ICI REPOSENT LES RESTES DE CECIL JOHN RHODES
Voilà une épitaphe dont le laconisme n'est pas d'une extraordinaire modestie. Remplacez le nom du défunt par celui d'un Napoléon, d'un César ou d'un Alexandre, et elle vous paraîtra bien appropriée. Cette réflexion ne viendrait évidemment pas à l'esprit si l'épitaphe avait jailli spontanément du cœur de ceux qui la gravèrent. Mais quand on sait qu'elle fut imposée par le testament du défunt, on reste un peu rêveur. Un nom, rien qu'un nom, et c'est assez.
On a malgré soi l'impression que Rhodes a pris
soin de sa gloire posthume. H fait l'effet d'un homme préoccupé d'étonner alors encore qu'il ne le saura plus. Ah ! le pauvre î Ne pouvant se détacher de soimême après sa mort, il a eu la triste vanité d'un Chateaubriand. Il a voulu se camper devant la postérité. Il a pris dans son tombeau une dernière pose. H ne s'est pas contenté d'un rocher pour sépulture, il a donné à ce rocher ce nom énorme :
« World' s View »
(Le Belvédère du Monde)
Et l'on éprouve en effet, du haut de cette cime, un sentiment écrasant de solitude, de grandeur et d'étendue illimité. Mais à ce sentiment se mêle je ne sais quelle intense mélancolie. Certes, c'est un tombeau grandiose que cette dalle de granit perdue dans les Matopo, mais combien froid, combien vide d'espérance, combien suggestif du néant des choses terrestres ! Si Rhodes, qui ne fait sur son épitaphe aucune allusion à l'au-delà, a cherché à s'assurer l'immortalité parmi les hommes, sa sépulture n'est pas plus durable ni plus inviolable que celle des Pharaons.
On ne peut se défendre de ces réflexions dans le religieux silence qui pèse sur cette dalle funèbre. Pas un bruit d'aile, pas un vol d'oiseau ou d'insecte. Rien que le murmure du vent. Et pour que l'absence de vie soit totale, aucune végétation ne s'accroche à la
roche nue et froide. Pas un arbrisseau, pas un brin d^herbe, pas une mousse, à peine de minces plaques de lichen.
Du haut de ce Belvédère du Monde, Tceil embrasse un horizon d'une inoubliable austérité. A perte de vue, c'est une houle immense de vagues qui semblent avoir été figées au plus fort de l'ouragan. A perte de vue se succèdent de sinistres montagnes dont les cimes les plus éloignées prennent des teintes violacées. Elles n'ont pas, dans leurs lignes, la beauté alpestre de nos montagnes d'Europe. Leurs contours nets, leurs arêtes dures se découpent jusqu'aux dernières limites de l'horizon sur un ciel d'un bleu implacable et dans une atmosphère d'une pureté extraordinaire.
Les Matopo sont impressionnants mais ne charment point. Et l'on s'étonne que Rhodes se soit épris de ces montagnes nues et de ces arides vallées où ne pousse que le triste cactus-cierge.
A quelques pas de la dalle funèbre qui recouvre les restes de Cecil Rhodes s'érige un troublant monument à la mémoire du major Wilson et des héros qui tombèrent avec lui en 1893 sur les bords de la rivière Shangani où ils tentèrent de capturer Lo-Bengula. Surpris dans un guet-apent, ils déployèrent devant l'inévitable mort un sang-froid et une bravoure qui"
remplirent d'admiration les Matabélés eux-mêmes» C'est par de tels faits d'armes que s'est fondé et consolidé l'empire britannique. Suivant le vœu de Cecil Rhodes, les restes de ces héros ont été transférés à côté des siens sur ce mont funèbre des Matopo. Le mémorial porte cette simple inscription : « To Brave Men ». Et l'épitaphe est suivie des noms de tous les braves. Une vieille miss nous dit avec détachement qu'elle a dansé au bal avec deux de ces héros dont elle nous montre les noms. La mort de ces braves éclaicit tragiquement les rangs des premiers pionniers. La plupart des survivants ne firent point fortune en Rhodésie. Le dur métier des armes ne les avait pas préparés à d'autres tâches. Ils subirent le sort proverbial de la pierre qui roule.
Le Fondateur de la Rhodésie.
Je n'ai jamais mieux compris cet homme assez énigmatique que fut Cecil Rhodes qu'en méditant sur le rocher où il dort son étemel sommeil, au cœur de cette Rhodésie à laquelle il a donné son nom, plus heureux que Christophe Colomb qui se vit évincé par l'aventurier Améric Vespuce. « On peut tout me prendre, se plaisait-il à dire, ma fortune, mes titres, ma réputation, mais la Rhodésie restera. »
Le Belvédère du Monde est l'aboutissement d'une étonnante carrière. Cet homme qui joua un rôle si considérable dans l'histoire coloniale de l'Angleterre dort maintenant dans le panthéon des Matopo. Puisqu'il appartient à l'histoire, il est permis, avec le recul de l'histoire, de juger aujourd'hui celui dont la mort eut un retentissement qui se propagea dans le monde entier.
C'est que peu de contemporains ont eu une aussi universelle renommée. Cette renommée, que la tragé-
die sud-africaine n'a pas peu contribué à mettre en relief, frappa d'autant plus l'imagination populaire/ qu'elle fut rapide, et, pour ainsi dire, soudaine, et que rien ne pouvait la faire prévoir au début d'une carrière qui semblait devoir être celle d'un humble et obscur colon.
Né en 1853, à Bishop's Stortford, en Angleterre, âls d'un pauvre clergyman de village qui eut un grand nombre d'enfants, Cecil Rhodes était, dans son jeune âge, d'une constitution débile ; à quinze ans, il était condamné comme poitrinaire, et, pour prolonger ses jours, son médecin l'envoyait sur un voilier par delà les mers. H débarqua au Natal avec sa valise et une maigre somme d'argent, et il se fit planteur. Mais à peine commençait-il à s'initier aux affaires du coton et de la canne à sucre, qu'en 1870 il apprend la découverte de gisements de diam.ant à Kimberley ; c'est l'événement qui doit décider de sa destinée. A dix-sept ans, il abandonne sa plantation, entreprend un long et pénible voyage dans un chariot à bœufs, arrive un des premiers dans le district diamantifère, fait rapidement fortune et retrouve la santé sur les hauts plateaux de l'Afrique.
Mais la santé et la fortune ne sauraient suffire aux hommes d'une organisation supérieure. 11 sent que quelque chose lui manque pour être un hom.me complet, la science. Pour la conquérir, il se fait inscrire à l'université d'Oxford, il suit les cours de droit pendant la moitié de l'année §t passe l'autre moitié aux
champs de diamant de Kimberley, partageant ainsi son existence entre la vie d'étudiant en Europe et la vie de mineur en Afrique. C'est à cette époque qu'il rencontre un jour dans les rues de Londres le médecin qui l'avait condamné dans sa jeunesse, et qui le croyait depuis longtemps mort d'une tuberculose incurable.
« Vous, le même Rhodes, sir ! Impossible. Il y a dix ans que vous devriez être enterré, si j'en crois la mention inscrite dans mon carnet ! »
Le mot impossible n'existait pas pour un homme de la trempe de Cecil Rhodes. Ce qui est absolument inoubliable, c'est l'irrésistible gravité comique avec laquelle il savait raconter cette anecdote aux convives qu'il recevait à sa table, en contrefaisant la stupéfaction de son digne médecin.
Au bout d'une dizaine d'années, vers l'âge de vingtcinq ans, il est mûr pour paraître sur la scène politique. Il est élu député au parlement de Cape-Town. A vingt-huit ans, il entre dans le ministère Scanlen avec le portefeuille de trésorier-général, ou ministre des finances de la colonie.
C'est alors que le général Gordon, le héros de Kharthoum, le rencontre au Cap, et, devinant en lui un homme peu ordinaire, veut l'emmener faire la campagne d'Egypte. Rhodes refuse, et échappe ainsi au poignard des mahdistes après avoir échappé à la phtisie.
Il conquiert, en 1890, le portefeuille de premier
ministre. D'une activité qu'on a peine à comprendre^ il est tout à la fois homme d'Etat et homme d'affaires. Il mène en même temps la politique coloniale et les plus colossales entreprises financières. Il fonde la Chartered, la puissante compagnie à charte dont l'objectif est d'occuper et d'organiser tous les territoires de l'Afrique australe ; pour mieux réaliser cet objectif, il conclut un accord avec le Portugal, qui lui laisse toute latitude de s'agrandir à sa guise jusqu'au Zambèze et au-delà vers les grands lacs. Il se voue avec prédilection à la compagnie De Beers qu'il a fondée et à laquelle il doit sa fortune ; il monopolise l'exploitation des diamants, il absorbe toutes les mines en un vaste syndicat connu sous le nom de « Colosse de Rhodes », et il conjure la crise du diamant par la limitation de la production, ingénieuse solution d'un problème qui paraissait insoluble.
