attendre le train de l'autre côté de la rivière. Il est midi. Tandis que le soleil, chauflié à blanc, déverse sur nos têtes une chaleur de fournaise, la rivière nous envoie la brise fraîche de ses eaux claires peuplées de crocodiles et d'hippopotames et infestées de nuées de moustiques. Les rives sont dominées par de gracieuses collines où apparaissent ça et là les premières plaques de verdure. J'ai vu en Afrique peu de paysages aussi harmonieux. De beaux types d'hommes et de femmes Matabélés, aux épaules bien découplées, habitent des huttes rondes à toiture conique, en terre blanchie. C'est dans ces huttes toutes primitives qu'aimait à
s'abriter Cecil Rhodes à l'époque où le voyage se faisait en char à bœufs. Indigènes, huttes, arbres, collines, tout, jusqu'à la couleur jaune du sol brûlé par des mois de sécheresse, tout a un aspect franchement africain. Seul le clair chant du coq évoque nos campagnes.
Le lendemain matin nous sommes à Chandwe, au milieu d'un pays bien arboré. Les noirs quittent leurs huttes blanches pour venir voir le passage du train, distraction qui leur est offerte deux fois par semaine. Des petits pains leur sont lancés par les fenêtres des voitures, et alors ce sont d'amusantes scène de pugilat. Le vainqueur ne manque d'ailleurs jamais de partager iraternellement son butin, et c'est ainsi partout où nous passons. Les noirs sont bons les uns pour les autres.
Bientôt commence la pénible ascension de la voie vers la frontière du Katanga, formée par la ligne de faîte qui sépare le bassin du Zambèze de celui du Congo. Pendant des heures, le train marche à l'allure du pas de l'homme. Le train est d'ailleurs d'une longueur invraisemblable, avec ses wagons à bestiaux. Longs et fréquents sont les arrêts auprès des piles de bois dont s'alimente la machine.
La dernière station de la Rhodésie est Broken-Hill, la plus triste des stations : quelques maisonnettes, quelques huttes coniques au milieu d'une plaine désertique que borne une colline basse. Mais cette station, pour laquelle fut détourné vers le nord-ouest le chemin
de fer du Cap au Caire, doit son existence à des gisements de cuivre, de plomb et de zinc, dont l'alliage est de telle nature que la métaJlurgie n'a pu encore trouver le moyen de séparer les métaux. Et voilà pourquoi cette station n'a pas répondu aux espérances qu'on avait fondées sur elle. Ici s'arrêtait le rail lorsque le prince Albert, le futur roi des Belges, entreprit sa traversée de l'Afrique. C'est d'ici que l'auguste voyageur gagT.a, en 1909, le Katanga, franchissant à pied, à cheval, à bicyciette, les cent lieues qui séparaient le bout du rail d'Elisabethville. L'énergie qu'il déploya en cette circonstance, comme celle qu'il avait déjà déployée en gravissant les cimes les plus inaccessibles des Alpes, révélait déjà le héros indomptable de l'Yser (le fleuve de fer, suivant l'étymologie) , où le noble prince montra de quelle trem.pe de fer il était.
La frontière belge n'est pas loin de Broken-Hill. Nous la franchissons aux doux accents de la Brabançonne, et une heure après nous sommes à Sakania, le premier poste du Katanga, à 1.500 mètres d'altitude, sur la ligne de partage des eaux des deux fieu\ es géants. Le drapeau belge flotte sur la gare, où nous trouvons sous la véranda une température de 31° centigrades. Le personnel est en costume blanc, coiffé du casque tropical. La chaleur me paraît bien plus forte qu'en Rhodésie. On me dit, il est vrai, qu'elle a éclaté subitement, et que la semaine deiTiière on supportait encore une couverture de nuit. L'adminis-
trateur territorial nous invite aimablement à passer au bureau d'immatriculation, et notre arrivée est immédiatement signalée par le télégraphe au gouvernement d'Elisabethville.
J'avais parcouru l'Afrique en tous sens, depuis le Natal et le Zoulouland jusqu'aux sources du Nil; mais toujoui^ je m'étais trouvé en colonies étrangères. Et nulle pai't je n'avais éprouvé cette douce impression de chez soi que je ressentais pour la première fois à Sakania, en dînant da-ns un modeste chalet en bois, de style norvégien, qui sert de buffet. Un dîner bien africain pourtant, composé d'une poule filandreuse et d'un morceau de chèvre aux patates douces, servi, naturellement, par un stewart du plus beau noir. Mais quelle joie de parler français ! Il me semblait que je respirais plus à l'aise, et la frontière franchie, je me sentais comme délivré de cette sensation de dépaysement qui vous oppresse sous des cieux étrangers.
Je cause avec les agents établis dans le petit cheflieu de l'immense district qui est la région de transit entre le Congo et les deux Rhodésies. Beaucoup d'Anglais y passent qui n'ont pu faire fortune en Hhodésie, et aussi beaucoup de Juifs qui sont toujours à la recherche de pays neufs. Le Juif est la plaie du Katanga. Ils sont tous d'origine allemande. L'un d'eux s'est établi, sans autre forme de procès, dans la propriété de trente hectares d'un colon qui n'a aucun moyen de l'expulser pour le motif qu'il n'y a pas un seul magistrat dans le district de
Sakania. Il n'a pu que porter plainte au Procureur général d'Elisabeth ville, et il faudra quinze jours pour obtenir justice. De Sakania à Elisabeth ville, la distance est de 250 kilomètres, et il n'y a que deux trains par semaine. Il n'y a dans cet immense district que deux fonctionnaires blancs : l'administrateur territorial et un commissaire de police. Il y a en outre un agent des postes et deux percepteurs d'impôts. Il n'y a qu'un seul blanc à la douane de Kalonga. Et cette région passe pour être la plus peuplée du Katanga. On comprend que cette vie d'exil et d'isolement exerce une déprimante influence, surtout chez les céUbataires. J'assiste à un concert de plaintes dans le postefrontière du Katanga, où il n'y a ni club, ni cinéma, où l'unique distraction est l'arrivée du train. Je comprends ces doléances sans trop les partager. L'abus du fonctionnarisme est la plaie des colonies. On l'a vu à Madagascar, où, au début de la conquête, on envoya huit inspecteurs des Eaux et Forêts. Et j'avoue, après tout, que Sakania n'est pas encore le paradis où je voudrais vivre, et que j'en pars avec bonheur après deux heures d'arrêt.
Il est deux heures quand le train s'ébranle par une chaleur de Sénégal. Les voitures belges, à couloir latéral, sont du même type que les voitures de Rhodésie, avec en plus, aux fenêtres, des toiles métalliques destinées à protéger le voyageur contre la poussière et les moustiques et aussi contre les flammèches de la machine dont la chaudière consomme du bois.
Le train court à travers le meirveilleux paysage du Katanga. C'est un jardin africain. Du haut des crêtes, rœil plonge sur un océan de forêts où des teintes automnales, taches rouges et couleur de rouille, apparaissent çà et là dans la somptueuse verdure qui s'étend à l'infini. Pensez que la Belgique surpeuplée peut disposer de ces immenses étendues désertes où peut-être s'élèveront un jour des villes et des villages. Ces vastes solitudes sylvestres ne sont pourtant pas complètement inhabitées, car çà et là une furnée bleuâtre flotte sur les cimes des arbres, qui dénote la présence de quelque hutte. Ce qui donne à ce paysage grandiose un aspect bien africain, ce sont les innombrables termitières, la plupart construites autour des arbres dont le tronc semble émerger de ces monticules. Elles ont des proportions colossales, comme celles que j'ai vues dans l'Ouganda. Et elles sont si nombreuses que le tracé de la voie n'en tient pas compte. Le train les coupe, courant entre les deux parois d'une tranchée pratiquée à travers l'obstacle. Le long de la voie gisent comme des cadavres les arbres qu'il a fallu livrer aux flammes pour le tracé, et qui ne sont pas entièrement consumés.
Rien n'a dû être plus malaisé que d'établir un tracé à travers la forêt du Katanga. Il n'y a pas, il est vrai, de taillis, mais partout la forêt masque l'horizon, et ce difficile tracé fait grand honneur à ses auteurs. La ligne a été construite avec une telle précipitation
qu'elle devra être refaite sur une grande partie du parcours. Certains jours, les noirs posaient jusqu'à cinq kilomètres de rail en vingt-quatre heures. La rapidité avec laquelle le célèbre constructeur de chemins de fer Pauling mena le rail de Broken-HiU à Elisabethville prouve que les indigènes n'ont nul besoin de contrainte pour être poussés au travail : il suffit qu'ils y soient stimulés par l'appât du salaire. Sans doute ils ne fournissent pas la même quantité ni la même qualité de travail que les blancs ; mais ils savent tout de même travailler. La paresse du noir est une légende qui n'a que trop longtemps duré.
A dix heures du soir le soleil se couche dans sa gloire sur la mer de forêts qui s'étend à perte de vue. Dans un ciel sans nuages l'astre a des éblouissements d'or en fusion. Et devant cette mélancolie des soirs, j'éprouve l'impression d'être immensément loin de l'Europe. Avec le coucher du soleil, la chaleur s'apaise et on se sent pénétré d'une délicieuse sensation de fraîcheur. Le crépuscule ne dure qu'un instant, et la nuit succède au jour en quelques minutes. Dans le ciel d'une incomparable splendeur, la belle constellation de la Croix du Sud brille de tout son éclat.
Les dernières heures du voyage paraissent bien longues. Le parcours de 250 kilomètres de Sakania à Elisabethville se fait en dix heures. Cette marche de 25 kilomètres à l'heure est celle des chemins de fer d'Afrique ; mais ici comme sur les chemins de fer de l'Ouganda il n'y a pas de couchettes ni d'objets de
literie, et la nuit semble bien longue, même quand on arrive à destination à une heure du matin. Depuis l'inauguration du chemin de fer, il est de tradition d'arriver à Elisabethville à cette heure absurde, personne n'a jamais su pourquoi. Comme il fait nuit, il faut bien rester tranquillement étendu sur sa banquette jusqu'à l'heure du lever du soleil.
L^s nuits sont fraîches dans le Haut-Katanga î C'est par une température de 12° que je descends du train en gare d'EHsabeth ville et que je gagne à pied le Grand Hôtel dont le nom m'a séduit. La chose, hélas ! ne répond guère à l'étiquette. Bien que tenue par un Suisse, cette gargotte à vingt francs par jour est lamentable. Ses chambres, étabUes à même le sol, sont de vrais nids de rhumatismes. On peut se consoler par des repas composés de mets douteux aux sauces mélangées de founnis, avec de mauvais vins à 12 francs la bouteille ou de mauvaise bière à 2 fr. 50 le verre.
Elisabetliville.
Allons courir la ville dont Theureux nom de baptême est celui de la gracieuse reine des Belges.
Voilà qui est étrange. J'ai beau chercher la ville, je ne la trouve pas. Je vois bien de somptueuses avenues tracées à travers la verdure des bois, mais où sont les rues, où sont les maisons ? A peine si j'aperçois ça et là un rare passant dans la personne d'un noir, mais pas un seul blanc à qui je puisse demander où est la ville. Où est donc cette ville introuvable ? Vous y êtes sans vous en douter. Vous voyez une forêt : c'est la ville. Vous cherchez la ville, c'est la forêt. La capitale du Katanga réalise, comme Batavia, le type idéal de la cité tropicale. Ce que vous prenez pour les avenues d'un parc, ce sont les rues. Ce que vous prenez pour des villas ou des cottages anglais, ce sont les maisons, épai-pillées ça et là, dispersées comme des maisons de cam.pagne. Ce n'est pas tout à fait le rus in urbe que rêvait Horace, c'est la ville-forêt ou la forêt-ville. C'est la ville aux larges et longues avenues pleines.
de poussière dans la saison sèche, pleines de boue dans la saison des pluies. Nous sommes dans la saison sèche, et à en juger par la poussière calamiteuse qui règne en souveraine, on peut s'imaginer. ce que doit être le fléau de la boue à l'époque des pluies tropicales.
Elisabethville, la ville-forêt, n'est pas pour cela une ville ombragée, et en cela elle diffère de Batavia dont la prodigieuse sève végétale défie les ardeurs du soleil équatorial. La forêt d'Elisabethville n'a pas d'épais feuillage et ne donne pas d'ombre. Les arbres sont assez clairsemés et n'offrent pas au promeneur une protection suffisante contre le terrible soleil africain. Les avenues, d'une largeur invraisemblable, sont trop copieusement ensoleillées.
Mon premier soin est de présenter mes devoirs au gouverneur du Katanga, le colonel Tombeur. A Elisabethville il n'y a ni voitures ni pousse-pousse. Le seul mode de locomotion est la bicyclette. Comme je ne suis pas cycliste, c'est à pied que je me rends au palais du gouvernement. Il me faut traverser la ville entière, ce qui demande une grande demi-heure de marche. Car EHsabethville est, comme Pékin, la ville aux distances magnifiques, aux interminables avenues. Toutes ces avenues aboutissent à la place royale, centre de la ville, vaste octogone où sont distribués différents édifices qui ont vraiment grand air, le cercle, le palais du Procureur général, la banque congolaise. Tous ces édifices sont solidement bâtis en briques. Le plus remai'quable est le cercle Albert-
ELISABETHVILLE 173
Elisabeth, dont la façade monumentale est ornée de l'écusson belge. Il y a, d'ailleurs, beaucoup de confortables maisons en briques. Au-delà de la place royale, je m'égare complètement et suis réduit à aller demander chez les Pères Salésiens un boy qui me conduit chez Bouîa-Matari, car c'est sous ce nom que tous les noirs désignent les gouverneurs du Congo depuis les jours lointains où Stanley leur apparut comme un « casseur de pierres ».
