‹ Aux embuscades de la vieChapitre 1 sur 42 · AUX · texte numérisé non relu

AUX

LE FETICHE DE MOKOUBAMBA

Peut-être avez-vous connu Mokoubamba, devenu célèbre dans Passy par ses travaux comme rempailleur de chaises, fabricant de paillassons, de paniers, de corbeilles, raccommodeur de tout ce qui se casse, diseur de contes, amuseur de passants, ami de tous les lieux oii notre terrestre guenille se ravitaille de boisson et de nourriture? C'était un vieux nègre de la côte de Guinée, très noir de peau, tout blanc de crin, avec de grands yeux de velours noir et des màcl)oires de crocodile d'où tom.baient des rires d'enfant. Il m'honorait de ses visites lorsqu'en rentrant chez lui, le soir, il se trouvait sur les bras quelque pièce qui n'était pas de vente. Avec une grande abondance de gestes et de paroles, il m'expliquait alors quelle chance était la mienne d'avoir précisément besoin de l'objet dont une fortune imprévue l'avait fait détenteur. Et comme il voyait bien que je prenais plaisir à ses dires, il donnait

libre cours à la fougue d'une éloquence qui ne manqua jamais d"èlre plus ou moins rémunérée.

Nos derniers « réformateurs >- ayant mis Tivresse par le jus de la \igne à la portée de tout le monde, Mokoubamba est mort, le 14 juillet dernier, pour avoir trop •copieusement fêlé la prise de la Bastille. Passy ne reverra plus Mokoubamba, avec son burnous blanc, sa • chéchia écarlate, ses bottes vertes et sa canne de lambour-major. Une perle pour le pittoresque bien parisien de cette province. Quant à moi, comment laisserais-je partir sans regrets le rare compagnon qui avait vu tant de pays, fréquenté tant de sages, recueilli tant de curieuses leçons ?

« Mokoubamba connaît toute la terre », avait-il coutume de dire, ajoutant, en sa candeur : « Mokoubamba sait tout ce qu'un homme peut savoir. »

Et ce qui montre bien la générosité de celte primitive nature, c'est que, loin de garder pour lui son trésor d'universelle science, Mokoubamba le prodiguait à tout venant. 11 annonçait indifleremment le temps qu'il ferait demain et le temps qu'il avait fait la veille. Par le moyen de signes cabalistiques sur un parchemin très crasseux, il prédisait ci chacun son sort : un sort de choix, sur les félicités duquel on ne le vit jamais lésiner.

Les pauvres apprenaient qu'il se préparait pour eux un riche héritage, les riches voyaient leur fortune s'accroître par des chances imprévues, l'amour frappait à la porte des jeunes gens, des enfants venaient au monde qui faisaient l'orgueil de leur famille, les vieillards, aimés pour eux-mêmes, voyaient se prolonger indéfiniment leur existence : Mokoubamba tenait boutique de paradis.

Un jour, j'osai lui en faire reproche, alléguant que la

DANS LA FOI o

vio, parfois, nous réservait quelque déception, deci de-là, pour aiguiser ses plaisirs, et qu'il devait y avoir de temps à autre un écart entre le souverain bonheur dont il prodiguait l'espérance et la somme des joies réalisées.

— La vie, répondit le sage Mokoubamba, est une procession de bonheurs. Dès que l'un a disparu, un autre se met en chemin. Il est plus ou moins long à venir, mais personne ne se refuse à l'attendre, et souvent c'est le meilleur de ce*que Thomme en doit avoir.

Pour un rempailleur de chaises, cette parole me parut profonde.

— Qui donc t'a appris cela? demandai-je.

— Un fakir de Bénarès pour qui le ciel n'avait pas de secrets.

— Tu es allé dans l'Inde ?

— Je suis allé partout.

— Mokoubamba, mon ami, ta vie ne doit pas être ordinaire. Veux-tu m'en raconter quelque chose? Le passé m'intéresse plus que l'avenir.

— Si tu veux dire qu'on me donne du café et des cigarettes, si je puis boire et fumer tant que je parlerai, tu auras toute mon histoire.

Je fis un signe d'assentiment, et Mokoubamba, prenant possession de ma véranda, s'accroupit sur un de ses paillassons, huma le parfum d'Arabie, souffla trois bouffées de volutes bleues, et parut se perdre à la recherche d'un commencement.

— Quel fut ton premier métier? fis -je pour lui venir en aide.

— Le plus facile de tous, dit-il avec un air honteux. J'ai commencé par être ministre.

— Ministre! m'écriai-je au comble de la surprise. Et de qui ? Et de quoi ?

b AUX EMBUSCADES DE LA VIE

• — Minisire du grand roi Matori. Là-bas, U\-bas. Par delà le Niger.