A trente-six ans, cet homme arrivé au Cap pauvre, obscur, chétif, est au comble de la richesse et de la célébrité : il jouit tout à la fois d'une santé florissante et d'une fortune de cinquante millions de francs qui s'élèvera à sa mort à trois cent millions. Mais c'est un financier sans cœur et sans scrupules, qui méprise et exploite les hommes, et le révoltant système de claustration absolue auquel il soumet les noirs pour l'extraction des diamants n'est autre qu'un esclavage déguisé qui eût fait hoiTeur au cardinal Lavigerie. Je ne reviens pas sur cet odieux système de travail monacal, tel que l'a organisé Cecil Rhodes, et que j'ai
exposé lors de mon premier voyage en Afrique australe (1).
Quoiqu'il en soit des moyens à l'aide desquels il conquit sa fortune fabuleuse, Cecil Rhodes faisait peu de cas de l'argent, qui n'était pour lui qu'un moyen d'action. Jamais il ne consentit à toucher le gros traitement auquel lui donnaient droit ses fonctions ministérielles. Il contribua de sa fortune personnelle aux expéditions militaires qu'il provoqua dans le but de conquérir de nouveaux territoires à l'empire. On sait qu'il soutint largement de ses deniers la cause du Home Rule irlandais. D'un caractère jovial, bon et généreux, il avait la main toujours ouverte pour ses amis. Sa bourse était inépuisable, et dans les dernières années de sa vie, il en était arrivé à avoir un budget de charité de 100 livres ou 2.500 francs par jour, près d'un million par an ! Son testament atteste d'ailleurs qu'il en avait les moyens. Il devait sa fortune uniquement à la mise en valeur des provinces qu'il avait conquises et des mines qu'il dirigeait. Il n'a jamais spéculé par des coups de bourse.
L'argent était pour lui un levier, non une idole. Il ne visa à la fortune que pour conquérir le pouvoir. Et le pouvoir une fois atteint, il le fit servir à sa politique d'extension à outrance, annexant tous les pays qui s'étendent jusqu'au Zambèze, et parmi lesquels il
(i) A travers V Afrique australe. Voyage au pays des Boers, 3e édition,. Paris, 1900.
se tailla l'immense empire de la Rhodésie où les futures générations devaient venir admirer le panthéon érigé à sa gloire au cœur des monts Matopo.
Il faut bien reconnaître que cette politique d'extension ne fut pas toujours d'une honnêteté iiTéprochable et qu'elle ne trouva souvent d'autre justification que la raison du plus fort. En plus d'une circonstance, Rhodes fit sienne la maxime de Bismark : « La force prime le droit ». L'annexion du district diamantifère de Kimberley, auquel l'Etat libre d'Orange avait le droit le plus incontestable, fut insolente et cynique, suivant les propres expressions de l'historien anglais Fronde : cet écrivain estime que cette spoliation est le fait le plus déshonorant de l'histoire coloniale de l'Angleterre (the most discreditable in the annaJs of Enghsh colonial History) (1).
Cecil Rhodes était le roi de l'Afrique australe. Premier ministre de la colonie du Cap, on lui donnait le titre de « Premier ». On l'appelait aussi le « roi des diamants ». Me trouvant au Cap en 1893, je vis son portrait partout. Il invitait l'étranger chez lui, et lui faisait une royale réception. Il avait des écuries dignes d'un souverain, et l'on admirait les zèbres et le superbe cheval arabe du roi sans couronne. Son nom avait été donné à une mine et à un diamant célèbre : la mine s'appelait « le Premier » et le diamant « Por-
(i) James Anthony Froude, Oceana or England and her Colonies, chap. III, p. 50, édition Tauchnitz.
l.E FONDATEUR DE LA RHODÉSIE 77
ter Rhodes ». Il avait un palais somptueux où il donnait des fêtes splendides, il avait des jardins de rêve où il élevait des lions en liberté, où il cultivait les fleurs les plus rares. Il n'y eut jamais roi plus populaire. Il se faisait adorer du peuple qu'il laissait circuler librement au milieu de toutes ces merveilles. Il était, dans la colonie, une puissance qui éclipsait celle du gouverneur, le Représentant de la Reine, et qui inquiétait même le gouvernement britannique. Dans les discours qu'il prononçait au parlement du Cap, il traitait d'égal à égal avec la Métropole, et il affectait vis-à-vis d'elle un ton hautain et menaçant, par lequel il laissait clairement entendre qu'il saurait affranchir la colonie des liens qui l'unissaient à la mère patrie le jour où ces liens deviendraient gênants. L'idée qu'on lui prêta de fonder à son profit une confédération des Etats sud-africains ne germa peutêtre jamais dans sa tête, mais le gouvernement britannique devait à tout prix se concilier l'homme capable de la réaliser.
A cette époque, il y avait douze ans que les Boers avaient infligé aux armes anglaises la sanglante défaite de Majuba, qui mit brusquement fin à leur première guerre d'indépendance. Majuba fut ]e point de départ d'une ère nouvelle, caractérisée par la fondation de l'Af rikander Bond, dont la ville de Paarl fut le berceau. On désignait sous ce nom une ligue hollandaise organisée en haine de l'Angleterre. Son leader était M. Hofmeyr. Il assuma le rôle d'un nouveau
Pamell, et au nom du parti national hollandais, il lança ce fier défi : « L'Afrique aux Afrikanders ! »
Cecil Rhodes comprit tout de suite la tactique qu'il fallait adopter vis-à-vis de cette ligne qui comptait des milliers d'adhérents et dont le programme, au début, affirmait nettement la nécessité de se détacher d'un gouvernement se trouvant à deux mille lieues du Cap. Il eut la très grande habileté de transformer l'agitation séparatiste en un mouvement unioniste. Il fit des avances à M. Hofmeyr, il mit en œuvre tous ses moyens de séduction ; à cet adversaire qui s'était posé vis-à-vis de lui en dictateur il donna une place dans le gouvernement et en fit, dans le ministère Scanlen, un ministre sans portefeuille. Et comme les Hollandais revendiquaient le droit de parler leur langue au parlement, il soutint énergiquement leur revendication, et après une lutte longue et passionnée, il réussit à faire voter la loi qui accordait désoraiais des droits égaux aux deux langues en usage dans la colonie, au parlement comme devant les tribunaux. L fit aux Hollandais d'autres concessions non moins importantes, travailla à rapprocher Anglais et Hollandais, à éteindre les vieilles jalousies de race, en mettant les uns et les autres sur un pied de parfaite égalité. Et il résolut ainsi, à la satisfaction de tous, la question hollandaise, aussi ancienne que la conquête du Cap, comme la question irlandaise est aussi ancienne que la conquête de l'Irlande. Ce que n'avait pu réaliser aucun des hommes qui s'étaient trouvés
en face du problème de la diversité des races de l'Afrique australe, Cecil Rhodes sut le réaliser par son sens pratique : du dictateur Hofmeyr il sut faire un loyal sujet de la couronne britannique ; à la formule de la séparation de l'Empire, qu'avait adoptée au début l'Afrikander Bond, il sut faire substituer celle de l'autonomie dans l'Empire.
Dans un discours que M. Hofmeyr prononça à cette époque dans un banquet à Cape-Town, le leader hollandais déclara que l'Afrikander Bond n'avait nullement pour but de renverser le drapeau britannique dans l'Afrique du Sud et d'y substituer le drapeau républicain, et que si tel était l'objet du Bond, il n'en serait point un des chefs. L'Afrique du Sud, disait-il, n'était pas mûre pour l'indépendance, parce que Hollandais et Anglais ne comprenaient pas encore et ne parlaient pas le langage les uns des autres comme ils devaient le parler et le comprendre, et que c'était folie de rêver l'indépendance du pays avant que tous les colons puissent se comprendre ; d'ailleurs le pays ne jouissait-il pas de toutes les libertés sous la couronne britannique ? Il protestait contre les divisions nationales provenant des différences de race. Qu'importe, disait-il, la diversité de races ? Le même fait n'existet-il pas en Angleterre ? Ecossais, Gallois, Irlandais n'ont-ils pas d'autres origines que les Anglais ? Et pour dissiper toutes les fausses appréciations dont il était l'objet dans la presse anglaise, il caractérisait le but du Bond en disant qu'il devait poursuivre, au
profit des Hollandais, la revendication des droits et des privilèges auxquels ils pouvaient prétendre en vertu des institutions représentatives de la colonie. Si c'était là être déloyal, ce n'était pas l'être plus que les Ecossais qui veulent que l'on ne discute pas sans eux les questions écossaises au sein du parlement britannique.