Je suis reçu par l'aimable secrétaire du gouvernement, M. Georges Woeste, qui a déjà été prévenu de mon arrivée par le bureau d'immatriculation de Sakania. Il me demande avidement des nouvelles d'Europe et s'informe des siens qu'il n'a plus revus depuis des années. Son terme vient d'être prorogé. Il jouit d'une santé florissante qu'il prétend devoir à l'usage de la quinine dont il est un fervent adepte. Il m'introduit auprès du gouverneur. Celui-ci me reçoit en uniforme militaire, dans son cabinet de travail. Il veut bien me rappeler qu'il m'a connu à Binixelles et me comble en me retenant à dîner, le soir, au club, avec le sympathique père de Hemptinne, des Bénédictins. Je ne me doutais pas alors que le colonel Tombeur allait gagner bientôt son grade de général sur les champs de bataille d'Afrique et qu'il conquerrait le glorieux sobriquet de « tombeur de l'ennemi ».
En sortant du palais du gouverneur, je me suis retrouvé dans les allées du parc magnifique qui fait de cette résidence le joyau d'Elisabeth ville. Grandiose
est le panorama qu'on embrasse du haut de la terrasse. Les monts lointains du Katanga se déroulent à l'horizon, avec leur sombre chevelure de forêts dont les tons violets se détachent dans l'éblouissante lumière du ciel africain. Pourquoi n'a-t-on pas ménagé des fenêtres comme celle-là en d'autres points de la ville ? Elles rompraient la monotonie de la forêt, elles donneraient de l'air, elles ouvriraient au regard de lointaines échappées sur des horizons infinis comme ceux qui se déroulent le long du chemin de fer du Katanga. Dans un pays aussi accidenté il suffirait de faire ça et là une éclaircie pour créer de splendides perspectives comme n'en ont point les villes de plaine de la Rhodésie. Mais le gouverneur Wangermée, qui présida à la création d'Elisabethville, avait le culte des arbres, et s'opposait à ce qu'on en abattît un seul. Ce respect excessif se comprendrait pour les merveilleuses forêts de l'Ouganda qui m.' inspirèrent tant d'admiration, mais les arbres du Haut-Katanga, qui présentent l'aspect monotone de nos pins maritimes et qui sont avares d'ombre, sont-ils vraiment dignes d'un pareil culte ?
Née d'hier, Elisabethville est une cité en voie de formation. Et pourtant elle a déjà des monuments. Et elle les avait avant même que de naître, monuments prodigieux édifiés non par les hommes mais par les fourmis. Si VEgypte a ses pyramides, Elisabethville a ses termitières. Imaginez des monticules de terre rouge qui atteignent jusqu'à quatre mètres
ELISABETHVILLE 175
de hauteur, surgissant tantôt sur le bord de l'avenue, tantôt au milieu d'une place publique. Vous ne pouvez faire cent pas sans en rencontrer qui vous barrent le passage. Tantôt l'avenue contourne l'obstacle, tantôt elle le coupe. Et l'on se demande combien de myriades de fourmis ont édifié ces orgueilleux monuments. Un particulier ingénieux a eu l'idée pratique d'en creuser un pour en utiliser les cellules en guise de cave.
De même qu'à Batavia il y a le kampong malais et le quartier chinois, de même à Elisabethville il y a la cité indigène complètement séparée de la ville européenne. On l'appelle européenne parce qu'elle n'a pas que des Belges, mais aussi nombre d'Anglais, de Rhodésiens, de Russes, de Scandinaves, de Turcs, de Grecs et surtout de juifs de toutes les nations. Le type de la ville cosmopolite ! La cité indigène est moins mêlée : on n'y voit que produits de pure race africaine et du plus beau noir. Disposée sur un plan très régulier, cette cité indigène se compose de longues allées tracées au cordeau, se coupant à angle droit et bordées de huttes carrées en terre, toutes construites de la même façon. J'ai pour aimable cicérone un magistrat de l'ordre judiciaire qui, en cette quahté, connaît tous les indigènes qu'il désigne par leurs noms, familiarité qui m'a paru un peu excessive de la part d'un juge envers des justiciables de couleur. Il m'introduit dans une hutte où nous trouvons une jeune beauté noire qui nous fait un aimable accueil en l'absence de son mari. La hutte est propre et
bien entretenue. Elle est d'ailleurs d'une simplicité qui montre combien le noir ignore les mille besoins du blanc : un lit en bois et un banc en constituent tout le mobilier, et la terre battue sert de plancher. Heureux les primitifs qui ne connaissent pas les complications de la vie civilisée !
En sortant de la hutte, nous échangeons nos réflexions. Mon cicérone me dit que le noir gagTie à être connu de près. N'est-ce pas M. Henri Rolin qui estime que le noir, sous le rapport moral, vaut souvent plus que le blanc ? Le mépris du blanc pour le noir ne serait-il donc qu'une orgueilleuse incompréhension de cette âme indigène que nous prétendons relever de ce que nous appelons sa déchéance ? Depuis que j'ai vu les noirs de l'Ouganda, chez qui existe depuis des siècles une remarquable organisation sociale, je suis quelque peu sceptique à l'endroit de la supériorité de certaines races européennes sur la barbarie des peuples de l'Afrique. Le blanc qui n'emploie pas la main forte, qui traite ses noirs avec douceur, en obtient tout ce qu'il veut. Le noir est plein de dévouement pour le blanc qui le traite bien. Toutefois, le blanc devrait toujours garder ses distances vis-à-vis du noir. Les noirs, qui sont le nombre, pourraient un jour en arriver à se croire les maîtres à cause d'un système de justice qui dégénère en faiblesse, et que n'admettraient pas un instant les juges anglais. On m'a cité à cet égard des faits incroyables. Un blanc qui frappe un noir est impi-
Er.iSABETHViLLE. — Les nouveaux édifices.
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Route d'Élisabethville à Pauda.
ZAMBESE.
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toyablement condamné, sans être admis à s'expliquer sur les causes d'excuse auxquelles le juge a toujours égard dans les rixes entre blancs. « Vous avez frappé le noir ? — Oui, mais je demande à m'expliquer. — Il suffit, vous avez frappé. » Et toujours le noir triomphe en pareil cas. Que de faits ne m'a-t-on pas racontés qui m.ontrent l'excessive faiblesse des magistrats ! Un jour, un jeune magistrat devait se rendre à son poste avec une caravane de porteurs. Arrivés dans la brousse, les porteurs se débarrassent des bagages et refusent de poursuivre la marche. Le magistrat, qui ne connaît pas la langue des noirs, s'adresse à un fonctionnaire, inspecteur du travail, et le prie de mettre les porteurs à la raison. Le fonctionnaire veut recourir au fouet. Protestations du magistrat qui ne veut pas qu'on traite ainsi les noirs. Le fonctionnaire se rend, mais le magistrat est laissé au milieu de la brousse, menacé de mourir de faim. Une autre fois, un colon porte plainte contre un noir qui a volé ses malles. Il résulte de l'enquête que l'inculpé a enlevé les malles dans l'espoir d'y trouver de l'argent ; n'en ayant pas trouvé, il a jeté les malles à la rivière. Et le juge acquitte, estimant que l'intention n'est pas un délit punissable.
J'ai rencontré à Elisabethville des Français qui déploraient hautement la trop grande familiarité des blancs avec les noirs. Les Wallons surtout ont avec eux la plaisanterie trop facile. Les noirs en arriveront ainsi à se croire les maîtres. Malheur quand ils le
seront ! Voici une scène comme on en peut voir tous les jours à Elisabeth ville. Un noir obtient d'un blanc la faveur de lui cirer les bottes. Il ose ensuite lui demander une cigarette, et s'enhardit jusqu'à lui demander du feu. Un Anglais, témoin de la scène, allonge un coup de pied au noir. Protestations du blanc, auquel l'Anglais répond qu'il est trop jeune pour comprendre comment le blanc doit se comporter avec l'indigène. Pour être respecté, il doit être envers lui juste toujours, bon souvent, dur parfois.
Je n'ai nulle part mieux apprécié l'intelligence du noir qu'à l'établissement scolaire que les Salésiens ont fondé à Elisabeth ville. Les enfants blancs et les enfants noirs y occupent des classes distinctes. Les frères enseignent aux enfants noirs les travaux de menuiserie et de chai'penterie, les dressent à l'art du forgeron et au métier de cordonnier. Et ils obtiennent d'admirables résultats, car les noirs, comme je l'avais déjà constaté dans l'Ouganda, sont d'une remarquable habileté dans les arts manuels. Mais si le noir bien conduit offre beaucoup de ressources, mal dirigé il devient criminel tout comme le blanc. J'ai vu des délinquants noirs à la prison où m'a conduit M. Salkin, l'aimable juge d'appel. Un noir était au cachot, coupable d'avoir tué un blanc. La prison est disposée en étoile comme nos prisons cellulaires, en vue de faciliter la sui-veillance. Les repas des prisonniers se composent de riz et d'une bouillie de maïs à laquelle on donne le nom de bocari.
Lr'Étoile du Congo.
Elisabethville doit sa naissance et sa fortune à ses mines de cuivre, dont la plus célèbre est l'EtoUe du Congo, située à deux ou trois lieues de la ville. Il n'y a actuellement encore à Elisabethville qu'une seule automobile : c'est celle dont le roi des Belges a fait don au gouverneur. Le colonel Tombeur l'a très aimablement mise à ma disposition, et c'est avec son chauffeur que je me rends à la fameuse mine. Il me mène par des chemins impossibles. Ce ne sont que bosses et fosses qui font faire à rautomobile des cabrioles invraisemblables. Nous sautons comme des pois sui' un tambour, et il m'arrive de perdre mon chapeau. Je suis trop occupé d'éviter les heurts pour songer aux détails du paysage. Au bout d'une demi- 'heui-e le plaisir prend fin. Nous stoppons. Nous sommes arrivés.
Le tableau que j'ai sous les yeux me rappelle d'une façon frappante les fameuses mines de diamant que je visitai autrefois à Kimberley. La mine de l'Etoiie est exploitée de la même façon, en carrière à ciel
ouvert. Un bon millier de travailleurs noirs, recrutés dans le Nj'assaland portugais, fournissent la maind'œuvre. Ils sont divisés en équipes de jour et de nuit, car le travail se poursuit la nuit à la lumière électrique. M. Hela, qui veut bien me promener par les chemins accidentés de la mine, me fait voir une récente tranchée pratiquée à l'aide d'une pelle à vapeur qui effectue l'enlèvement de la couche superficielle, le « stérile », travail préparatoire à l'extraction du minerai. Cette tranchée a mis à nu un filon d'une richesse merveilleuse. M. Hela m'offre un superbe échantillon du minerai : c'est un carbonate veii; de cuivre qui rappelle le magnifique malachite de Sibérie, objet digne d'être rapporté en Europe en souvenir de l'Etoile du Congo. La mine est située dans un site aussi désolé que possible. Pas un seul arbre ne croît sur la colline cupiif ère, dont le sol empoisoriné se refuse à toute végétation. On se croirait plutôt au Spitsberg qu'en Afnque.
Un chemin de fer relie la mine de l'Etoile à l'usine de réduction de Lubumbashi, située à quelques kilomètres de là, au bord de la rivière du même nom de saveur indigène. Je l'ai visitée le lendemain, accompagné de ]\IjM. de San et Salkin. C'est là qu'on opère la fusion du minerai transporté de l'Etoile sui' les wagons. Et c*est mei'veille de rencontrer au cœur de l'Afnque une installation aussi admirablement outillée, employant un personnel de 150 blancs et 2.000 indigènes. M. de Bouw me fait part de l'étonnement
l'étoile du CONGO 181
qu'éprouvèrent le général Botha, M. Grey, le fameux docteur Jameson, et d'autres visiteurs célèbres qui n'avaient tous qu'un mot : « Je n'en reviens pas î »
M. Homer, ingénieur américain, en sa qualité de directeur des établissements, veut bien m'en faire les honneurs. Il me promène pendant une heure entière à travers les chantiers qui couvrent plusieurs hectares, et la promenade se fait par une température de 31*^ qui n'est rien auprès de la formidable température des fours système Evence Coppée, où l'on voit le cuivre entrer en fusion et couler en cascades, un des plus impressionnants spectacles qui soit au monde. On me montre aussi les compounds indigènes, divisés en quai-tiers de cinq maisons. Ces maisons, parfaitement carrées, sont constinites en terre séchée. Pour que la brousse ne soit pas infectée, chaque indigène a son lit et ses latrines. Tout est parfaitement conçu au triple point de vue du confort, de l'hygiène et de la moralité du noir. J'assiste au curieux spectacle de la distribution de la nourriture aux travailleurs. Chaque indigène, contre présentation de son livi-et, reçoit sa ration de viande et de riz. Pour dessert, ih mangent des pumpkins, sorte de citrouilles dont ils sont très friands, importées de la Rhodésie et du Nyassaland. Ils reçoivent au minimum un salaire de 18 francs par jour.