Un autre Afrikander, M. David De Waal, exprimait l'opinion que l'union harmonique des deux races blanches était la condition du progrès et de la paix dans l'Afrique du Sud. Le principal titre de gloire de M. Cecil Rhodes, disait-il, c'est qu'il a mieux compris cette vérité que tous les Anglais, et qu'il est parvenu à la faire admettre comme l'axiome de la politique sud-africaine.
Cette union des races n'était-elle pas d'ailleurs l'axiome de la politique de Cecil Rhodes à l'égard de l'Irlande ? Lorsqu'il remit à Pamell son fameux chèque de 250.000 francs, voulut-il autre chose que de procurer à l'Irlande une forme de self-governement qui, sans nécessiter la rupture avec l'Empire, assurerait à l'Empire une organisation plus solide ! Et n'estce pas dans ce sens qu'il faut intei-préter la déclaration qu'il faisait à ce sujet ? « Ce que je veux, disait-il, c'est une fédération impériale : le Home Raie, avec la représentation de l'Irlande au sein du parlement impérial, sera la base de cette fédération ». Il y a tant d'analogies entre la question irlandaise et la question
Une gare en Rhodésie.
Cafres dans la brousse.
hollandaise, que cette disgression -était toute naturelle.
On le voit. Si un vent de discorde souffla sur la colonie au lendemain de la première guerre du Transvaal, comme ne l'atteste que trop la fondation du Bond, Cecil Rhodes sut étouffer l'esprit d'émancipation de l'élément hollandais par son habile politique de concessions. Le souvenir de Majuba était alors presque oublié dans la colonie du Cap. On voyait partout, comme nous le constations à cette époque, les signes d'une prochaine fusion des races. Comme les Hollandais jouissaient enfin des droits qui leur avaient toujours été refusés, comme ils pouvaient formuler dans leur langue leurs revendications au parlement, les Anglais les connaissaient mieux et s'efforçaient de les comprendre. Il ne fallait plus qu'une génération pour que les deux langues fussent parlées par tous les citoyens. Les Anglais étaient élevés en hollandais, les Hollandais étaient élevés en anglais, et les mariages étaient fréquents entre les deux races. Bien plus : le rapprochement des races se faisait au-delà des frontières de la colonie anglaise. Lord Henri Loch, qui était alors gouverneur du Cap, était populaire dans toute l'Afrique australe, et lors d'une tournée qu'il fit au Transvaal il fut acclamé à Pretoria et y souleva un tel enthousiasme qu'il excita, dit-on, la jalousie de Paul Krueger, président de la république sud-africaine.
Cecil Rhodes avait bien mérité de son pays d'adop-
tion. Il pouvait être content de son œuvre. Il n'avait plus qu'à laisser faire le temps : au bout d'un demisiècle, l'Angleterre aurait possédé sans conteste l'Empire de l'Afrique australe. Qu'il se fût fonr.é ou non une confédération des Etats sud-africains dans le genre de celle qui, à l'instar de la Commonwealth australienne, a été constituée en ces dernières années et vers laquelle paraissaient tendre les événements, on pouvait prévoir, sans être prophète, que l'élément hollandais ne résisterait point à la puissance d'absorption des Anglo-Saxons, pas plus qu'il n'y a résisté en Amérique, où le premier établissement des Hollandais, la Nouvelle-Amsterdam, est devenu la ville gigantesque de New- York, pas plus qu'il n'y a résisté dans toutes les colonies hollandaises où l'Angleterre a pris pied, à Ceylan, à l'île Maurice, au Natal, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Tasmanie. Appuyée sur sa puissante base du cap de Bonne-Espérance, l'Angleterre s'avançait à pas de géant vers la conquête de toute l'Afrique australe, ce spîendide morceau des Indes Noires où la race blanche peut s'acclimater et faire souche.
La création de la Rhodésie, qui perpétuera le nom de Cecil Rhodes et restera son principal titre de gloire, ne fut qu'un des jalons de cette politique d'extension du roi de l'Afrique australe dont le but obstinément poursuivi fut la prise de possession de tous les territoires non occupés, afin d'empêcher les Boers de reculer leui's frontières. Ces frontières étaient gênantes.
et les républiques hollandaises, même enclavées, étaient un obstacle à l'envahissement d'Albion. Pour que la conquête fut complète et définitive, il fallait arborer le drapeau britannique à Pretoria.
On se rappelle la façon inattendue dont se fit l'annexion du Transvaal en 1877. Le gouvernement de Pretoria, harcelé par les tribus indigènes de la frontière orientale du Transvaal, et ne venant pas à bout de les réduire, était tombé dans une si grande détresse que le président Burgers, le faible prédécesseur de Paul Krueger, appela les Anglais à son aide. Les Anglais s'empressèrent d'accourir, et après avoir mis en fuite les légions de Sekoekoeni, mirent non moins d'empressement à déclarer le Transvaal territoire britannique. Revenus de leur stupéfaction, les Boers proclament la république sous le triumvirat de Kinieger, Pretorius et Joubert, et organisent avec une rapidité foudroyante leur première guerre d'indépendance. La campagne entière n'est qu'une succession de revers pour les Anglais et aboutit au désastre de Majuba suivi de la fameuse convention de 1881 qui rend le Transvaal aux Boers, convention signée sur le territoire anglais envahi par l'ennemi, au mom.ent où une armée de 12.000 hommes s'apprêtait à venger l'honneur du drapeau britannique.
Lorsque l'Angleterre, après une domination éphémère, restitua à la Hollande, en 1816, l'île de Java qu'elle lui avait ravie en 1811, c'est qu'elle n'en connaissait pas la valeur. Ce fut pour le même m.otif
qu'elle restitua le Transvaal aux Boers. Ce pays, en effet, passait alors pour un des plus pauvres territoires de TAf rique. Si les Anglais avaient su, comme Kinieger le savait dès 1856, tout en se gardant bien de le divulguer, que le Transvaal était le plus riche pays du globe, on peut douter qu'ils eussent fait la paix avec les Boers. Et comme les Boers n'étaient pas armés et organisés alors comme ils le furent à dater du jour oii ils furent avertis, on peut croire que l'Angleterre aurait sans trop de peine pris la revanche de Majuba à l'aide des régiments que Gladstone rappela au moment où ils venaient de débarquer.
Mais le pays pastoral dédaigné par Gladstone en 1881 se révéla dix ans après comme un mei^eilleux Eldorado. A la suite de la découverte du banket aurifère par un aventurier, les Anglais reprennent la route du Transvaal non plus annés de fusils, mais de la pioche du mineur. Ils y affluent en masse, ils y fondent Johannesburg, une ville anglaise en pays hollandais, et cette ville devient, en quelques mois, la plus grande de l'Afrique du Sud. Et les Boers, devant cette nouvelle invasion, plus menaçante que celle des régiments, se demandent avec inquiétude si le Transvaal ne comptera pas bientôt plus d'Anglais que les colonies anglaises au milieu desquelles le Transvaal est enclavé. Quand ils triomphaient avec tant de vaillance des fusils et des baïonnettes de Majuba, ils ne prévoyaient pas les pics des mineurs. Du jour où leur territoire, qu'on avait cru n'être qu'un pays de pâtu-
rages, se révèle comme un Pactole, les Anglais s'ingénient à leur forger une chaîne d'or dont chaque anneau remet en question leur indépendance solennellement reconnue par la convention de 1881.
Lorsque je visitai successivement Pretoria et Johannesburg en 1893, je fus vivement frappé du contraste de ces deux villes voisines, qu'une heure de chemin de fer sépare l'une de l'autre. Pretoria, avec ses dix mille âmes, me faisait l'effet d'un désert ; sa maigre population ne la remplissait point ; les passants étaient si rares qu'on ne trouvait personne à qui demander son chemin lorsqu'on s'égarait la nuit dans les rues qui n'étaient point pavées et que les pluies transformaient en fleuves de boue. A côté de cette paisible capitale, Johannesburg, dont la naissance ne remontait pas à plus de cinq ans, et qui comptait déjà cinquante mille âmes, me causa un indicible étonnement, avec sa circulation vertigineuse, sa population affairée et enfiévrée qui me rappelait le Broadway de New-York ou la State-Street de Chicago. Ce qui me frappa plus vivement encore, c'est l'influence qu'exerçait le dangereux voisinage de Johannesburg, cette ville anglaise inopinément surgie en plein pays des Boers, sur Pretoria, capitale du Transvaal et résidence du président Krueger. A Pretoria, je n'ai entendu parler la langue hollandaise nulle part qu'au Volksraad et chez le président Krueger. Dans cette capitale qui était le siège du gouvernement, la langue des Boers était la langue officielle,
mais n'était plus la langue courante. A l'hôtel, au club, à la poste, dans les magasins, dans les banques, chez les libraires, partout je fus frappé de ce phénomène inquiétant : à Pretoria, la langue anglaise s'était substituée, comme langue commune, à la langue hollandaise. En sorte que la capitale du Transvaal, subissant les effets du voismage de Johannesburg, n'avait gardé de sa vieille physionomie hollandaise que son président et son parlement. Certes, la ville était assise sur des fondations hollandaises, mais il était visible que le pays s'infiltrait rapidement de l'afflux anglo-saxon, comme les eaux de la mer jaunissent au contact d'un fieuve, et que le jour n'était pas bien éloigné où s'opérerait l'absorption de l'élément pastoral par l'élément industriel.