Chaque indigène est donc porteur d'un livret. J'ai visité à Elisabethville le bureau de l'identification des indigènes au moyen des empreintes digitales, le sys-
tème qu'on applique chez •nous aux criminels. C'est foi-t beau, mais cette organisation n'existe encore qu'à Elisabethville, et encore uniquement en vue de l'industrie. Il faudrait généraliser la mesure et créer au Congo, comme en Rhodésie, l'état-civil des indigènes qui faciliterait le recouvrement de l'impôt.
L'Union Minière a le monopole des mines de tout le Katanga. Elle en exploite actuellement 130. La richesse minière du Katanga est véritablement fabuleuse. C'est ce dont se rendait fort bien compte le génie colonisateur de Cecil Rhodes, qui me disait à Groteschuur, en 1893, avec un visible dépit : « Pourquoi m'avez-vous pris le Katanga ?» (Le morceau était aussi du goût de l'Allemagne aux formidables appétits). On a déjà reconnu 135 gisements dans la région cuprifère du Katanga. Mais que de gisements de cuivre et d'étain restent encore à reconnaître ! M. Levât, ingénieur français qui venait de passer quatorze mois dans la brousse, me disait que, du haut d'une cime, il avait distingué, à perte de vue, des montagnes qui toutes recèlent le précieux minerai. Et il avait une telle foi dans la richesse minière du Katanga, qu'il la mettait au-dessus de toutes les mines du monde.
A sa richesse minière exceptionnelle le Katanga unit encore des facilités d'exploitation qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Alors que dans les mines américaines il faut descendre parfois jusqu'à une profondeur de 1.500 mètres, au Katanga le cuivre se montre
l'étoile du CONGO
à la surface, en sorte qu'on l'exploite à ciel ouvert, sans les coûteux travaux souterrains qui augmentent dans des conditions si considérables le prix de revient de la tonne de minerai. Cette facilité d'exploitation est due à la disposition géologique des couches de terrain cuprifère, qui sont à peu près verticales : si elles ont en général une direction est-ouest, elles offrent des plissements et des ondulations à axés verticaux, et c'est là qu'apparaissent les gisements. Qu'importe que le minerai s'appauvrisse dans les couches profondes si le minerai se trouve en aboïidance dans les couches superficielles, à moins de 40 mètres de profondeur ! Qu'importent les couches inférieures si des richesses colossales sont dans les couches affleurant à la surface ! Pendant combien d'années ne pourra-t-on les exploiter par la méthode peu coûteuse des carrière à ciel ouvert ! C'est d'ailleurs ainsi que les exploitaient déjà bien avant la venue des blancs, les indigènes qui y trouvaient en abondance le cuivre servant à la fabrication de leurs lances, de leurs haches, de leurs bracelets. De nos jours encore, les noirs coulent le cuivre en croix de Saint-André et l'utilisent comme monnaie de troc. Arnott, un des premiers pionniers du Katanga, que le colonel Wangermée a connu autrefois, lui rapporta que vers 1890 il avait rencontré au nord du lac Moëro une caravane venant de l'Ouganda qui allait acheter du cuivre au Katanga, faisant ainsi un voyage de plus de 2.000 kilomètres dans le but de se procurer le
métal destiné à recouvrir le cercueil du roi de l'Ouganda, le fameux Mtésa.
La région cuprifère du Katanga n'est pas seulement remarquable par sa prodigieuse abondance de minerai ; ce qui en fait surtout la richesse, c'est une teneur en cuivi'e qui dépasse de loin celle de toutes les mines connues. Cette teneur varie, d'après les gisements, de 6 à 25 %, et l'on peut affimier que la moyenne est de 14 %, proportion énonne en comparaison de celle des plus riches mines de cuivre qu'on exploite en Amérique et dans d'autres parties du monde, où la teneur oscille entre 1 et 7 %. Aussi peut-on dii'e sans exagération que le Katanga recèle assez de cuivre pour alimenter le monde entier, ou encore, comme le disait un Anglais, qu'on y mai'che sur les millions. Pour apprécier toute l'exactitude du mot, il faut savoir que le Katanga est riche non seulement en gisements de cuivre, mais aussi en gisements de diamants, de pierres précieuses et d'étain sur lesquels l'Etat a réservé ses droits par un décret du 23 Décembre 1910.
On peut s'étonner que le Katanga ne soit pas exposé, comme le Transvaal, à des mouvements d'aventuriers du genre du fameux raid Jameson. La raison en est que les gisements de cuivre appartiennent à l'Union jMinière du Katanga, et qu'il y a dès lors peu de chance pour les aventuriers de faire de grands coups comme ceux qu'on pouvait faire à Kimberley avant que Cecil Rhodes n'eût fusionné toutes les sociétés en un puissant monopole.
l'étoile du CONGO 185
Mais qu'importe si le Katanga est riche ei) minerai, -qu'importe si ce minerai affleure à la surface, si les moyens de transport laissent à désirer ?
Nous touchons ici à la question vitale du Katanga.
Les Belges ne tireront tout le profit possible de ce joyau de leur colonie que le jour où ils pourront transporter à peu de frais ses richesses minières sur les marchés du monde.
A côté de l'avenir minier du Katanga, il y a l'avenir agricole dans lequel on peut avoir foi, quoique les opinions soient à cet égard fort partagées. Suivant les uns, le haut plateau du Katanga n'est pas un pays agricole, la terre est pauvre, le blé n'y réussit pas, le maïs seul y pousse, les essais des fermiers ont eu un lamentable échec. On apprécie diversement les résultats de la mission Leplae qui fut récemment envoyée sur place pour étudier le Katanga au point de vue agricole. Cette mission a fait construire à grands frais une route qui aboutit aux mêmes plateaux où doit être établie la voie ferrée. La mission a vu ces plateaux dans la saison des pluies, alors qu'ils étaient verts, mais elle les aurait trouvés incultes dans la saison sèche.
D'autres, au contraire, ont une grande confiance dans l'avenir agricole du Katanga. Si le climat ne convient pas à la culture du blé, en revanche, le maïs y vient admirablement. Le Katanga, tout comme autrefois la Belgique, est une immense forêt qui, défrichée, deviendra une terre fertile. M. Henri Rolin
vante la fertilité des dembos ou vallées que la ligne de chemins de fer franchit de Sakania à Elisabethville, et il estime que le Haut Katanga offre des conditions favorables à l'agriculture. Il entrevoit le moment où l'agriculture et Télevage pourront assui'er les besoins locaux. Mais il se passera du temps avant que le Katanga exporte des produits de culture.
Si les premiers essais de culture n'ont pas répondu à l'attente, il ne faut pas être trop prompt à conclure : ce n'est pas en trois ans qu'on peut juger du succès d'une ferme, puisqu'on Europe une ferme ne donne de résultats qu'au bout de neuf ans. Sait-on d'ailleurs pourquoi échoua la mission Leplae ? Voici la piquante version que j'ai entendu circuler à ce sujet. On avait recruté, en Belgique, comme fermiers, des gens qui n'avaient aucune notion de la culture. On leur assurait pendant six mois un petit subside de vingt-cinq francs par mois. Ils vendirent pendant six mois les produits récoltés, et quand ils cessèrent de toucher leur subside ils abandonnèrent leur exploitation et s'en retournèrent comme ils étaient venus.
Quelles que soient les possibilités agricoles du Katanga, laissons au temps le soin de' décider où est la vérité, où est l'erreur. Mais de toutes les provinces du Congo, on peut affirmer que le Katanga est celle dont l'avenir est le mieux assuré. Suivant le mot heureux de M. Hennebicq, le Katanga est « la citadelle blanche de l'Afrique ».
Les Belges au Katanga.
J'ai passé trop peu de temps à Elisabethville pour oser porter un jugement sur l'administration du Katanga et sur les réformes à apporter dans nos méthodes coloniales. Mais j'ai pu constater avec satisfaction que les indigènes sont infiniment mieux traités au Katanga que dans les colonies d'Afrique appartenant à de gi'andes nations. Un missionnaire anglais, le Révérend John H. Harris, a publié naguère un livre qui fit un certain bruit. A lire ce livre, on pourrait croire que seuls les Anglais sont aptes à coloniser et à faire le bonheur des races inférieures. Il suffit de visiter les colonies anglaises pour se convaincre que c'est là un préjugé. Je ne parle pas de la Rhodésie, où les Anglais ont fait le bonheur des noirs en les massacrant. Mais lorsque je visitai l'Afrique orientale anglaise et l'Ouganda, j'y pus constater des abus qui méritent d'être dénoncés à l'indignation du bon missionnaire John Harris. J'y ai vu des milliers de noirs condamnés à la chaîne et
.au hard labour. Quels méfaits avaient-ils commis ? Leur seul crime était de n'avoir pas payé l'impôt sur les huttes ou quelque contravention de simple police. Mais il faut bien, n'est-ce pas, trouver le moyen d'imposer aux noirs le travail forcé, si l'on veut se procurer gratuitement le bois qui doit alimenter les foyers des locomotives du chemin de fer et des bateaux du Nyanza et si Ton veut avoir des routes construites sans qu'il en coûte une seule livre sterling. Il est permis toutefois de penser que ces procédés économiques coûtent cher à l'humanité.
M. Harris a trouvé chez les fonctionnaires coloniaux du Congo un niveau intellectuel et moral déplorablement bas, et la raison qu'il en donne est simple : les Belges manquent de passé colonial. Ce qui ne l'empêche pas, par une de ces contradictions qui détruisent une thèse, de faire le plus grand éloge des fonctionnaires coloniaux allemands. Quand je songe aux fonctionnaires coloniaux allemands, je me rappelle toujours un représentant du gouvernement allemand que j'ai rencontré sur les bords du lac Victoria, gros Falstaff en costume blanc dont la seule distraction était de passer une heure à bord du bateau qui visitait son poste tous les quinze jours. Je l'ai vu consommer, avec un de ses compatriotes, un nombre invraisemblable de verres de bière allemande, pour finir par le whisky, pour lequel il avait un tel culte que son traitement devait y passer en grande partie. Il se vantait d'en vider trois bouteilles par jour, ce qu'at-
testait, d'ailleurs, une face effroyablement congestionnée. M. HaiTis préfère le jeune fonctionnaire colonial allemand au jeune fonctionnaire colonial belge. Et cette opinion est si sincère, qu'il conseille à la Belgique de renoncer au Congo pour l'offrir, non pas à l'Angleterre, qui est, affiiTae-t-il, trop désintéressée, mais à l'Allemagne. Les noirs du Congo belge auraient-ils à gagner en tombant sous la rude main geiTnanique ? J'ai visité les poi-ts du lac Victoria fondés par les Allemands. Le plus important • est Mouanza. Ce qui m'a frappé en débarquant, c'est l'aspect militaire de la place. On sentait tout de suite qu'on se trouvait en territoire allemand, où tout se fait à la caporale, sous une roide et inflexible discipline. J'y ai vu « l'arbre de la Justice » auquel les chefs de Mouanza avaient coutume de pendre les condamnés. Et la tradition fut reprise par les Allemands. C'est un compatriote de M. Harris qui m'assurait avoir vu des pauvres diables accrochés aux branches du sinistre ficus, ce qui n'était pas, disait-il, « a pretty scène ». J'ai vu, sur cette même place, des prisonniers enchaînés les uns aux autres, le cou serré dans un lourd anneau de fer, cassant à coups de marteau des pierres destinées aux routes. Ils sont étroitement surveillés par la police indigène. Ainsi, ce qui frappait immédiatement les yeux en débarquant dans cette colonie allemande, c'est, d'une part, le déploiement de la puissance militaire, d'autre part, le spectacle du travail forcé.
Ce spectacle du travail forcé, c'est le sinistre leit motiv qui revenait, obsédant, dans chaque rue, sur chaque route où le hasard vous conduisait. Tous les quarts d'heure, vous rencontriez de longues files de forçats enchaînés, le cercle de fer au cou, chargés de pioches, de bêches, de haches, sous la conduite de soldats noirs armés non seulement d'un sabre et d'un fusil, mais encore d'un fouet, symbole de l'esclavage. On ne pouvait franchir cinq cents mètres sans croiser de ces lugubres cortèges. N'y a-t-il donc que d'affreux bandits parmi la population noire ? Ou bien faut-il croire que, sous le plus futile prétexte, on leur imposait le travail forcé avec le cercle de fer au cou ? De quels crimes inexpiables étaient-ils donc coupables, ces milliers de forçats ? La plupaii: n'avaient commis d'autre méfait que d'avoir circulé sans lanterne dans les i-ues, pai' une nuit de clair de lune. Un des matelots noirs d'un steamer anglais, coupable d'un tel forfait, fut aussitôt cueilli par la poKce noire et condamné sur l'heure à six mois de chaîne. Sans doute, sur les protestations adi'essées au gouverneur allemand par le capitaine anglais, le matelot fut immédiatement rendu; mais les milliers de forçats qui n'avaient personne pour les défendre faisaient leurs six mois de chaîne. Tout prisonnier condamné à la chaîne se voyait régulièrement appliquer la chicotte à l'expiration de chaque mois. La chicotte était l'inévitable corollaii'e du travail forcé. La peine consistait en vingt-cinq coups, appUqués au bon endroit, avec une
lanière d'hippopotame longue de deux mètres. Après son supplice, le malheureux était conduit au lac où il prenait un bain dont l'effet était de refroidir les atroces brûlures que la chicotte laisse sur la peau. La chicotte intervenait aussi en justice : il était d'usage de l'appliquer aux témoins pour leur faire dire la vérité, car on sait combien le noir est enchn au mensonge. On m'a parlé d'une affaire de vol où, à cause des contradictions qu'offraient les dépositions, tous les témoins, quels que fussent leurs dires, aft'irmatifs ou négatifs, reçurent leurs vingt-cinq coups de cliicotte pour apprendre à mieux témoigner en justice. C'est la manière forte. Elle offre une légère différence avec celle des Anglais. Ceux-ci, instruits par leur longue expérience de la colonisation, ont moins de lourdeur, plus de doigté. Ils connaissent, d'ailleurs, des moyens plus efficaces que la chicotte, et la cavalerie de Saint-Georges est leur grande ressource. Mais si les procédés diffèrent, le but est le même. C'est toujours un esclavage déguisé, tendant à la main-d'œuvre gratuite des noirs. Et l'on voudi-ait que le noir n'eût pas la haine du blanc ! Mânes de Beccher-Stowe ! revenez sur cette terre pour flétrir cette manière dont les grands redresseurs de torts comprennent leur mission de civilisation sur la terre d'Afrique.
Les coloniaux anglais que j'ai rencontrés sur place étaient d'un tout autre avis que M. Harris : ils me disaient que les Belges traitent les noirs avec trop
d'égards ; à cause de leur bonté pour cette race déshéritée, ils sont en train de compromettre la bonne affaire que doit être l'Airique. Ce sont des gâtemétier. Le capitaine d'un steamer du lax Victoiia, officier de la marine anglaise, ne m.e faisait-il pas cet aveu intéressant à retenir que les colonies d'Afrique sont faites non pour les noirs mais pour les blancs, et que les blancs ont le droit absolu d'exploiter le pays pour leur seul profit ? Toute colonie qui ne paye pas doit être abandonnée : la seule bonne politique coloniale est celle de l'intérêt et de l'égoïsme, sans souci du progrès et du bonheur des indigènes.
Lorsque je publiai mon livre « Aux Sources du Nil », mes révélations provoquèrent une grande fureur en Allemagne. Les journaux d'Outre-Rhin me traitèrent d'audacieux menteur, d'infâme calomniateur, etc. On ne répond pas aux injures. Mais je ne crus pas devoir m'abstenir de répondre à la plus importante revue coloniale de Berlin qui, avec plus de tenue, se borna à proclamer que mes « élucubrations » étaient manifestement contraires à la vérité, et proposa en même temps la création, dans les villes où résidaient beaucoup d'Allemands notoires, d'un grand journal allemand qui aurait pour mission de défendre l'Allemagne, pays tant calomnié, contre les nouvelles mensongères. Je n'eus, pour réduire au silence la grande revue coloniale et toute la meute de journalistes, qu'à appuyer ma réponse de la reproduction d'un document photographique qui représentait les
Usines de Lubumbashi.
Elisabeth viLr.E. — Train chargé de minerai.
forçats de Mouanza enchaînés, circulant sous la conduite d'un garde-chiourme noir armé jusqu'aux dents, document acheté à Mouanza chez un Allemand.
Elisabethville est le paradis des noirs en comparaison des enfers africains où m'a conduit le hasard des voyages. Le romancier Conan Doyle, le célèbre créateur de Sherlock Holmes a, il est vrai, lancé contre les Belges l'accusation de couper les mains aux indigènes. Mais on sait aujourd'hui ce que valait sa documentation. Il s'était inspiré de très bonne foi des faux rapports émanant du consul anglais à Boma, sir Roger Casement, qui fut depuis pendu à Londres. Je n'ai pas rencontré dans les rues d'Elisabethville des noirs aux mains coupées, mais j'en ai vu quantité dans l'Ouganda, qui furent mutilés par ordre du roi Mouanga, le Néron africain. Il serait peut-être excessif d'en rendre responsables les maîtres actuels de l'Ouganda. Voilà pourtant avec quelle légèreté le romancier Conan Doyle écrit l'histoire du Congo.
Est-ce à dire que tout est parfait au Katanga et dans le reste du Congo ? Que rien n'y est à faire, qu'il n'y a aucun abus à corriger ? Non, il n'y a pas de colonie parfaite, moins encore sous les tropiques que dans la zone tempérée. Ce sera toujours une tâclie difficile que d'organiser un gouvernement dans les possessions tropicales, qu'elles soient situées aux Indes ou dans le continent noir. La première difficulté réside dans l'inhabileté des indigènes à se gouverner eux-mêmes, soit qu'ils manquent d'initiative politique.
soit qu'ils soient plongés dans l'ignorance et la barbarie. La seconde diiïiculté provient de ce que, dans les colonies tropicales, les blancs sont relativement peu nombreux, et de ce qu'ils n'y résident que temporairement, avec l'espoir de s'enrichir et de regagner la mère patrie. La population blanche ne comprend guère que l'élément masculin, fonctionnaires, officiers, commerçants, aventuriers qui ne fondent point de foyers permanents. Les blancs constituent une caste, la caste des gouvernants, sur lesquels la métropole exerce un contrôle général. La population indigène, quoique étant en très grande majorité, n'a qu'une minime influence sur son propre gouvernement. Le gouvernement des possessions tropicales n'a donc rien qui rappelle une démocratie. Les populations indigènes ne se gouvernent pas elles-mêmes. Le tropique est gouverné par la zone tempérée. Les lois et les ordres viennent d'une lointaine métropole. Et là où les peuples des tropiques ont voulu se gouverner euxmêmes et se constituer en républiques indépendantes, le résultat a été lamentable. Qu'on se rappelle les vicissitudes de la république d'Haïti. Le despotisme fleurit dans les pays chauds comme la liberté fleurit dans les pays froids. Ne voit-on pas les Européens eux-mêmes, qui gouvernent les possessions tropicales, s'énerver au bout d'un trop long séjour sous un ciel brûlant ? Us perdent à la longue les aspirations vers l'idéal.
« L'empire britannique, dit Goldwin Smith, dans
rinde, n'est point menacé de finir par l'invasion des Russes ; il n'est pas menacé non plus de finir par une révolution intérieure. Et pourtant, il aura une fin. C'est la loi de nature. Les enfants anglais ne peuvent être élevés sous le ciel de l'Inde. Une race ne peut conserver et gouverner un pays où elle ne peut élever ses propres enfants ».
La solution des problèmes qu'offre l'avenir des possessions tropicales et des « sphères d'influence » est subordonnée en grande partie à la question du climat. C'est sous le soleil de l'Equateur, là où il y a abondance d'humidité, que la vie animale et la vie végétale atteignent leur plus grand développement. Là se tmuvent les terres les plus productives, les possessions les plus convoitées par l'homme blanc.
Dans cette zone, l'homme peut s'alimenter toute l'année sans aucun travail ; il n'a à souffrir ni du froid, ni de la sécheresse ; l'abri et le vêtement sont faciles à s'y procurer, si tant est qu'ils soient nécessaires. La nature y pourvoit à tout, l'homme y a îa vie douce et facile : trois fruits de l'arbre à pain ou une douzaine de bananes lui sont une nourriture suffisante ; il ne doit pas consacrer à sa plantation de manioc plus d'une journée de travail par semaine ; le Javanais récoltera en un mois assez de riz pour vivre une année entière. Au témoignage du capitaine Cook, un insulaire des mers du Sud qui plante dix arbres à pain accomplit autant de besogne utile pour
l'entretien de sa famille qu'un cultivateur des pays du Nord qui travaille toute une année.
C'est cette trop grande facilité de la vie qui est le plus grand obstacle au progrès des races tropicales. Dans un climat débilitant et énervant, oii le travail ne s'impose pas comme une nécessité, l'homme manque de l'énergie indispensable pour développer les ressources que lui offre le tropique. On ne peut attendi'e de lui l'effort spontané pour s'élever vers un plus haut degré de civilisation. Les peuples tropicaux ne peuvent progresser que sous une autre impulsion que la leur. Certes, on peut citer des peuples tropicaux qui, sous l'influence de certaines causes particulières, ont atteint un certain degré de civilisation, mais il n'en est pas moins vrai que ce n'est pas dans les conditions faciles de la vie des tropiques que se sont développées les races énergiques et entreprenantes du monde (1).
Ainsi se pose le problème du travail dans les colonies tropicales. Par quel moyen amener les indigènes à se soumettre à un travail sérieux et continu, si une nature trop bienveillante ne lui impose pas l'effort que le travail exige ? Si l'effort répugne aux indigènes, il n'y a que deux alternatives : ou le travail forcé ou l'importation de coolies recrutés à l'étranger par contrat. La Hollande a introduit à Java le système du travail forcé. On n'aurait pu en adopter d'autre au
(i) Robert Ward, Some prohhtns of the Tropics.
Congo dans la période du début. Mais la race noire n'est-elle pas perfectible comme toute autre race humaine, et ne pourrait-elle, à la longue, être amenée à se soumettre à la sainte loi du travail ? Les officiers belges (1) qui ont pratiqué les noirs pendant plusieurs années ne croient pas à l'étemelle paresse qu'on leur reproche ; ils ne croient pas à leur défaut d'intelligence et d'aptitude ; ils sont persuadés au contraire que les facultés d'assimilation ne leur manquent pas, mais que pour juger le développement intellectuel dont ils sont susceptibles, il faudrait leur offrir les moyens d'apprendre en créant des écoles professionnelles. C'est dans cette voie que sont entrées les missions. L'école professionnelle des pères Salésiens à Elisabethville est soutenue par le Gouvernement. On a constaté depuis longtemps que le nègre a la passion du négoce et qu'il est « né commerçant », suivant le mot de Stanley. Qu'on lui offre l'appât de l'intérêt et on trouvera en Afrique la main-d'œuvre indispensable pour faire progresser l'entreprise coloniale.
n ne peut être question d'introduire au Congo des Hindous ou des Chinois, sous peine de provoquer le phénomène qui s'est produit partout où les Hindous et les Chinois ont été mis en présence des noirs.
A l'île Maurice, l'Hindou a remplacé le noir que le planteur employait autrefois : et l'Hindou a réduit
(i) Cap. Jobé, La Belgique et le Congo.
le noir à mourir de faim. Dans toutes les colonies d'Afrique où a pénétré l'Hindou, les noirs sont sans résistance contre cette redoutable invasion. Des milliers d'Hindous débarquent chaque année à la côte orientale d'Afrique, avec leurs femmes, et comme il est rare qu'ils retournent dans l'Inde, ils peuplent peu à peu le continent noir, ils y font souche, et lentement, mais sûrement, ils supplantent la race noire qui ne peut lutter avec eux. Et si l'on n'y prend garde, l'Afrique deviendra bientôt une province de l'Inde, comme il est arrivé à l'île Maurice, envahie par trois cent mille Hindous qui ont supplanté d'abord les noirs et qui sont en train de supplanter les créoles. Lors de mon voyage dans l'Ouganda, j'ai vu des natifs de l'Inde accourus en masse sur les bords du lac Victoria. Ils y accaparent tout le commerce. Les noirs sont partout évincés par les envahissants Hindous. Ce sont eux qui ont fait le chemin de fer de l'Ouganda, et depuis lors, ils considèrent l'Afrique comme leur appartenant. Leurs villages ont l'aspect des bazars de l'Inde, rues interminables bordées d'une foule d'échoppes. Ils vivent dans d'horribles maisonnettes en tôle ondulée, ce qui est, à leurs yeux, le dernier mot de la civilisation. L'Hindou se trouve admirablement du climat de l'Afrique, et le jour n'est peut-être pas éloigné où les peuples de l'Inde, aussi envahissants et aussi entreprenants que les Chinois, occuperont toutes les régions de l'Afrique tropicale qui leur conviennent et refouleront les noirs auxquels ils sont infiniment
supérieurs dans l'échelle des races humaines. Le continent noir serait-il destiné, dans les desseins de la Providence, à recevoir le trop-plein de l'Inde, dont le territoire ne suffit pas à nourrir deux cents millions d'Hindous ?