Ce jour-là; Cecil Rhodes n'a pas su l'attendre.
Lorsque je vis pour la première fois à Cape-Town celui qu'on surnommait déjà alors le « Napoléon du Cap », il n'avait encore que quarante ans. Il avait, en dix ans, accompli une œu\rre si étonnante qu'on se demandait où il s'arrêterait dans son ascension. Il avait la passion du grand. Son ambition ne se bornait pas, comme ceUe de ses prédécesseurs, à gouverner une colonie, il voulait réaliser une vaste conception impérialiste, conquérir et organiser les immenses territoires qui s'étendent du Cap au bassin du Zambèze, et relier entre elles toutes les « sphères d'influence » du Delta du Nil au Cap.
Ce rêve, je le retrouve dans un curieux document
que j'ai conservé : une carte de l'Afrique sur laquelle, il y a pas mal d'années, là-bas, au Cap de Bonne-Espérance, il me traçait au crayon, de sa nerveuse griffe de lion, de gros traits s'accentuant ou s'affaiblissant suivant l'énergie avec laquelle il élevait ses revendications. Par l'empire de l'Afrique, il voulait préparer à l'Angleterre une réserve ou une compensation si un jour l'empire des Indes venait à lui échapper ; il voulait surtout la rendre maîtresse de la grande voie transcontinentale qui assurera, à la nation qui la possédera, la prédominance commerciale et coloniale d'un bout à l'autre de l'Afrique. Cette géniale conception, il l'avait en partie réalisée en dix ans. En ce couri: laps de temps, il avait tellement modifié la carte de l'Afrique australe, que le chemin qu'il avait parcouru pouvait faire prévoir celui qu'il parcourrait.
Mais ce que l'on ne pouvait prévoir chez Thomme d'Etat qui avait jusqu'alors montré tant de sens pratique, chez le ministre qui avait réussi à endiguer le torrent de l'Afrikander Bond, chez le manieur d'hommes qui avait fait du dictateur Hofmeyr un loyal sujet, chez l'habile politique qui avait si bien réussi à rapprocher et fusionner les races et à faire oublier Majuba, ce que l'on ne pouvait prévoir, c'est que cet homme, défaisant ce qu'il avait fait et se trahissant lui-même, irait se briser contre la conscience universelle en ordonnant le raid Jameson. Ainsi donc, le Machiavel qui avait conquis le pouvoir en s'appuyant sur les Afrikanders, n'hésitait pas à trahir ceux qui
lui avaient sincèrement et loyalement apporté leur concours ! A l'heure même où il affectait de s'entendre avec les Afrikanders, en vue d'amener la fusion des races blanches, il conspirait secrètement avec les jingoïstes, avec les mortels ennemis des Af ril^nders î Et le perfide sut dissimuler pendant plusieurs années les secrètes menées qui devaient aboutir au guetapens que l'on sait !
Ce fut la faute qui fit du colosse de Rhodes un colosse aux pieds d'argile. Faute inouïe, erreur prodigieuse, véritable acte de démence que peut seul expliquer le vertige des grandeurs. Ce coup de traître et de fourbe faisait tomber au rang d'un vulgaire intrigant celui dont Gordon admirait l'extraordinaire volonté, et que lord Randolf Churchill proclamait l'homme d'Etat colonial le plus puissant de ce tempsci et de tous les temps. Si ce fut un acte abominable et immoral, tel que ne pouvait le concevoir qu'un homme sans cœur et sans scrupule, ce fut surtout une erreur devant laquelle on reste confondu. Comment l'homme d'Etat et l'homme d'affaires dont toutes les entreprises avaient réussi, n'avait-il pas calculé que l'équipée de Jameson ne pouvait pas réussir, comment n'avait-il pas envisagé l'importance de l'obstacle qu'il s'agissait de renverser, comment n'avait-il pas prévu la résistance qu'il devait rencontrer chez les sublimes héros de Majuba, comment avait-il pu croire qu'il suffisait, pour les vaincre, d'envoyer contre eux une poignée de bandits ? Pour manquer à ce point de
claii-voyance, il fallait être aveuglé par la folie d'une ambition sans bornes.
Si le crime fut irrémissible, l'erreur fut irréparable: elle réveilla les haines de race presque éteintes, elle déchaîna cette malheureuse guerre du Transvaal qui, sans cela, eût été évitée. « Cette guerre pouvait et devait être évitée », m'écrivait un jour un vieil homme d'Etat, James Bryce, un des hommes les plus vénérés de l'Angleterre, ancien ministre de la reine Victoria, connaissant mieux que personne les affaires de l'Afrique du Sud qu'il a étudiées sur place, et sur lesquelles il a écrit un livre qui fait autorité.
En vain essayerait-on de dégager la responsabilité de Cecil Rhodes dans cette guerre aussi atroce qu'inutile. Krueger ne s'y trompait pas, lorsqu'il comparait l'auteur responsable de la tragédie à la tortue dont il faut couper la tête au moment où elle sort de sa carapace. Le général Baden-Powel ne s'y trompait pas, non plus — on est quelquefois trahi par ses propres amis — lorsque, le 24 mai 1900, après la délivrance de Mafeking, il déclarait dans un discours officiel que la guerre s'était faite à l'instigation de Cecil Rhodes, qui joua vis-à-vis du vieux taureau Krueger le rôle du toréador excitant la bête au combat. C'était une allusion directe aux fausses pétitions, à la corruption de la presse par l'or du puissant financier, à toutes ces menées déloyales et ténébreuses qui obscurcirent la fin d'une carrière glorieuse.
Cecil Rhodes a subi le cruel châtiment de survivre
au rêve évanoui. S'il était mort avant sa faute, il eût laissé une œuvre assez glorieuse pour passer pour un grand homme aux yeux de la postérité. Mais la faute est là, indélébile, obsédante, la faute pour laquelle il fut traduit devant la justice de son pays. Il fut absous, mais l'Angleterre n'osa jamais l'anoblir, pas même lui conférer le titre de baronnet, et un jour que le piince de Galles, qui devait devenir Edouard VII, s'avisa de le proposer comme m^embre du très aristocratique Travellers's Club, cette proposition, en dépit de la qualité du parrain, aboutit à l'éclatant échec du candidat.
La postérité sera sévère pour Cecil Rhodes, parce qu'elle lui endossera le poids d'une guerre dont les effets néfastes se répercutèrent dans le monde entier. Elle tiendra peu de compte de l'œuvre du financier, du Roi des Diamants ; elle ne verra que les erreurs et les faiblesses de l'homme d'Etat.
La comparaison entre Napoléon et Cecil Rhodes^ trop souvent faite, est choquante. Les deux hommes n'ont de commun que leur insatiable ambition, leur indomptable volonté, leur absolu mépris des hommes, et puis encore ce défaut qui les perdit de ne savoir point contenir leur ambition par la patience et de vouloir devancer les événements ; mais c'est manquer d'égards à la mémoire de Napoléon que de l'assimiler à un homme d'un génie aussi incomplet. Comment comparer l'éclat fulgurant de l'épopée impériale à l'astre qui brilla sous le ciel austral !
Le génie du grand Napoléon a modifié la carte de. l'Europe ; Cecil Rhodes n'a modifié que la carte de l'Afrique australe. L'un fut un illustre capitaine, l'autre un illustre aventurier. Parce qu'il s'enferma dans Kimberley assiégé par les Boers, parce qu'il osa se présenter sans escorte chez le chef des Matabélés, on en a fait un héros. D'autres en ont fait un flibustier, à cause du raid Jameson. Il ne fut ni héros, ni flibustier, il n'eut que le beau semblant de l'un et de l'autre. Ce qu'il faut lui reconnaître, c'est le génie de l'organisation. En politique comme en finances, il eut des con^ ceptions grandioses et des idées originales. Ce fut une figure peu ordinaire, mais il est douteux que l'histoire l'admette au panthéon des grands hommes. Le mal qu'il fit en corrompant les consciences dépasse trop la somme de bien pour que le jugement de la postérité lui soit favorable. De cette carrière il ne restera que le souvenir d'une ambition démesurée qui ne put s'assouvir.
Il mourut à quarante^-huit ans, dans la force de l'âge. Et qui sait si cette fin précoce n'est pas due quelque peu aux déceptions amères que dut lui causer l'écroulement de ses projets !
Il y a quelques années, à l'époque où il publia un de ses meilleurs romans, « Le Maître de la Mer », dont l'un des héros n'est autre que Cecil Rhodes, l'illustre écrivain Melchior de Vogiie, m'écrivait, à propos de son livre, que des personnes autorisées croyaient que la mort de Rhodes avait été avancée par les ennuis
que lui causèrent ses démêlés fameux avec la Princesse R... Il faut rapprocher cette supposition de ce passage du Maître de la Mer : « Si Rhodes n'a pas achevé ses grands desseins, c'est qu'il eut le malheur de faiblir devant la femme. Il est mort prémalurément, victime des artifices de la femme ». On se rappelle que la princesse polonaise qui sut séduire l'homme qu'aucune femme n'avait pu séduire, provoqua autour de Rhodes un grand scandale par des divulgations qui sont d'ailleurs peu dignes de foi, venant d'une telle source.
Ce fils d'un pasteur de village, qui poursuivait l'extermination d'un peuple remarquablement moral et religieux, était, en dépit de son origine, un parfait voltairien. Lorsqu'on lui demandait s'il croyait en Dieu, il répondait, dans son argot de financier, qu'il y avait cinquante pour cent de chances pour qu'il existât, cinquante pour cent pour qu'il n'existât point. Ce scepticisme n'explique que trop le manque de scrupules par lequel il ressemble à la plupart des hommes qui ont fondé des empires ou simplement poursuivi une politique impérialiste. L'impérialisme, chez les Anglais, est voisin du jingoïsme, qui n'est pas un parti politique. Le jingoïsme ne songe qu'à s'enrichir aux dépens d'autrui, sans aucune idée élevée de religion et de morale. Cecil Rhodes était un peu jingoïste. Son scepticisme ne l'empêchait pas d'avoir les jésuites en haute estime et d'être pénétré d'une grande admiration pour le catholicisme, qu'il trouvait la seule reli-
gion logique du monde. « Si j'en avais seulement le temps, disait-il, je voudrais devenir jésuite ». De telles paroles sorties d'une telle bouche font un pénible contraste avec le néant de sa dalle funèbre.
La dernière fois que je le vis, ce fut lors du voyage qu'il fit dans le but d'intéresser l'Europe à son projet de chemin de fer du Caire au Cap. Le roi de l'Afrique australe fut reçu par Guillaume II et par tous les souverains qui s'intéressaient aux entreprises coloniales. C'était au mois de février 1899, huit mojs avant la guerre qui allait faire pâlir son étoile. Ce fut donc à une table royale que je le retrouvai quelques années après l'avoir vu dans son féerique palais du Cap. Mon voisin l'observa de ce coup d'œil perspicace et infaillible des grands praticiens et me dit : « Cet homme n'a plus guère que trois ans à vivre, il a les symptômes d'un cardiaque ». Trois ans après, n'ayant pas atteint l'âge de cinquante ans, Cecil Rhodes mourut dans son cottage de Muizenberg du mal qu'avait deviné en lui mon savant ami, meilleur prophète que le brave médecin anglais qui s'était un peu trop pressé de condamner son client alors qu'il n'avait que quinze ans.
C'est dans cette dernière entrevue que Cecil Rhodes me parla, avec sa franchise et sa brusquerie habituelle, d'un rival dont la gloire le troublait et l'offusquait, du commandant Marchand, le héros de Fachoda, qui était alors au premier plan des préoccupations de l'Angleterre. Marchand et Cecil Rhodes ! Quel con-
traste entre ces deux hommes ! Quelle sympathie éveille l'un, quelle défiance l'autre ! Et combien plus pure la gloire du premier, qui devait conquérir sur un champ de bataille le gtade de général !
Aux funérailles de Cecil Rhodes assista son ami Jameson, son successeur. Et derrière le cercueil porté sur l'afîût du <k Long Cecil », le canon du siège de Ejmberley, marchait le plus grand homme de guerre du Royaume-Uni, le vieux lord Wolseley, le même généralqui, en 1877, annexa le Transvaal à la couronne britannique et adressa aux Boers une proclamation qui passa inaperçue en Europe, tant ce petit peuple brusquement sorti de l'oubli était alors ignoré : il voulait bien leur annoncer que le Transvaal resterait sous la souveraineté de l'Angleterre tant que le soleil brillerait et que les rivières couleraient vers la mer. C'est sans doute depuis cette prédiction que germa dans l'âme de Paul Ki-ueger l'idée de ce duel épique entre une poignée de paysans et la toute puissante Angleterre. Le grand vieillard fut meilleur prophète, lui, lorsqu'il prédit, au début de la lutte, que le patriotisme des Boers étonnerait le monde. La puissance de l'or, que Cecil Rhodes croyait être un infaillible moyen d'action, échoua auprès de ce peuple simple devant la puissance de l'idéal. Krueger dominera Rhodes dans la postérité, parce qu'il aura symbolisé un principe pur, parce qu'il n'aura opposé que des armes loyales et chevaleresques aux armes proscrites par la morale.
Faut-il dire des morts tout ce qu'on pense ou observer un respectueux silence devant la tombe ! Le poète latm qui estimait qu'il ne fallait dire des morts que du bien, ne réclamait évidemment cette charité indulgente que pour les particuliers, les êtres obscurs de leur vivant, les morts anonymes, et non pour les hommes publics, dont la vie nous appartient à tous. Ceux-là ne meurent pas, ils sont immortels. Ce n'est pas seulement un droit, c'est un devoir de les juo-er selon leurs mérites. C'est ce qu'a dû penser OHve Schremer en imaginant comment le grand homme a du être accueilli dans l'autre monde auquel il ne croyait guère de son vivant.
Et il advint que Cecil Rhodes mourut et que le diable le réclama comme sien et le conduisit chez lui Mais lorsqu'ils arrivèrent devant le Pandemonium, ils constatèrent que la porte en était trop étroite, parce que Rhodes était trop grand pour y passer. Et ce fut toute une affaire. On tâcha de trouver quelque autre entrée par où Cecil Rhodes pût être introduit. Mais les fenêtres aussi étaient trop petites et l'on s'évertuait en vain à chercher une solution. Alors le Bot Dieu troublé par ce remue-ménage, manda devant son trône tous ceux qui y participaient, et demanda • << Quelle est donc la cause de tout ce tapage "> » Et le diable répondit : « Il s'agit de Cecil Rhodes. Mais dit le Bon Dieu, Cecil Rhodes vous appartient. Que né 1 admettez-vous chez vous, tout simplement '
9b CHAPITRE VI
Hélas ! soupira le diable, je voudrais bien, mais il est trop grand. Il ne peut passer ni par les portes ni par les fenêtres. — Hum ! fit le Bon Dieu, je suppose alors que Cecil Rhodes doit entrer ici. » Et voilà comment Cecil Rhodes fut admis au ciel. C'était un trop grand pécheur pour l'enfer.
La Coziq[tAête de la RKodésie.
J'ai lu, à la bibliothèque du ciub de Bulav/ayo, quelques pages des annales de la conquête de la Rhodésie. Cette conquête est le trait dominant de la carrière coloniale de Cecil Rhodes. Je ne résiste pas à la tentation de rapporter un épisode qui peint l'homme mieux que tous les portraits qu'on a de lui.
Jameson, le lieutenant de Rhodes, se trouvait en 1893 à Victoria, une des premières villes fondées en Rhodésie. Les impis Matabélés menaçaient la ville et tuaient les Mashona qui travaillaient pour le compte des colons. Vainement Jameson leur ordonna de s'éloigner. Les colons se plaignaient et menaçaient de quitter le paj^s si les maraudeurs n'étaient promptement mis à la raison. Jameson envoya à ceux-ci un émissaire, avec ordre de les chasser s'ils ne voulaient s'en aller de bon gré. Accueilli à coups de feu, l'émissaire dut les charger. D'autres impis accoururent qui entourèrent la ville. Dans cette extrémité, Jameson télégra-
phia à Rhodes, qui se trouvait au Cap, lui fit pai't de la situation, et lui exposa l'absolue nécessité de prendre l'offensive et de frapper sans retard un grand coup à Bulawayo. Rhodes répond laconiquement : « Lisez Luc, quatorze trente-et-un ».