Depuis la reprise du Congo par la Belgique, le mot a été : « Décentralisation ». Nous soutenions, il y a longtemps déjà, cette idée vers laquelle il semble qu'on soit aujourd'hui en marche. Dans une étude (1),. nous avons montré les inconvénients de la centralisation, qui fait reposer tout le poids des affaires sui' le gouvernement central et lui impose le soin de régler des détails dont les fonctionnaires locaux pourraient s'occuper avec plus de compétence. M. le comte d'Ursel, qui a fait à cette étude l'honneur de la citer au Sénat lors des débats parlementaires sur la reprise du Congo, a préconisé le renforcement du pouvoir local en Afrique. Il voulait notamment qu'il y eût en Afrique plus de responsabilité, il voulait laisser plus d'initiative au Gouverneur général, et qu'il y eût auprès de lui un Conseil exécutif partageant cette responsabilité. Il prônait le système en vigueur dans toutes les grandes colonies, et demandait d'introduire au Congo tout simplement ce qui existe aux Indes anglaises et à Java. Aux Indes anglaises, le vice-roi est assisté d'un Conseil exécutif composé de cinq
(i) « Une législation coloniale », Bulletin de V Académie Royale de Belgique, classe des Lettres, n^ 4, avril 1908.
membres. De même à Java, le Gouverneur général a à ses côtés un collège de cinq membres connu sous le nom de Conseil des Indes. Le Conseil Colonial, qui siège dans la métropole, aussi nombreux qu'un parlement, à deux mille lieues de la colonie, ne serait-il pas mieux placé dans la colonie même, où l'on pourrait le réduire à sept membres ? C'est là, estimait M. le comte d'Ursel, le véritable type du pouvoir local, fort, responsable et décentralisé (1).
M. Henri Rolin, dans son intéressante étude sur « Le Katanga au point de vue administratif », critique le vieux système centralisateur. Il constate qu'un certain progrès s'est accompli dans le sens de la décentralisation, mais que le progrès est peu considérable. Le roi Albert, qui a parcoum la colonie avant son avènement, s'est prononcé nettement dans le sens d'une décentralisation et a proclamé la nécessité de reviser la charte coloniale et spécialement de « constituer sur place un gouvernement qui reçoive foraiellement du législateur métropolitain un pouvoir vraiment effectif ». En faisant cette déclaration, le Roi invoquait l'exemple des grandes nations colonisatrices instruites par une expérience séculaire. Tous les hommes qui ont gouverné le Congo sur place sont partisans de la décentralisation. L'un d'eux m'exposait un jour le regret que des vues semblables n'aient pas guidé ceux qui ont fait les lois fondamentales de
(i) Sénat, Annales parlementatres, séance du 27 août 1908.
la colonie. L'ensemble lui apparaissait comme un édifice destiné à être construit en Afrique, mais conçu par un architecte européen dont le cei-veau n'aurait jamais eu que des impressions européennes. L'édifice est vaste et beau extérieurement, mais quand on le parcourt et qu'on veut l'approprier à sa destination, on y trouve quantité d'inutilités ou de nuisances, et il y manque des choses indispensables. Et pour expliquer sa pensée, il faisait une comparaison assez amusante. C'est comme si, dans une maison tropicale, on avait disposé un calorifère et des doubles fenêtres, et qu'il y manquât des vérandahs et des moustiquaires. Dans la suite, on a tâché de remédier aux défauts par des ajoutes de toute espèce ou des démolitions ; mais il en est de ces transformations comme de celles qu'on a fait subir jadis à nos belles cathédrales pour les mettre au style du jour. Il faudrait avoir le courage de se mettre résolument à l'œuvre en partant de principes sains et clairs, et en donnant aux lois nouvelles et à toute l'organisation coloniale une élasticité telle qu'elles pourraient s'adapter rapidement aux situations si diverses et si mobiles des pays coloniaux. Le système colonial des Hollandais, tel que nous .l'avons pu étudier sur place dans un voyage aux Indes néerlandaises, présente un grand nombre de dispositions dont on pourrait utilement s'inspirer au Congo. Nous avons montré (1) comment leur système de
i) Un séjour dans l'île de Java y Paris, Pion.
décentralisation poussé jusqu'à l'absolutisme du Gouverneur général qui réside à Java a pu assurer l'admirable développement d'une des plus belles colonies du monde. Mais la dernière venue des nations colonisatrices n'a pas l'audace que donne l'expérience.
La Plaie dti Congo.
Toutes les autorités coloniales s'accordent à proclamer que la colonisation n'a pas seulement pour but d'assurer de nouveaux pays et d'autres races à l'effort universel de la production des richesses, elle a aussi pour but de les convier à une vie morale et sociale supérieure. C'est dans ces termes que s'expnmait M. Tibbaut, aux Journées coloniales, L'éminent président des Journées, M. Cooreman, envisageant ce double aspect économique et moral de la colonisation, montrait la difficulté de la tâche, la gravité de la responsabilité, et, par conséquent, la nécessité de l'initiation pour le peuple hardi qui a pour ainsi dire improvisé son rôle de colonisateur sur un théâtre de colossale dimension. Le Ministre des Colonies, M. Renkin, insistait à son tour sur le but de l'œuvre coloniale, mettre l'ordre à la place du désordre, la civihsation à la place de la barbarie, le christianisme à la place du fétichisme. Et il concluait que pour
accomplir cette œuvre il faut des hommes d'une haute qualité morale ; il faut, comme le disait un gouverneur de colonies anglaises, que le colonial soit un gentleman. La carrière coloniale doit être prise au sérieux et non pas comme une folie ou un coup de^ tête. Dans cette œuvre entreprise par la civilisation contre la barbarie, il faut des hommes de réelle valeur et non pas des agents médiocres. La valeur intellectuelle ne suffit pas, il faut avant tout la valeur morale, il faut l'idéal des civilisateurs qui ont charge d'âme.
Osons aborder un sujet dont on parle généralement en plaisantant. Il n'en est pourtant pas qui soit aussi grave et aussi délicat. Le problème est un des plus difficiles qui soit. Qu'importe î II faut avoir le courage de mettre la plaie à nu.
La plaie est celle de toutes les colonies tropicales, bien qu'elle ne soit pas partout également apparente. Elle est peu visible dans les colonies anglaises, où elle n'en existe pas moins. Nulle part elle n'est plus ostensible que dans l'Insulinde, qui est, de toutes les colonies tropicales, la plus comparable à la colonie du Congo belge.
De tous les abus qui ont provoqué de sévères critiques en Hollande, il n'en est pas de plus répandu aux Indes néerlandaises que le commerce entre blanc3 et femmes indigènes. C'est, chez les fonctionnaires non mariés, un usage général de prendre parmi les femmes indigènes une compagne illégitime, et cet
abus est ouvertement toléré. L'institution est si profondément entrée dans les mœurs, qu'un fonctionnaire de rang élevé, très considéré dans la colome, a pu publier une étude où il discute sérieusement le point de savoir quel est le système le plus avantageux pour un jeune fonctionnaire, ou d'épouser une Européenne eu de prendre une « ménagère » indigène, aboutissant à cette conclusion au moins inattendue, que les deux systèmes ont leurs avantages et leurs inconvénients. (1)
M. Chailley-Bert, qui a si bien étudié Java au point de vue colonial (2) a été frappé de la généralité de cet abus. Il constate que ce qui eût dû être l'exception devient presque la règle. Officiers, fonctionnaires, planteurs, tous, s'ils sont célibataires, prennent une compagne indigène. Cela est prévu, cela est dans les mœurs, cela est dans les règlements, jusque dans le plan des maisons que bâtit le Gouvernement.
Est-ce le régime qu'il faut accuser de cet abus ? Ou bien ne serait-ce pas plutôt cette force occulte et mystérieuse, la « grande silencieuse » comme l'appelle Couperus dans son roman sur l'Inde hollandaise, où il montre le Hollandais absorbé par cette force insaisissable qui émane de la terre et de la race indigène ?
De même qu'il y a une question des métis à Java,
(i) Concuhinaat by de ambtenaren van het hinnenîandsch hesiuur in Ned. Indië. Itjdschrift voor Ned : Indië, 18^8, 2, ^04 J. J. (2) J. Chailley-Bert, Java et ses habitants.
il y en a une au Congo. Partout où la population européenne compte moins de femmes que d'hommes, il y a une question des métis. A Java, les métis s'appellent d'un nom intraduisible. Aux Indes anglaises, les métis s'appellent des Eurasiens. En Afrique, les métis s'appellent des mulâtres. En Amérique, il y a aussi des mulâtres. Et partout où il y a des mulâtres on les regarde comme un fléau. Le mulâtre a tous les défauts du noir et tous les vices du blanc. Si l'on n'y prend garde, le Congo sera un jour rongé, comme les Etats-Unis d'Amérique, pai' cette plaie des mulâtres. Un proverbe arabe dit : « Allaîi a fait le café ; Allah a fait le lait ; Allah n'a pas fait le café au lait ». Aux yeux des Arabes, le mulâtre n'est pas ujie créature de Dieu.
Voilà donc un très grave problème à envisager en face, un des plus graves qui soient.
La principale difficulté du problème provient de ce que, dans les colonies tropicales, les blancs sont relativement peu nombreux, et qu'ils n'y résident que temporairement, avec l'espoir de s'enriclûr et de regagner la mère patrie. La population blanche ne comprend guère que l'élément masculin : fonctionnaires, officiers, commerçants, aventuriers, qui ne fondent point de foyers permanents. Les Européens s'énervent au bout d'un trop long séjour sous un ciel brûlant. Ils perdent à la longue les asph'ations vers l'idéal qui les animait au début, et au heu de travailler à relever la race indigène, ils finissent par descendre à son
niveau. Et n'est-ce pas descendre à son niveau que de prendre une compagne indigène ?
Comment une femme indigène, qui n'a ni l'éducation, ni les sentiments, ni l'état d'âme du blanc, qui ne peut être ni sa conseillère, ni son soutien, pourrat-elle être autre chose qu'une compagne passagère, dans le sens le plus abject du mot ? Ce sera l'union libre, qui ravale au lieu d'élever. Ce seront les rapports purement matériels qui rabaissent au lieu de purifier. Si des enfants naissent, le père n'osera les avouer. Et quand sa compagne d'occasion aura perdu ses charmes, il la délaissera pour en prendre une autre plus agréable.
Voilà comment il s'y prendra pour relever la race indigène.
Ainsi se pose le problème. La solution en paraît presque impossible à première vue. Il s'impose pourtant à tous les peuples qui ont des colonies tropicales, aux Hollandais, aux Anglais, aux Français, aux Américains. Il s'impose aux Belges qui ont assumé la lourde tâche de coloniser le Congo.
Non, le problèm.e n'est pas insoluble. Pour essayer de le résoudre, il semble tout d'abord qu'il faille distinguer entre le Congo équatorial et le Congo à climat tempéré. « Le Congo ne vaut pas un penny », me disait Cecil Rhodes, et il me donnait pour raison qu'il est situé sous l'Equateur et que l'Européen ne peut s'acclimater dans les contrées équatoriales. C'est entendu, l'Ouganda ne vaut pas un penny. Mais Cecil
Rhodes était un colonial trop clairvoyant pour ne pas apprécier l'immense valeur du Congo. Il cherchait à en dégoûter la Belgique, qui hésitait alors à accepter le cadeau royal. Et il voulait accréditer l'erreur de ceux qui confondent les colonies d'exploitation avec les colonies de peuplement. Cei-tes, le Congo équatorial ne sera jamais une colonie de peuplement, pas plus que ne l'est Java, qui avoisine aussi l'Equateur, et qui n'en est pas moins la perle des Indes, le merveilleux pays des épices qui a enrichi la Hollande. L'Inde, qui avoisine l'Equateur, et qui vaut bien un penny, puisqu'elle a procuré à l'Angleterre de fabuleuses richesse, l'Inde est une colonie d'exploitation.
Le Congo a un inappréciable avantage sur les Indes anglaises et sur les Indes néerlandaises, c'est l'heureuse diversité de climats qu'offre l'immense étendue de son territoire et qui peiTtiet d'y créer des colonies de peuplement aussi bien que des colonies d'exploitation. Le haut plateau du Katanga, aussi vaste que la France, et dont le climat rappelle celui de l'Europe méridionale, convient à la colonisation blanche tout comme les hauts plateaux du Transvaal et de l'Orange où les Boers, ces descendants des Hollandais, ont fait souche. Le climat est idéal, comparable à celui de Nice, moins les sautes brusques de température et les coups de mistral. Voilà ce que m'affimiait l'ingénieur Levât, qui est Niçois et qui a séjourné deux ans et demi dans le Haut-Katanga où il n'a jamais eu d'accès de fièvre et n'a jamais pris de quinine. Person-
nellement, j'ai trouvé le climat d'Elisabethville plus agréable que celui de la Rhodésie. Arrivé dans la saison chaude, j'ai trouvé très supportable une chaleur sèche de 31°. Les nuits m'ont paru d'une délicieuse fraîcheur. Je m'éveillais le matin par une température de 16". Et je n'étais pas encore dans la saison des moustiques, apparaissant en septembre, avec les premières pluies qui abattent la poussière. L'hiver ramène les gelées nocturnes qui sont bénies des blancs.
Quand le prince Albert, qui devait bientôt ceindre la couronne, traversa cette contrée si salubre, il y rencontra beaucoup d'Anglais qui, avec un petit pécule en poche, parcouraient le pays à la rechercne de terres. Et le prince déplorait le peu d'empressement que mettaient les Belges à bénéficier des avantages que leur offre le Katanga. De tous côtés, on y avait mis en vente des terres admirablement situées et favorables à l'agriculture ; or, pas un seul Belge ne s'était trouvé parmi les acquéreurs. Il y avait là, de l'avis du prince Albert, un effort à réaliser qui était fait, d'ailleurs, au détriment des Belges, par des étrangers.