Jameson n'avait pas la moindre idée de ce que signifiait Ténigme qui lui était proposée. Il se fait apporter une Bible et lit au passage indiqué : « Ou quel roi, s'il va faire la guerre à un autre roi, ne s'assied d'abord pour délibérer s'il peut, avec dix mille homm.es, faire face à un ennemi qui vient l'attaquer avec vingt mille ? » Jameson ne doit pas s'asseoir longtemps pour délibérer sur ce que veut dire Rhodes. Les Matabélés ont une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il n'a, lui, que neuf cents colons en état de porter les armes. Peut-il risquer l'aventure ? Il se prononce sans hésitation pour l'affirmative et télégraphie aussitôt : « Ail rigth. J'ai lu Luc, quatorze trente-et-un ». Cinq mots de Rhodes et huit mots de Jameson déclanchent la première guerre contre les Matabélés. Rhodes est un homme d'action, et en homme d'action bien avisé, il laisse la décision à l'homme qui, se trouvant sur place, est le mieux à même de la prendre.
Avec ses neuf cents volontaires répartis en trois colonnes, Jameson s'avance vers Bulawayo. Le premier engagement a lieu au passage de la rivière Shangani, où l'ennemi est repoussé. Mais le combat décisif a lieu sur l'Imbebesi, où sept mille des meilleurs
guerriers de Lobengula sont mis en déroute. Les Matabélés attaquent le laager avec la méthode primitive des Zoulous dont les mitrailleuses et les fusils ont facilement raison. Trois jours après, Bulawayo, la capitale des Matabélés, est prise, et Lobengula en fuite est poursuivi de près par le ma,jor Forbes.
Cette poursuite est un des plus beaux faits d'armes dans l'histoire des guerres coloniales. Le major Wiïson avec dix-huit hommes que viennent grossir ensuite vingt hommes du major Borrow, vole vers le front du major Forbes, se fraye un chemin à travers l'armée du roi, et s'élance vers le wagon royal dans le but de mettre fin à la guerre par la capture de Lobengula. Pressé par le nombre, il attend le secours de Forbes, mais celui-ci ne peut venir à son aide, étant lui-même entouré par les indigènes et coupé par la rivière Shangani. Alors Wilson et ses hommes, ne voulant abandonner à leur sort leurs camarades blessés, se barricadent avec les cadavres de leurs chevaux, et ne meurent qu'après avoir épuisé leurs dernières munitions. Forbes est forcé de battre en retraite, jusqu'à ce que, accablé par les privations, il rencontre une colonne de cent hommes emmenée par Rhodes de Bulawayo. L'audace de Wilson et sa défense chevaleresque ne sont-elles pas d'une beauté
antique ?
Après la soumission des Matabélés, la paix régna en Rhodésie, mais ce ne fut pas pour longtemps. Un jour un vent de révolte souffla parmi les indigènes.
Ibô CHAPITRE VII
Dans riiistoire coloniale de l'Afrique, la rébellion des Matabélés est un curieux épisode qui contient des leçons intéressantes sur l'art de conduire les races intérieures. La rébellion avait été préparée et organisée de longue main, sans qu'on s'en doutât. Ce qui le démontre bien, ce sont les munitions et les excellents fusils qu'ils possédaient. Les Matabélés, qui sont une branche de la belle race guemère des Zoulous, habitués à gueiToyer et à vivre de rapine, ne pouvaient se faii-e à la vie paisible que leur imposait la civilisation blanche. Ils n'avaient d'ailleurs jamais été désarmés ni com plètement soum.is. Bs.ttus dans deux engagements décisifs, ils s'étaient résignés après la chute et la mort de Lobengula ; miais ils n'acceptaient qir':contre-cœur leur assujettissement, et ils n'aspiraient qu'à reconquérir leur pays et à chasser les blancs. Les Matabélés avaient de gi'ands sujets d'imtation contre la police indigène qui se livrait à toute sorte d'excès sur leurs propres tribus. Une autre cause de mécontentement, beaucoup plus grave, fut la peste bovine, et surtout l'abattage du bétail qu'ordonnaient les blancs pour ne pas favoriser l'extension de la m^aladie. Le bétail constitue toute la fortune du Matabélé : il estime la valeur d'une fem^me ou d'un fusil à autant de vaches. Les indigènes considéraient donc l'abattage de leur bétail comme un moyen de les ruiner, ne pouvant comprendre le but de la mesure. Mais une cause de mécontentem^ent primait toutes les autres. Un peuple fier, qui avait jusque-là dominé
bOutes les races indi2:èrxes, ne pouvait supporter la domination des blancs. Tôt ou tard, cette cause dQvsiît provoquer la rébellion.
Elle éclata au mois de mars 1896, au lendemain d.v raid Jameson. Une attaque dirigée contre la police indigène fut suivie d'un massacre général. Les noirs tuaient sans pitié tous les blancs qu'ils rencontraient dans les fermes et autour des mines, hommes, femmes G't enfants. Et ces massacres eurent lieu simultanément dans tout le pays, com.me.sur un miot d'ordre.
Dès que la nouvelle en parvint à Bulawayo, les colons s'armèrent. Mais ils étaient sans chef et n'avaient pas eu le temps d'organiser la résistance. A la tête de l'insurrection étaient les Indunas, et tons les Matabélés se joignirent à eux. Pour leur tenir Me, les blancs n'avaient que quarante-huit hommes de police montée '; la m^oitié de la police indigène avait passé aux rebelles. Les blancs disposaient d'un millier de fusils, mais ils n'étaient que huit cents capables de s'en servir, car les colons assiégés dans leurs laagers ne pouvaient prendre part à l'offensive. Rhodes accourut de Salisbury avec une colonne de secours. Il prit part à plusieurs chaudes actions. Un jour, chevauchant en tête de la colonne, il échappa comme par miracle à une volée de balles sorties des broussailles à trente pas de distance, et ne perdit pas un instant son imperturbable sang-froid. Un autre jour, il affronta l'ennemi de si près qu'on l'adjura, mais en vain, de ne pas trop s'exposer au feu»
Comme les volontaires de Bulawayo étaient impuissants à écraser l'insurrection, il fallut faire appel aux troupes impériales. Les rebelles avaient fait des monts i\Iatopo leur citadelle. Les Anglais y perdirent deux cents hommes, morts et blessés. Et comme ils ne comptaient que mille hommes, H devenait manifeste qu'ils périraient jusqu'au dernier s'ils voulaient emporter l'une après l'autre les positions des Matopo. n fallait au moins cinq mille hommes de troupes impériales pour déloger les Indunas de leurs forteresses. On ne pouvait donc espérer terminer la campagne cette année. Or l'avenii' de la Compagnie à Charte, l'avenir même de la Rhodésie était compromis si la guerre ne pouvait être finie bientôt.
C'est alors que Rhodes imagina un moyen héroïque de sortir de cette situation désespérée. Il résolut d'aller trouver, seul et sans escorte, les Matabélés Lidunas et de les amener à accepter des propositions de paix qui mettraient fin à la guerre. Avec la permission du général Carrington, il alla tout d'abord établir son camp loin des troupes, au pied mxême des monts Matopo. Comme son camp n'était pas gardé, il s'exposait à être capturé ou massacré par les indigènes qui le regardaient comme le chef des blancs. Ce n'est pourtant pas inconsidérément qu'il prit cette résolution : il y voyait le moyen d'inspirer confiance aux Indunas rebelles et l'événement prouva qu'il ne se trompait point.
Un jour, vers midi, un Cafre venant des Matopo
arrive dans le camp de Rhodes et annonce aux blancs qu'un Iiidaba (grand conseil) doit se tenir dans la montagne. Les Indunas n'osent pas descendre dans la plaine, à cause des soldats blancs, mais ils désirent voir Johan, leur vieil ami. Johan Colenbrander est rhabile interprète qui connaît aussi bien la langue que l'esprit des indigènes. C'est lui qui accompagna à Londres Lobengula et ses Indunas. Babyaan, l'un de ces mêmes Indunas, est aujourd'hui un des chefs des rebelles. Ceux-ci n'osent pas espérer que Rhodes viendra chez eux, mais il peut être assuré qu'il sera le bienvenu s'il daigne assister à leur conseil.