Dans une étude sur la colonisation du Katanga, le Docteur Dryepondt, si compétent comme médecin et comme colonial, a démontré la possibilité pour la race blanche, envisagée comme race, dans son ensem^ble, et non dans des individualités peut-être exceptionnelles appartenant à cette race, de vivre, de s'installer
210 CHAPITRE XÏV
au Katanga, d'y fonder des familles européennes, d'y avoir des enfants blancs y vivant eux-mêmes et y procréant, sans dégénérescence dans la descendance, et sans nécessité de mélanger avec les autochtones noirs du pays une race blanclie restant purem.ent blanche et continuant dans sa descendance les cai'actères des parents.
Au Katanga, l'acclimatement de race est possible. Mais la zone équatoriale ne se prête qu'à l'acclimatement individuel. L'Européen peut y séjourner pendant un temps plus ou moins long ; il peut même y procréer, mais il doit regagner, lui et ses enfants, la terre natsJe s'il ne veut voir sa race s'étioler. Il semble bien pourtant que la' science n'ait pas dit son dernier mot, et que si la zone équatoriale est restée jusqu'à présent fermée à l'acclimatement de race, on ne puisse en conclure qu'elle le sera d'une façon définitive.
Nul ne prétendi'a d'ailleurs que les régions chaudes du Congo soient plus malsaines et plus dangereuses pour l'Européen que les régions chaudes de Java. Et puis, que ne peut, à la longue, sur le climat d'un pays neuf, la présence du blanc I Le climat de Java n'étaitil pas, jadis, autrement malfamé que celui du Congo ? Aujourd'hui, sous le rapport de la salubrité de l'air, Java vaut infiniment mieux que sa réputation. J'y ai rencontré maints hauts fonctionnaires étabhs dans l'île depuis plus de trente ans, tels que M. Scherer, membre du Conseil des Indes, le jonckeer van der
Wyck, directeur de renseignement, M. Oliviers, résident de Djokjakarta. Ce qui prouve que les fonctionnaii-es vivent aussi longtemps à Java qu'en Europe, c'est qu'ils ne sont admis à une pension égale à trois mois de traitement qu'au bout de vingt aimées de service et quarante-cinq ans d'âge, et à une pension égale à quatre mois de traitement qu'au bout de trente années. En outre, ils n'ont droit à un congé que de dix en dix années. Si le climat dont les Hollandais ont toujours tant médit, dans la crainte d'exciter des convoitises, était vraiment si meurtrier pour les blancs, on ne verrait point la plupart des fonctionnaires en retraite, civils et militaires, finir de préférence leurs jours à Java, où une belle maison leur coûte peu et où ils peuvent planter du café tout en touchant leur pension.
J'ai vu, à Batavia, plus d'un général octogénaire, qui n'aspirait nullement à revoir les brumes des Pays- Bas. De cette ville de Batavia, dont la réputa,tion d'insalubrité était telle autrefois que son nom était synonyme de cimetière des Européens, les Hollandais ont su faire une ville presque aussi salubre qu'Amsterdam. Le choléra, qui était endémique autrefois, a complètement disparu depuis que la ville est pourvue d'une eau pure que fournissent des puits a.rtésiens communiquant avec une nappe profonde non contaminée. Ce qui a contribué aussi à l'assainissement de Batavia, c'est le dessèchement des marais environnants qui ont été transformés en champs fertiles, et
le défrichement des jungles, auquel on a employé des soldats de Tarmée des Indes. On voit ainsi ce que peut, à la longue,, la civilisation importée dans une contrée vierge. Pour apprécier les heureux effets que pourra produire la présence du blanc au Congo, il suffit de constater ceux qui sont résultés des intelligents travaux des Hollandais. Qu'on ne fasse donc point le compte des morts au Congo : avec le temps, l'homme finira par triompher de la nature en Afrique équatoriale comme à Java. Quoique Java ne soit, pas plus que les chaudes régions du Congo, une colonie de peuplement, on y rencontre un grand nombre de créoles, c'est-à-dire des blancs nés à Java de père et de mère européens. Et c'est précisément la présence de la femme blanche à Java qui contribue le plus à enraj^er la mortalité, car qui ne sait que l'isolement et la dépression morale qui en est la conséquence, sont mortels pour le blanc transporté sous les tropiques ! A l'exemple des Hollandais, introduisons donc la femme blanche au Congo.
« Notre colonie manque de femmes ! » Tel est le cri d'alarme que poussait un jour dans la presse îe Docteur Louis Delattre. Quel est, se demande-t-il, le rôle de la femme belge au Congo ? Nul, rien. Et que doit-il être ?.. Tout î Qu'allons-nous faire au Congo ? questionne-t-il. D'abord nous établir, ensuite coloniser, c'est-à-dire éduquer, civiliser nos frères noirs d'Afrique. Nous établir ? Mais quel est le premier signe, le presque unique et nécessaire emblème de
rétablissement des hommes dans un pays ? C'est la création d'un foyer... Au Congo, le blanc est sans foyer, parce qu'il est sans « sa » femme. (Notez l'adjectif possessif « sa ». Il est sans « sa femme ». Sans épouses, sans foyers, proclame M. Delattre, il est presque impossible aux blancs colonisateurs africains d'essayer de relever le niveau de la race indigène. « La vie intime d'un blanc, quelles que soient sa bonne volonté, son éducation, sa force de caractère, ne peut jamais être, dans la solitude échauffée de l'Afrique, qu'un tissu fragile où les mauvaises langues indigènes auront vite brodé le scandale. Que la femme belge, l'épouse légitime, aimée, respectée, intervienne. ...Et tout change. Le Belge colon remonte immédiatement à son idéal européen. Le Belge colon, à la main de sa compagne belge, remonte à l'état civihsé d'où, il faut bien le dire, sans compagne de son éducation, sans compagne de son intelhgence et de son cœur, il est vite tombé au niveau des plus tristes indigènes du milieu africain. »
Envisageant la question d'acclimatement au Congo, dont on nous a fait depuis longtemps un épouvantail, le Docteur Delattre estime que pour tous les colons, hommes ou femmes, un Congo se prépare en somme bien moins dangereux que beaucoup de colonies anglaises, françaises ou hollandaises, où nous voyons cependant les femmes de la race colonisatrice accompagner de bon cœur leurs maris depuis des siècles. « Il ne faut pas s'y tromper, dit-iL La femme s'adapte
merveilleusement aux plus divers climats. Bien plus facilement que les hommes, parce que, douées en général d'organes plus sains que n'ont abîmés ni l'alcool ni les excès, les femmes portent, sous les cieux les plus variables, une faculté ilnmitée d'adaptation physique et morale. Et quant à la femme belge en particulier, sa belle santé est l'expression d'mi des tempéraments les plus riches qu'éclaire le soieil. Sobriété, gaieté, courage, intelligence, sensibilité ; aucune femme sur la terre, il faut en convenir, n'ofïre à un degré aussi élevé les qualités qui constituent l'ordinaire de la femme belge. Si la femme belge le veut, elle vivra au Congo tout conmie en Belgique. Mais qui plus est, elle y fera vivre l'homme belge, son mari, infiniment mieux que le pauvre blanc, célibataire, n'y eût vécu solitaire. Elle lui apprendra la sobriété, la patience, la douceur, la bonté, toutes vertus qui exercent... sur le foie, une action autrement antibilieuse que les plus réputées drogues !... Elle lui enlèvera du cœur le regTet, la mélancolie^ l'ennui, le vide, le dégoût, ces terribles démons africains qui vous tuent un homme plus vite que la mouche tsé-tsé. »
Lfe Docteur Delattre est donc un partisan décidé de l'émigration féminine au Congo. Il estime que la colonisation belge ne sera effective, bonne et honnête que lorsque la femme belge s'unira à son mari pour cette entreprise. Et il entrevoit le jour où les femmes belges prendront aussi facilement le chemin du Congo pour
rejoindre leur mari ou même pour le chercher, que les femmes hollandaises ou anglaises prennent le chemin des Indes ou de TLisuhnde. Toutefois, il fait certaines réserves qui s'imposent à la science médicale. « Comme tous les hommes ne sont point en état de faire un séjour au Congo sans danger pour leur santé ou leur vie, de même toutes les dames ne peuvent impunément tenter l'excursion tropicale. Il faut que le public en soit averti sans réserve. Sous le prétexte que le Congo est un « pays chaud », il ne faut pas que les malades se figurent que le Congo représente pour eux un pays de cure, une sorte de grand sanatorium comme un « Midi de la France » de l'Extrême- Sud ».
Par des considérations d'un intérêt purement médical, le savant docteur conclut qu'en dehors de la tuberculose, réserve absolue, mais aussi quasi unique, il ne voit rien qui puisse au nom de l'hygiène, empêcher une femme de suivre son mari sous la « Ligne ». Et là-ba.s, il n'est rien qui lui interdise de vivre la vie la plus complètement féminine.
J'ai rencontré de vieux coloni?.iix nui prétendent que c'est une utopie de vouloir introduire la femme blanche au Congo équatorial. A ces esprits sceptiques j'oppose les chiffres empruntés à la statistique hollandaise à Java. Je lis, dans le livre de M. Chailley-Bert, qu'à Java la statistique compte 50.000 Hollandais dont 23.000 femmes. Cette forte proportion du sexe féminin, dit M. Chaillej^-Bert, ne date pas de loin. Il
est malaisé de préciser les dates : la démographie de Java est rudimentaire. Tout ce qu'on sait, c'est qu'avant les dernières années, quand il y avait moins de chemins de fer, moins de routes, moins de maisons confortables, moins d'hygiène, la proportion des femmes était relativement faible : de là, mariages plus rares et unions libres plus fréquentes. (1)
Il n'est rien de plus éloquent que les chiffres, et il n'est rien de plus décisif que le chiffre de 23.000 femmes à Java sur 50.000 Hollandais. Ce que les Hollandais ont fait à Java pour y rendre possible le séjour de la femme blanche, on le pourra faire au Congo équatorial par la construction de maisons confortables, par la création de puits artésiens, par les mesures d'hygiène qui ont fait de Batavia l'une des villes les plus salubres du monde.
Une belle plume française a stigmatisé, avec l'énergie d'un Juvénal, toutes les turpitudes qui se commettent dans la plupart des colonies françaises. « Des gouverneurs, des officiers, mêmes généraux, déjà avancés en âge, des administrateurs de première ou de deuxième classe, qui ont femmes et enfants en France, et entretiennent publiquement une concubine dans leur palais ou dans leur maison ; des fonctionnaires qui ravagent httéralement les écoles où les Sœurs, nos pures Sœurs françaises, ont un peu dégrossi ces jeunes négresses, certes pour un but tout
(i) java et ses habitants, p. 67-90.
autre ; des officiers en campagne qui, le soir, se livrent à une véritable battue pour eux-mêmes ou pour leurs chefs ; des employés supérieurs, civils ou militaires, qui ont de véritables harems ; une ville de la côte d'Afrique où la traite, la traite ignoble de la jeune fille indigène, est pratiquée au profit de la colonie allemande ; des villes entières où tous les indigènes, pères, mères, maris, enfants, vivent de la prostitution de leurs filles ou de leurs femmes ; des missionnaires, des évêques navrés, qui voient ainsi tous leurs efforts paralysés et toutes leurs œuvres stériles, et qui se demandent s'il ne vaudrait pas mieux fermer les écoles de filles ; les familles indigènes ravagées ; les femmes violentées et usées ; les maladies honteuses couvrant de leurs stigmates ces corps fatigués ; les générations nouvelles, malingres, atrophiées ; toute religion détruite et l'influence des missionnaires paralysée, voilà le spectacle que présente la plupart de nos colonies, et voilà l'œuvre qu'y ont accomplie des Français. » (1)
Le tableau n'est certes pas brillant, mais il n'est que trop vrai. C'est que rien n'est dévergondé et barbare comme une société blanche d'où la femme blanche est absente. S'il est vrai que le rôle du blanc, dans l'œuvre coloniale, est de relever le niveau de la race inférieure, et s'il est vrai que ce rôle demande
(i) P. Piolet, a De l'émigration des femmes aux colonies ». Le Correspondant, lo avril 1900.
les plus hautes qualités morales, comment pourra-t-il l'accomplir quand tout ce qui rabaisse et ravale sera devenu pour lui la règle commune ?
Entre les colonies françaises et les colonies anglaises, le contraste est frappant. Ici l'œil n'est point choqué par le spectacle du vice et de la corruption s'étalant ostensiblement. Tout y est dominé par le même air de décence qui règne dans la métropole. C'est au point que M. Chailley-Bert peut affirmer que le colon, le fonctionnaire, l'officier qui fume l'opium ou introduit chez lui, à demeure, une femme indigène est considéré comme perdu, et, à ce titre, exclu de la bonne société, disqualifié (1).
Pourquoi cette différence entre les colonies françaises et les colonies anglaises ? Tout simplement parce que les Anglais fondent aux colonies des foyers permanents, parce qu'ils y amènent leurs femmes, tandis que les Français n'y amènent pas les leurs. Le Congo rappelle à cet égard bien plus les colonies françaises que les colonies anglaises. Le peu de jours que j'ai passés à Elisabeth ville m'a suffi pour être édifié sur ce point. Le fonctionnaire affiche sa ménagère comme un objet de luxe. Il se montre avec elle partout, même dans les bureaux. Dans les colonies anglaises, un pareil fonctionnaire serait aussitôt congédié. Ici la ménagère se promène dans les rues sur sa bicyclette, fière d'étaler sa paresse et son luxe.
(i; Ouiniainc coloniale, 25 juillet 1899, p. 426.
Cela est admis, cela est dans les mœurs, cela est normal. On raconte à Elisabethville qu'un blanc ayant vécu quelque temps au Katanga avec une indigène y revint marié. Un jour, se promenant avec sa femme, il rencontre son ancienne ménagère, et comme celle-ci l'aborde sans nul embarras, il la présente à sa femme qui lui tend inconsciemment la main.
Un éminent voyageur, dans des pages cinglantes, a pu écrire que de toutes les fem mes noires qui peuplent le Congo, aucune ne pénètre plus avant que la ménagère dans le milieu eurapéen, aucune ne s'y voit l'objet de tant d'égards et d'attentions, pour aucune on ne se met davantage en frais. « Elle est la mieux payée, la mieux nourrie. — Elle est la plus coquette. — Elle est la plus désœuvrée. — Elle est la plus influente. — Elle est la plus fière. — Elle est la plus crainte. Au pays des négresses, la ménagère est reine. » (1)
Dites, une société où règne un pareil laisser-aller n'est-elle pas une société malade ? M. Chailley-Bert l'a remarqué avec raison, les colonies qui ont été conquises, occupées, cultivées, peuplées par la France, sont une société anormale, parce que l'élément primordial de toutes sociétés y fait défaut ou y est rare : l'élément féminin. Il constate à regret que la vie de famille n'y existe presque nulle part ; que là où elle existe elle est menacée ; que les célibataires, qui
(i) A. Vermeersch, La femme Congolaise.
constituent la majeure partie de la population européenne, sont comme le lion de l'Ecriture, quaerens quem devoret ; que ceux à qui ne suffit pas la vie d'affaires, n'ont devant eux que deux ressources, la religion ou le foyer d'autrui ; que la religion, par malheur, manque à beaucoup, et qu'alors le foyer d'autrui s'ouvre devant eux et parfois se referme sur eux et s'abîme avec eux. Et devant cette cause profonde de malaise et de trouble, qui n'a échappé à personne, l'éminent économiste conclut, d'accord avec l'opinion unanime, que les colonies manquent de femmes et qu'il faut leur en procurer (1).
Mais comment leur en procurer ? La femme blanche peut-elle émigrer au Congo, et le fera-t-elle ? Et pourquoi ne le ferait-elle pas ? A Java, j'ai vu des Hollandaises, beaucoup de Hollandaises ; aux Indes, à Singapore, au Cap, au Natal, en Rhodésie, dans l'Ouganda, j'ai vu des Anglaises, beaucoup d'Anglaises. Hollandaises et Anglaises vont aux colonies avec leurs maris. Pourquoi nos femmes ne pourraient-elles pas faire de même ? La perspective d'un long séjour dans des pays lointains, même dans un climat tropical, n'a rien qui effraye nos voisines bataves ou anglosaxonnes. Pourquoi nos femmes se montreraient-elles moins entreprenantes, moins dévouées ? C'est une
(i) « L'émigration des femmes aux colonies ». Discours prononcé par M. ChaiJley-Bert à la Contérence organisée par l'Union coloniale française.
innovation à introduire dans nos mœurs, comme c'en fut jadis une pour nos voisines. Croit-on qu'elles aient eu de tout temps le goût de l'émigration et qu'elles n'aient pas eu, elles aussi, à triompher de l'attachement au sol natal, à lutter contre la crainte de l'inconnu, contre la peur de s'expatrier et du dépaysement ? Si les Anglais et les Hollandais ont sur nous une avance de deux siècles, leurs débuts durent être pour eux ce qu'ils sont pour nous. Ils avaient, tout comme nous, l'amour du foyer dom.estique, et ce ne fut pas sans peine que s'introduisit chez eux le goût de l'émigration. CommeJ'a remarqué Rameau, partout il a été long et difficile d'en introduire le goût et l'usage, et il a fallu, pour y parvenir, soit un concours suivi de circonstances toutes spéciales, soit les efforts persistants du Gouvernement ou de quelques particuliers. Le colonel Wangemiée qui, ayant gouverné le Katanga et ayant longtemps séjourné au Congo, est à même d'apprécier les besoins de la colonisation, déplore que la femme belge y soit si peu préparée et que la traversée d'Europe au Congo soit pour elle comme une action remarquable. Il constate combien rares sont les femmes belges qui s'expatrient en dehors de ces saintes femmes qui se vouent à leur belle mission d'évangélisation et de charité. Pour montrer ce qu'elles doivent être, il propose le magnifique exemple de la femme anglaise qui dès sa jeunesse a entendu prôner le self-help et maintes fois l'a pratiqué, qui considèrent les voyages lointains
dans les cinq parties du monde, avec leurs accidents possibles, comme les contingences naturelles de la vie ordinaire, qui dans ses jeux mêmes acquiert une force et une adresse physique qui lui permettent de com^pter sur elle-même, et, en cas de nécessité, de se défendre toute seule, dont toute l'éducation physique et morale lui fait considérer l'expatriation comme un simple transfert de son home approprié à des conditions im peu différentes. C'est là ce que l'ancien gouverneui' a constaté chez la majorité des Anglaises qu'il a vues en Afrique et il estime que c'est sur elles que les femmes belges auraient à prendre exemple pour jouer un rôle utile aux colonies, en sachant s'adapter aux conditions du milieu, simplement et sans effort. (1)
De plus en plus la Belgique se sentira poussée vers les entreprises d'outre-mer ; de moins en moins elle résistera à cette impulsion inéluctable. C'est la loi providentielle qui s'exerce ; il lui faut déverser le trop-plein de sa population ailleurs.
La lutte pour la vie, si ardue déjà pour les hommes dans d'étroites frontières, est devenue plus difficile encore pour les femmes. Combien de malheureuses, pourvues d'un diplôme, cherchent le pauvre petit gagne-pain qui les mettra à l'abri de la faim ! Combien d'institutrices sa,ns élèves, d'employées sans
(i) Wangermée, Grands lacs africains.
emploi, combien de jeunes filles qui ne sont pas des « déclassées », mais des « non classées x>, suivant le mot très juste du comte d'Haussonville, et qui n'en sont pas moins toujours en péril de devenir des déclassées si elles ne trouvent à se classer par un légitime mariage !
C'est surtout à ces femmes-là que l'expatriation s'impose. Un charmant écrivain de leur sexe (1) le leur conseille avec tout l'autorité que lui ont donné de longs séjours aux colonies d'Asie et d'Afrique, et les convie à se créer par leur énergie une situation digne de leurs efforts dans des territoires plus étendus et plus hospitaliers. Où donc émigreront-elles ? A l'étranger ? Non point précisément, mais dans ces terres vierges où le drapeau national flotte depuis peu de temps, où elles se trouveront parmi d'autres femmes de la même pa-trie, qui les accueilleront avec bonheur, et où elles seront plus assurées que sur le sol natal de vivre et de bien vivre, d'une vie plus large, plus confortable, plus tranquille, où elles se sentiront plus choyées, plus adulées, où elles trouveront plus d'espace et de bien-être.
Eh ! quoi, dira-t-on, allez-vous expatrier des milliers de jeunes femjnes sans qu'elles aient là-bas une situation certaine, un avenir assuré, un fiancé qui les attende ? Allez-vous les exposer à tous les dan-
(î) Grâce Comeau, La Femms aux colom
gers, à toutes les déceptions que peut leur réserver rinconnu ?
Et d'abord, la colonie n'a pas besoin, actuellement, de milliers ni même de centaines de femmes blanches. Les colons ne sont pas encore légion. Elisabethville ne compte guère encore qu'un millier de blancs, et il ne faudrait pas des légions de jeunes filles pour constituer le premier noyau féminin. Et puis, les emplois sont assez nombreux, dans les pays neufs, pour que quantité de jeunes filles puissent y trouver une situation transitoire, dans l'attente d'une situation définitive que les colons leur procureront en les demandant en mariage. Si elles ne trouvent pas au début à se placer comme institutrices ou gouvernantes chez les colons qui vivent en famille, ne pourront-elles exercer provisoirement les em.plois plus modestes de femme de chambre, de couturière, de hngère, de tailleuse, de modiste ou de comptable ?
Mais quoi, dira-t-on encore, trouverez-vous des jeunes filles qui voudront aller au Congo dans ces conditions ? On les trouvera, et en plus grand nombre qu'on ne le voudra. Pourraient-elles hésiter, en effet, entre la gêne et le bien-être, entre un triste célibat et la perspective d'un heureux mariage, entre la iionte du vice peut-être et une vie entourée de considération ? Oui, on les trouvera quand elles connaîtront tous les avantages qui les attendent et quand elles sauront que c'est d'elles que dépendent la moralisation et Tavenir de la colonie.
Il est à peine besoin de dire que le but de moralisation ne sera atteint que si Ton fait de la moralité des émigrantes la condition première, et si Ton n'accepte que celles dont la réputation sera absolument intacte.
Il faut, à l'exemple des sociétés qui, en Angleterre, s'occupent de l'émigration des femmes aux colonies, n'accepter les candidates qu'après avoir pris de minutieux renseignements, indépendamment des certificats sur leur santé, leur éducation, leur moralité.
La création d'une société d'émigration des femmes serait à cet égard une mesure de haute utilité pratique. Cette société, à laquelle il faudrait adjoindre un comité de dames, recruterait les émigrantes par l'intermédiaire des directions des établissements d'instruction, des orphelinats, pépinières de jeunes filles qui trouveraient dans l'émigration le moyen de se soustraire à un avenir malheureux. Nulle aide ne leur serait plus efficace que celle des Sœurs missionnaires qui leur donneraient asile et veilleraient sur elles jusqu'à ce qu'elles eussent obtenu un emploi ou trouvé le colon ou le fonctionnaire qui leur assurera par le mariage une situation définitive. Assurément, les prétendants manqueront moins dans la colonie, où l'élément féminin sera toujours sur le haut plateau de la balance, que dans la mère patrie où le niveau des deux plateaux s'équilibre à peu près.
Nos fonctionnaires coloniaux, nos colons, quand ils
sont mariés, laissent généralement leurs femmes et leurs enfants dans la mère patrie, et en cela ils ont tort. Le Gouverneur général des Indes, le Vice-Roi des Indes sont presque toujours des hommes mariés vivant aux Indes avec leur famille. J'ai rencontré sur les paquebots anglais beaucoup de coloniaux appartenant au meilleur monde, qui voyageaient avec leur jeune femme et leurs petits enfants, et qui s'en trouvaient bien. Mais la trop grande majorité de nos fonctionnaires et de nos colons ne sont point miariés, et il règne chez nous cet étrange préjugé qu'il n'y a que les célibataires qui puissent aller au Congo.
Voici un vaillant jeune homme aux aspirations généreuses. Il part pour le Congo plein d'enthousiasme pour se faire une situation. Il travaille pendant quelques années, et quand il voit la fortune lui sourire, il découvre la vérité du mot si incisif de l'Ecriture : « Vae soli ! » Il se sent bien seul au milieu des indigènes. Il n'a ni ami ni compagnon à qui se confier. Quand il rentre chez lui après la tâche de la journée, il trouve sa maison vide. Aux heures d'abandon, il n'a personne pour le soutenir, le conseiller, lui donner courage. Aux heures de fièvre, personne pour lui donner des soins délicats et attentifs. Il est seul, il est triste, il se ronge de nostalgies et de regrets. Que s'il avait avec lui une femme aimée, que s'il régnait autour de lui une atmosphère f amihale, combien la vie lui serait plus douce ! Il aspire après cette compagne
qui changera sa vie, et il ne la trouve pas. Et alors, s'il ne succombe pas sous cette épreuve, s'il ne se met pas à s'étourdir par l'alcool, s'il ne s'use pas par tous les excès de l'inconduite, c'est qu'il est d'un caractère exceptionnellement trempé.
Combien n'y a-t-il pas au fond de la brousse africaine de ces colons qu'une compagne délivrerait d'une existence aussi vide et aussi triste ! Et combien n'y at-il pas dans nos grandes villes de jeunes femmes que des circonstances auxquelles elles ne peuvent rien, mettent dans l'impossibilité de se marier l Si elles savaient qu'elles peuvent entrevoir là-bas ce qu'ambitionne toute femme, un époux, un foyer, une famille, hésiteraient-elles à s'expatrier ?