C'est l'occasion que Rhodes souhaite, et il la Saisit avec empressement. Il prend avec lui Colenbrander. le docteur Sauer et le capitaine Stent, correspondant du Cape Times, qui prend soin de retenir les détails d'une scène unique dans l'histoire. Deux indigènes accompagnent les blancs. Trois blancs cachent dans leurs poches des revolvers. Quant à Rhodes, qui ne dissimule aucune arme, il ne porte que sa houssine, à l'exemple de son vieil ami Gordon qui ne portait qu'une canne lors de la guerre de Chine. Ils suivent la gorge qui monte aux Matopo. De tous côtés surgissent des kopjes de granit, très propres à dissimuler des embuscades. Ils débouchent enfin dans une sorte d'amphithéâtre rappelant les cirques des Pyrénées et dominé par des m^urailles de granit du haut desquelles les observent les têtes noires. Rhodes et ses compagnons descendent de cheval. C'est la minute psycho-
logique, celle où Ton saura si, par une de ces ruses comme en ont les sauvages, ceux-ci ont voulu faire tomber le grand chef en leur pouvoir ou si c'est sincèrement qu'ils l'ont invité à l'Indaba pour lui exposer leurs griefs.
L'attente n'est pas longue. Les blancs n'ont pas sitôt mis pied à terre qu'une troupe d'Indunas s'avance, marchant en file, précédée d'un drape::iu. blanc, et, plantant le drapeau en terre, s'assc demi-cercle autour des quatre hommes blancs. La pii. part portent sur la tête cet anneau qui, chez les tribuo zouloues, est la marque distinctive du guerrier. Rhodes, assis sur le flanc d'une termitière, le:: adresse le sa''^' '•-^-■--' -- '- - t^-^-....^ i.-- -p^.^^même salut.
Après un long silence, Rhodes leur fait demande par Colenbrander d'en venir à l'objet de la, réunie i: « Parlez, leur dit Colenbrander, parlez à votre pèr: Il est venu parmi vous sans armes, avec la paix da:: le cœur ». Un Induna puis un autre exposent éloqueni ment les griefs des Matabélés. Le principal giief cl h\ conduite de la police indigène.' Ils disent que Icir
seryiteurs sont allés s'enrôle pc::C3 a ^mawayo, puis sont revenus le fusil s::^ m^..::. ont bravé leurs propres pères, les ont battus, ont ra ;1 leurs femmes, ont saisi leurs bestiaux, et qu'aucune réparation n'a été donnée. Rhodes règle ce premier point en leur promettant qu'il n'y aura plus de police indigène, lis se plaignent ensuite des comjnissaires
:xiiJ.-i-iOij î r^--
indigènes : ne leur ont-ils pas pris leurs leur avaient coûté vingt vaches, et ne les ont-ils pas distribuées à leurs gens ! Puis vient le grief du béi qui leur a été enlevé contrairement aux promesses de TAdministrateur. Rhodes répond à ce grief en disant que la peste bovine, en tuant tout le bétaii, a résolu la question.
Après avoir écouté tous 1-^^xo ^^^o^o, ^vxw..o^ expose à son tour les siens. <c Je ne vous en veux pas de ce que vous nous faites la giisrre, leur dit-il, mais vous ne méritez pas de pardon pour avoir tué nos femmes et nos enfants. » Il fallait quelque courage pour oser faire en pareil lieu pareil reproche aux chefs des Matabélés qui, après tout, n'employaient que la méthode de guerre teutonne. « Mais tout cela, ajouta Rhodes, c'est le passé. Voyons Favenir. Est-ce la paix ou la guerre ? »
Alors, un des îndunas saisit un bacon, i a^^-^oe lindessus de sa tête, et le jette aux pieds de En c des en s'écriant : « Voilà mon fusil, je le jette à is.
Voilà mon assagaie ! » Et tous les îndunas appl^vudissent. Sur quoi Rhodes fait un exposé net de la situacic -, Jcfus les bestiaux sont morts. Le, temps des semailles est ^ venu. Les .pluies sont proches. « Faisons la paix aujourd'hui ou nous aurons la famine demain ». Il termine en donnant l'assurance qu'il restera dans le pays et qu'il sera toujours disposé à écouter leurs plaintes, A cette promesse répondent des applaudissements, et l'un des Indunas prend la
lOG CHAPITRE VII
parole : « Père, c'est bien. Vous avez eu confiance en nous, et nous avons parlé. Nous sommes tous ici aujourd'hui, et notre voix est celle de la nation. Nous sommes la bouche et l'oreille des Matabélés. Nous vous donnons une seule parole, celle de la paix. La guerre est finie. Vous pouvez retouiTxer sain et sauf à Tuli. Tentez-le, nous sommes fidèles à la parole donnée. J'ai dit. »
La séance du Conseil a duré plus de quatre heures. Le soleil se couche sur les kopjes quand Rhodes se lève et donne le signal de la retraite. Tandis que les Indunas crient : « Adieu, père et roi ! » Rhodes remonte à cheval et reprend le chemin du camp, heureux d'avoir sauvé la Rhodésie, et emportant le souvenir inoubliable d'une scène dont la grandeur épique évoque celles de l'Iliade ou du Romancero.
Rhodes ne fut jamais plus beau que ce jour-là. Son geste épargna bien du sang et assit définitivement la domination anglaise dans cette partie de l'Afrique à laquelle a été attaché son nom. C'est une gloire qui lui restera en dépit des taches qui obscurcissent la fin de sa caiTière.
IMais on ne doit cependant pas considérer comme un trait exceptionnel d'héroïsme l'audace qu'il eut de se rendre sans aiTues au miheu des Indunas en guerre. C'est un fait bien connu de tous ceux qui ont pratiqué de près les primitifs, qu'ils respectent le blanc qui se présente chez eux isolé et sans amies. Tout comme la plupart des animaux sauvages, ils ne
sont agressifs et méchants que lorsqu'ils soupçonnent un danger. C'est sous l'empire de cette idée que, lorsque je visitai le Zoulouland lors de mon premier voyage à travers l'Afrique australe, au lendemain de la guerre zouloue, je me risquai un jour, par sim.ple caprice, à entrer dans un kraal, tout seul, sans autre arme qu'un bâton qui me servait à tenir en respect les chiens. Je ne provoquai chez les hommes qu'un profond ahurissement, et chez les femmes un tel éclat de rire qu'elles durent s'asseoir pour y donner libre cours. N'ayant d'autre ressource que le langage mimé, je n'en fus pas moins le bienvenu.
Or les Matabélés sont de race zouloue. Rhodes les connaissait à fond. Il aimait à causer journellement avec les noirs et savait gagner leurs sympathies.
Lors de mon ascension au Mont Ararat, je ne pus obtenir du commandant d'un poste de cosaques une escorte, parce que deux de ses cosaques venaient d'être massacrés dans la montagne par les Kurdes si redoutés, et malgré la scène tragique que j'ai racontée dans mon « Voyage au Mont Ararat », je pus revenir sain et sauf, au grand étonnement du colonel Poukholof, qui avait essayé de me détourner de mon projet. Si j'avais été armé, j'aurais été infailliblement massacré. Kurdes et Zoulous sont également sauvages et également belhqueux ; mais, comme tous les sauvages, ils ont un sentiment vague de l'honneur et ne traitent pas en ennemi le blanc qui se fie à eux.
Après le mémorable Indaba qui mit fin à la guerre
des Matabélés, Rhodes acheva l'œuvre de pacificaticn en restant deux mois dans son camp, près du îvlatopo, sans garde et sans armes. Chaque jour, et à toute heure du jour, il accueillait amicalement ceux des In.dunas qui désiraient conférer avec lui. lis entraient sans se faire annoncer, s'asseyaient par terre^ eexposaient de quelle façon ils désiraient être gouvernés à l'avenir. Pendant ces palabres, Rhodes trouvait plaisir à railler les Indunas, leur disant combien il leur serait facile de le faire surprendre pendant la nuit et de le tuer. Les Indunas se montraient fort blessés de ces plaisanteries et le suppliaient de ne pas leur attribuer la pensée même d'une telle trahison. Peu à peu il gagna ainsi leur confiance et leur amitié. Et telle fut bientôt l'intimité qui s'établit entre eux, qu'ils vinrent dormir dans son camp avec leurs femmes.
Avant de s'en retourner à Bulawayo, Rhodes tint dans son camp un dernier liidaha dans lequel il assura la tranquillité du pays par un aiTangement définitif. Les Indunas devaient être désormais des employés salariés de la Compagnie à charte. Commissaires indigènes placés dans chaque district sous le contrôle d'un blanc, ils avaient à répondre de la conduite des noirs. Chaque Induna avait droit à un cheval, outre un salaire de quinze cents francs par an. Il devait sui-veil- 1er et contenir les noirs et devait veiller à ce que ceuxci fournissent la main-d'œuvre pour les travaux des fermes et des mines. Rhodes prit d'autres dispositions dans le but de pacifier le pays non par le désarmemxnt
mais par le travail oui, à la longue, amènerait la décadence du vieil esprit militaire. Grâce à ces arrangements la paix ne fut plus troublée en Rhodésie. Les Matabélés se souvinrent de la leçon qui leur avait appris que, même munis des armes des blancs, ils sont inférieurs a,ux blancs.