Aussi longtemps que les Belges continueront à n'envoyer au Congo que des hommes non mariés ou des hommes mariés non accompagnés de leurs femmes, ils n'auront rien fait pour que le Congo soit le prolongement de la mère patrie. S'ils veulent faire de leur empire colonial une plus grande Belgique, ils doivent y créer une population vraiment belge et non pas une race bâtarde qui hériterait du blanc et du noir tous les vices sans hériter d'aucune de leurs qualités, une race de mulâtres qui se dirait belge par le sang blanc et dont elle tirerait gloriole, mais qui n'aimerait pas la Belgique parce qu'elle ne l'aurait jamais connue et qu'elle n'y verrait pas une patrie.
H faut donc, pour que le Congo soit une colonie
belge, que la femme belge émigré au Congo. Chaque fois qu'une femme belge épousera un colon, ce sera une petite colonie belge qu'elle fondera dans la grande colonie. Et puisque, en Belgique comme en France, Topinion reçue est que la femme ne peut vivre aux colonies, c'est à la femme belge à nous prouver, à l'exemple des vieilles nations coloniales, que cette opinion est erranée. Elle émigrera au Congo quand le Congo sera mieux connu et quand elle comprendra la grande mission qu'elle est appelée à y remplir, mission de moralisation des blancs et mission de relèvement des noirs.
L'opinion d'un colonial aussi expérimenté que M. Forthomme est digne d'être citée : « L'action bienfaisante de la femme dans l'œuvre coloniale est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en rappeler ici les principales manifestations... Les femmes apporteront dans la colonie leurs fortes qualités d'ordre, de travail et d'économie. Au lieu d'être une charge, comme on l'a appréhendé, elles soutiendront les hommes de leur belle vaillance et de leur bonne humeur. Elles leur créeront des intérieurs, les empêcheront de tomber dans les excès de tout genre ; elles donneront à l'ensemble de l'œuvre une continuité et une stabilité qu'ignorent toujours les colonies de célibataires. Elles feront enfin, espérons-le de tout cœur pour l'avenir du Katanga, ce que les législations draconiennes et les principes de morale n'ont pu réaliser en Afrique
australe : elles arrêteront les Belges sur la pente qui conduit au mélange de la race blanche avec les races indigènes et qui nous mettrait un jour en face d'une Belgique africaine peuplée par des métis et non plus I)ar des Européens. » (1)
(i) Pierre Forthomme, «r Colons anglais et colons belges », T{ivue générale f janvier et février 191 2.
Une page d'Kistoire.
L'immense territoire connu sous le nom de Katanga se rattache géographiquement et historiquement au Congo. Géographiquement, c'est là que naissent et coulent plusieurs des grandes rivières qui forment le Congo, le Lualaba, la Lufira, le Likulwe Historiquement, c'est par le Congo que ce ten-itoire fut conquis à la civilisation. Le Katanga exerce sur le voyageur la fascination des pays nouveaux. I^ colonel Wangermée, qui en fut le premier gouverneur, se souvenait en prenant possession de son poste, du temps tout proche où l'on en parlait comme d'une contrée a peine connue, située vers le sud-est du Congo. On n y trouvait encore, en 1896, qu'une demi-douzaine d agents, deux ou trois missionnaires protestants et autant de vagues commerçants. Tel était l'éloignement de cette province extrême du Congo qu'il ne fallait pas moins d'une année pour l'échange des correspondances entre
le Katanga et Boma. Le service postal se faisait par
la côte orientale où les lettres étaient confiées à quelque voyageur de bonne volonté. Chaque année, on concentrait à Lusambo, chef -lieu du district du Kassaï, tout le ravitaillement en vivres et marchandises d'échange destinées au Katanga. C'était la contrée lointaine, une sorte de terra incognita, que quelques rares explorateurs avaient fait connaître très superficiellement. A peine si elle avait été entrevue par Livingstone et Cameron. (1)
Mais bientôt l'attention commença à être attirée sur le Katanga. Le missionnaire écossais Amott, l'Anglais Sharpe, les explorateurs portugais Capello et Ivens signalèrent en 1890 les richesses minières du pays. L'avide Cecil Rhodes avait les yeux fixés sur cette région, et je n'ai pas oublié la question qu'il me posait en 1893, et qui avait l'air d'une menace : « Why did-you take to me the Katanga ? » Encore rouge du sang de nos héros, la. terre même répondait à cette question. Singulière ironie des choses, c'est un officier anglais, le capitaine Stairs, témoin oculaire de la conquête belge, qui l'a racontée dans une page tragique (2).
Msiri était alors roi du Katanga. C'était un monstrueux tyran, dont les cruautés rappellent celles du fameux Muanga, le tyran de l'Ouganda. Devenu trop vieux pour conduire lui-même des expéditions mili-
{ 1 ) Wangermée, Grands lacs africains et Katanga, (a) Cap. Stairs, De Zanzibar au Katanga,
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taires contre ses sujets récalcitrants, il en avait laissé le commandement à son fils. Il résidait à Bunkeia, à quelques lieues de Kambove, et non loin du village du chef Katanga dont il avait épousé la fille. C'est ainsi qu'un territoire vaste comme la France porte le nom d'un obscur chef local. Non content d'une épouse légitime, Msiri avait encore trois mille femmes parmi lesquelles se trouvait une favorite au teint clair, métisse portugaise du nom de Maria Fonseca. Bunkeia était dominé par deux collines qui ne portaient aucun ouvrage défensif , et au pied desquelles coulait la petite rivière de l'Unkeia. La résidence royale, faite en pisé et pourvue de deux portes, était protégée par une double palissade. Tout autour étaient distribuées les huttes rondes, avec des toits en chaume, abritant les femmes et les serviteurs.
Bunkeia était devenu, comme autrefois la capitale de l'Ouganda, le théâtre d'exécutions journalières commandées par le sanguinaire tyran, celui que Crawford, qui fut plus d'un an son hôte forcé, appelait « le Tigre du Katanga ». Dans sa soif de sang, il martyrisait ses sujets et inventait les tortures les plus atroces. Il enfermait des femmes avec des chiens qu'on privait de toute noumture, et qui, affamés, dévoraient vivantes les malheureuses captives. Il faisait attacher des hommes à des poteaux, et quand ils demandaient à manger, il leur faisait couper des parties du corps en guise de nourritui^e. Ou bien il leur faisait ouvrir la poitrine et arracher le cœur. Ou
encore il les faisait enterrer vivants jusqu'au cou et les donnait en pâture aux fauves. Témoins de ces cruautés journalières, dont ils craignaient d'être les victimes, les sujets du roi se révoltèrent, pénétrèrent dans Bunkeia, incendièrent des villages, et finirent par désertei' en masse. Cette désertion fut suivie d'une horrible famine. Et le roi, abandonné des siens, se préparait à quitter lui-même sa capitale, quand il apprit l'arrivée de l'expédition commandée par le capitaine Stairs, l'un des compagnons de Stanley.
Le Néron africain s'imaginait que le blanc venait l'aider à soumettre ses sujets révoltés, et dans cette pensée il l'accueillit avec joie. Mais l'officier anglais, après lui avoir offert ses présents, se hâta de le détromper. Lui reprochant ses cruautés, il lui demanda des explications au sujet des têtes qu'il avait vues sur les pieux rangés autour du village. C'était, lui dit-il, sa barbarie qui avait fait de toute la contrée ime terre désolée sur laquelle planait la famine et la mort ; c'était lui qui avait fait fuir les populations terrorisées, lui, le mauvais chef haï de ses sujets, et qui devait, s'il voulait devenir son ami, modifier ses mœurs et renoncer à ses pratiques sanguinaires. Msiri balbutia que les autres blancs, qui étaient mauvais, l'avaient trompé, et protesta qu'il était bon. Stairs s'avança alors vers lui, le regarda en face, et lui dit qu'il n'avait besoin d'aucun autre témoignage pour être fixé sur son compte, que les têt^ toutes fraîches qu'il venait de voir fichées au
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bout des pieux. Puis, se tournant vers le peuple, il leur déclara que s'ils tenaient à leurs têtes et s'ils voulaient vivre en paix, ils le trouveraient tout disposé à les y aider.
Pendant ce discours très crâne, le roi ne dissimulait point son impatience et sa colère ; mais il finit par se radoucir et offrit au blanc son amitié et son pays.
Le surlendemain, Stairs eut une nouvelle entrevue avec Msiri, qui n'eut aucun résultat. A la suite de ce palabre qui avait duré trois heures, le roi s'enfuit pendant la nuit dans le village voisin de Maiembe. C'est alors que Stairs se décida à faire acte d'autorité en envoyant une troupe de cent hommes sous le commandement de l'officier belge Bodson, avec la mission d'amener Msiri à venir parlementer avec lui et de s'emparer de sa personne s'il s'y refusait.
Le capitaine Bodson, accompagné du marquis de Bonchamps, partit vers midi pour Maiembe où se trouvait Msiri avec cent quinze fusils. Bodson, avec vingt hommes seulement, gagna le centre du village pour l'entrevue projetée, tandis que Bonchamps, resté dehors avec le reste de la troupe, se tenait prêt à accourir au premier signal, car Msiri, entouré de soixante hommes armés et prêts à tirer, avait évidemment préparé un guet-apens. H portait le sabre que lui avait donné Stairs.
A peine la palabre commencée, le roi tire son sabre, signal convenu avec les^ conjurés. Aussitôt le fils du roi lève son fusil et met Bodson en joue. Devant cette
menace, Bodson saisit son revolver et en décharge deux coups dans la poitrine du roi qui expire aussitôt. Mais Bodson reçoit au même instant une balle dans le ventre qui lui perfore la vessie. Transporté en hamac au camp et endurant des souffrances atroces, il mourut dans la soirée. Une de ses dernières paroles fut la satisfaction qu'il exprima d'avoir délivré l'Afrique de son plus cruel tyran. « Vive le Roi ! » fut le dernier mot qu'il proféra.
A l'époque où Bodson fécondait de son sang le sol du Katanga, cette région lointaine était déjà l'objet de certaines convoitises. Pour déjouer ces prétentions, le Gk)uvernement de l'Etat du Congo avait organisé dès 1890 plusieurs expéditions dont la mission était d'occuper officiellement le pays dont de rares voy^ geurs avaient vanté les richesses. La Compagnie du Katanga, fondée en 1891, organisa de son côté des voyages de découverte. Bunkeia était le but que devaient atteindre les différentes expéditions. Paul Lemarinel, parti de Lusambo le 23 décembre 1890, remonta le Sankuru, travei^a la chaîne des Mitumba, et arriva le 16 avril 1891 chez le roi Msiri, dont il obtint une reconnaissance de vassalité, en lui faisant arborer le drapeau de l'Etat suivant les instructions qu'il avait reçues du Gouvernement. Il fonda ensuite le poste de Lofoï qu'il confia au lieutenant Légat. Cest donc à cette date que remonte l'occupation effective du Katanga. Alexandre Delcommune s'embarqua pour le Congo en juillet 1890 avec le lieutenant
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Hakansson, le Docteur Briart, l'ingénieur Didderich et le chef d'escorte Cassaert. L'expédition gagna le Haut-Congo et le Lomami, découvrit le lac Kissale qu'avait vaguement entrevu Cameron, et cinq mois après Lemarinel arriva le 6 octobre chez Msiri qui lui fit bon accueil. Elle se dirigea ensuite vers les pla^teaux où naissent la Lufira et le Nzilo, et où elle endura toutes les tortures de la famine. Arrivée près des sources du Nzilo, elle descendit cette rivière jusqu'à la gorge où elle se précipite pour se frayer un chemin vers le Congo. Sur la route du retour Delcommune rencontra à Lusambo l'expédition du capitaine Bia accompagné des lieutenants Francqui et Derscheid, du géologue Cornet et du Docteur Amerlinck. Partie de Lusambo le 11 novembre 1891, cette caravane découvrit le lac Kabele, franchit les monts Mitumba, et arriva le 30 janvier 1892 chez Msiri, où continuait à régner la famine dont avait eu à souttrir l'expédition Delcommune. L'expédition entreprit l'exploration des lacs Moëro et Bangwelo et de la rivière Nzilo. Bia, le chef de l'expédition, mourut en cours de route.
Puis vint la mission placée sous le commandement du capitaine Stairs, qui lui aussi mourut en cours de route après avoir vu la fin tragique du capitaine Bodson.
Cette conquête du Katanga est une des plus belles pages de la magnifique épopée de la conquête du Congo. Elle date d'hier, et ce fut une inoubliable
journée que celle où fut fêté le retour de ces héros. Avant eux, cette lointaine province du Congo, au moins dans sa partie méridionale, était presque inconnue. Grâce à eux, elle est aujourd'hui explorée en tous sens, le drapeau qu'ils y ont arboré y flotte sans conteste, et le Katanga est ouvert au commerce et à la civilisation. Leurs noms sont inscrits en lettres d'or dans les annales des découvertes de l'Afrique centrale, à côté de ceux des Livingstone, des Burton, des Grant, des Speke, des Cameron, pour ne citer que les premiers qui aient parcouru la région des grands lacs africains.
Elisabethville, qui devait n'être que la première étape d'un voyage au Congo, en fut aussi la dernière. J'avais caressé le projet de gagner Bukama, où le Lualaba devient navigable, et de descendre le Congo jusqu'à l'Atlantique. Mais de graves nouvelles vinrent renverser mes plans. Une semaine de wagon roulant nuit et jour me ramena au Cap où je pris le premier paquebot pour l'Europe.