Zimbabye.
Lors de mon séjour au Cap, en 1893, M. Trimen, alors directeur du musée de Cape-Town, me fit les honneurs d'une vitrine qui n'était pas encore ouverte au public. J'y vis une collection d'antiquités provenant des ruines de Zimbabye, en Mashonaland. Ce nom, d'une étrange saveur africaine, est un composé de deux mots indigènes, et signifie « maisons de pierre ». On le trouve écrit dans les vieilles chroniques portugaises sous la fomie de Zimbaoe ou Simbaoe. Feu Théodore Bent, qui venait d'explorer le site, croyait avoir reconnu dans les mines de Zimbabye les vestiges d'un établissement phénicien. Les antiquités conservées au musée avaient été offertes pour la plupart par Cecil Rhodes, qui avait lui-même exploré Zimbabye, et qui était convaincu, cormne Théodore Bent, de leur origine phénicienne. Je me rappelle la verve et l'ingéniosité avec lesquelles il me soutint ses vues à Grooteschuur, en présence des antiquités de Zimbabye dont il s'était fait collectionneur.
112 CHAPITRE YIÏI
A cette époque, Zimbabj^e était un des lieux les plus inaccessibles de l'Afrique. Aujourd'hui, on y va en chemin de fer. On fait de nuit le trajet de Bula,\va3'0 à Fort Victoria, d'où un petit embranchement de 15 milles, tout récemment inauguré, aboutit à Zimbabye. On trouve, à deux pas des raines, un gîte dans une modeste petite maison couverte d'un toit de chaume. C'est le « Grand Hôtel de Zimbabye ».
Zimbabye est sur le bord du plateau de Mashonaland. La vallée de l'Umshagashi forme en cet endroit une large plaine fermée de tous côtés par des montagnes d'un aspect sauvage. Un kopje se dresse isolé au milieu de la plaine, entassement de rochers informes roulés les uns sur les autres, et envahis par une végétation de ronces et de lianes, d'orties géantes et d'acaciaà, de baobabs et de mimiosas. Au milieu de ce labyrinthe de granit et de ce fourré inextricable se trouvent ces ruines qui se dressent comme l'énigme de l'Afrique, ruines muettes, sans inscription, sans histoire, et qui n'ont cessé d'intriguer les savants depuis que Mauch les retrouva au siècle dernier.
La première impression qu'on éprouve devant cette énigme est indéfinissable. On n'imagine pas un lieu plus solitaire, plus rempli de mystère, de silence et de mélancolie. Depuis des siècles, nul peut-être n'a habité ce troublant labyrinthe. Quelle surprise de rencontrer un témoignage inteIKgent de l'industrie humaine au cœur de la barbarie du continent noir, au milieu du pays du fétichisme et du cannibalisme ! Qui s'atten-
ZIMBABYE 113
drait à trouver en un pareil lieu une œuvre si éloignée de tout ce que Ton connaît, une œuvre à la foi& si complexe et si incompréhensible dans son ensemble et dans ses détails, une œuvre sur l'utilité et l'intention de laquelle l'esprit se perd en conjectures, une œuvre qui semble remonter à la nuit des temps et demeure encore relativement intacte ! Quand les ombres du soir pénètrent dans ce dédale de couloirs et de murs d'enceinte, quand les obscurs passages s'enveloppent de mystère, on se croirait dans une demeure enchantée, et si, d'aventure, un serpent ou un rat vient à se glisser parmi les décombres, on croit voir passer l'âme d'un des anciens bâtisseurs de Zimbabye.
Telle est l'impression qu'ont dû éprouver les premiers explorateurs qui visitèrent Zimbabye. Et l'on comprend alors tout ce qu'ils ont écrit de fantaisiste sur ces ruines étranges, et avec quelle facilité furent acceptées les divagations de M. et M"^^ Théodore Bent, qui ont écrit un gros livre pour démontrer l'origine phénicienne de ces ruines (1).
La légende phénicienne a fait son temps depuis les lumineux travaux d'un archéologue qui jouit en Angleterre d'une grande autorité, M. David Mac Iver, que j'eus la bonne fortune de rencontrer à New- York, où il a épousé une charmante Américaine qui parle le français comme une Parisienne. Son livide (2),
(i) Th. Bent, The ruinei Cities, of the Mashonaéaud, (2) David Mac Iver, Mediaeval Rhodesia.
« La Rhodésie du Moyen-Age », établit d'une manière définitive que l'antiquité de Zimbabye ne remonte pas au-delà de l'époque féodale. Subventionné par le fonds Rhodes et sous le patronag-e de l'Association britannique, il explora les ruines de Rhodésie en 1905.
Depuis Mauch, le problème de l'origine était resté fort obscur, à cause de la difficulté d'accès et du manque de méthode scientifique dans les fouilles. Or, l'Association britannique résolut, en organisant un voyage collectif en Afrique australe, de faire un grand effort pour mettre fin à l'incertitude et à la fantaisie. Dans ce but, elle pria M. Mac Iver de précéder de quelques mois les membres de l'expédition et le chargea d'étudier les ruines. L'explorateur atteignit la Rhodésie dans les premiers jours d'avril et poursuivit ses travaux jusqu'au milieu de septembre. Grâce aux progrès des moyens de communication et aux facilités dont il disposait, il put pratiquer ses fouilles sur une plus vaste étendue que nul ne l'avait fait avant lui, et en déduire des conclusions d'une netteté remarquable.
Si ces conclusions ne sont pas celles auxquelles le public s'attendait, elles n'ont rien qui doive surprendre les archéologues et les ethnologistes. Avant qu'on eût des données suffisantes pour déterminer l'origine et la date des ruines rhodésiennes, l'opinion populaire avait résolu la question. Elle avait décidé qu'elles remontaient à une fabuleuse antiquité et, sur la foi des chroniques du Moyen-Age, elle avait accepté que
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Zimbabye et toutes les constructions similaires qu'on rencontre sur le territoire de la Rhodésie étaient l'œuvre d'un ancien peuple venu de l'Orient. Journalistes et écrivains profanes possédaient sur ce point des certitudes auxquelles n'auraient pas osé prétendre les plus savants orientalistes. Après tout, qui pouvait jurer qu'ils se trompaient ? On devine parfois juste, et le hasard peut conduire à la vérité.
Un fait, toutefois, était bien établi, c'est que les fouilles n'avaient rien révélé jusqu'alors qu'un achéo- Ipgue pût faire remonter au-delà de quelques siècles. Il était non moins certain que les objets trouvés dans les ruines et qui n'appartenaient pas au Moyen-Age étaient bien du type africain. Mais ces fouilles, faites par des mains peu expertes, laissaient encore incertaine la question de savoir s'il n'existait pas des couches plus anciennes sous les vestiges contemporains ou d'origine africaine.
C'est là le problème qu'il fallait élucider. M. Mac Iver était bien l'homme capable d'en trouver la solution, lui qui venait de passer neuf ans à pratiquer des fouilles en Egypte et en Orient. Quelle perspective pouvait lui sourire davantage que celle d'étendre à la Rhodésie le cercle de ses études orientales ? S'il lui a fallu abandonner un rêve aussi séduisant, c'est par respect pour la science et la logique brutale des faits.
Mais si ces vues nouvelles sur l'origine des monuments rhodésiens et de leurs bâtisseurs dissipent le merveilleux halo qui les enveloppait, elles offrent des
avantages qui compensent bien la perte de Tillusion. Car il faudra désormais m.ettre ces monuments en relation directe avec la contrée oii ils ont été découverts, et voilà un champ de recherches propre à fasciner l'imagination et à exciter l'énergie des Rhodésiens. Les problèmes du passé apparaissent comme liés à ceux du présent. Au savant et au colon d'unir leui's efforts et de travailler à leur solution.
Fresque tous les explorateurs qui ont étudié les origines des ruines rhodésiennes ont concentré leurs recherches sur un seul des nombreux monuments éparpillés dans l'immense étendue du Mashonaland. Les ruines les plus considérables, celles de Zimbabye, ont surtout attiré leur attention. M. Mac Iver, convaincu qu'une étude comparative était indispensable et qu'il fallait examiner plusieurs groupes de constructions, a exploré sept sites. Or, dans ces sept sites, il n'a mis* au jour aucun objet auquel on puisse assigner une plus haute antiquité que le quatorzième ou le quinzième siècle de l'ère chrétienne. Il n'a relevé dans l'architecture des monuments aucune trace du style oriental ou européen qu'on puisse attribuer à une époque quelconque. Il n'a trouvé, pas plus que les précédents explorateurs, la moindre trace d'inscription. De ces trois faits négatifs on peut tirer déjà des conclusions que corroborent singulièrement trois faits positifs :