— En vérité? Mes compliments à Son Excellence! Et tu dis que le mélier l'a paru commode. Tes collègues chez nous ne parlent pas ainsi,

— Je dis ce que j'ai vu. Dans noire pays, ceux qui sont les maîtres ont toujours raisou. Dis-moi si tu connais quelque lieu de la lerre où les choses soient autrement? Je ne savais rien faire. J'aurais élé incapable de tresser niên)e ce paillasson. Eh bieu ! tout ce que je disais était admirable, et dès que j'avais donné un ordre, il se trouvait le meilleur du monde. J'étais Fétiche, ma mère m'ayant donné naissance un jour de pluie, après une longue sécheresse qui avait alTamé nos villages.

— Et quelles étaient tes fonctions?

— Comme partout. J'allais aux provisions pour la maison du roi, et j'en gardais ma juste part. Matori m'aimait beaucoup. Mais j'avais des ennemis. On lui persuada que mon Fétiche était plus fort que le sien, et, comme il craignait ma puissance, il me vendit à un trafiquant anglais qui avait besoin de porteurs pour son ivoire. Ce fut un long voyage jusqu'à la côte. Tout homme- qui tombait, on l'achevait sur [ilace, par charité, pour ne pa*-^ le laisser manger vivant aux bêles, et puis l'on distribuait sa charge entre nous. Sans mon Fétiche, j'y serais resté. Je dois dire que les coups de bâton aussi me donnaient du courage.

— Qu'est-CH donc que ton Fétiche?

— En ce Lemps-là, je ne le savais pas. Mais je le sentais sans le connaître. Nous arrivons chez les Anglais. Je n'étais pas esclave. Oh non! mais j'étais « engagé ». El, pour que je remplisse mieux mon u engagement », on m'avait attaché à la muraille d'une cour, avec beaucoup d'autres, par le moyeu d'une chaine de fer.

— Pauvre Mokoubamba !

— Je n'étais pas nuillieurcux, car ou nous nourrissait très bien. On voulait nous mettre en état pour se débarrasser de nous. C'est là que j'appris l'art de tresser les joncs, lo rotin, et de tailler le bois curieusement. Mon voisin de chaîne était un grand sorcier dans son pays. 11 sculptait des bambous, il faisait la cuisine, il savait battre le fer rouge, coudre le cuir, danser, invoquer les esprits. On en prenait grand soin. 11 fut non pas vendu — puisqu'il n'y avait plus d'esclavage — mais échangé contre deux douzaines de bouteilles d'eau-de-vie française. C'est un prix, ça ! Malori m'avait cédé pour une simple calebasse de rhum avec une trompette de cuivre.

— Pauvre Mokoubamba!

— Oui, tu as raison, ce n'était guère. J'en fus humilié longtemps. Mais je devais apprendre, comme disait mon nouveau maître, *< à terrasser le démon de l'orgueil ».

— Il disait cela, ton nouveau maître ?

— Voilà. J'étais bien tranquillement à ma chaîne en train de fabriquer une grande corbeille, quand un homme vêtu de noir, avec du blanc autour du cou, s'approcha de moi, et me dit : « Mon frère, quas-lu fait de ton âme ? » J'avais appris quelques mots d'anglais pendant le voyage. Cependant je priai mon visiteur de répéter sa question. 11 répéta, il répéta, et je finis par comprendre qu'il me pariait de mon Fétiche et qu'il voulait savoir ce que j'en avais fait. Je lui répondis que c'était une chose sacrée, que je l'emportais avec moi, mais que j'en ferais volontiers usage à son service s'il voulait m'acquérir pour une somme de monnaie. Ma réponse, paraît-il, eut le don de lui plaire, car, le soir même, l'excellent pasteur Ebenezer Jones m'installait

f AUX EMBUSCADES DE LA VIE

dans son presbylère. Il m'enseigna son grand Fétiche qui no dilTérait pas beaucoup de ceux de Matori. Toujours, n'est-ce pas, c'est quelque chose que nous ne connaissons pas et qui nous fait du mal ou du bien. On lui demande du bien, il n'en fait pas toujours. Mais,

comme je le disais tout à l'heure, on attend qu'il en l

fasse, et ça fait prendre patience. '

Ebenezer Jones me raconta de belles histoires, pleines de prodiges, et toujours terminait par cette

question : ''

— Me crois-lu ? \

Comment ne Taurais-je pas cru? Un homme si bon, •

qui me faisait manger tous les jours de la soupe avec 1

de la viande. Il me donna le baptême dans une belle !

cérémonie. Bientôt il fut si content de moi qu'il me \

nomma sacristain. Je faisais l'édification des fidèles, !

chacun m'apportait des cadeaux, et je pouvais m'ofTrir, ;

•en cachette du Révérend, un tafia supérieur. '

Ebenezer Jones parcourait le pays, prêchant son '

Fétiche, et je l'accompagnais. J'avais fini par apprendre ;

tous ses discours, et souvent, dans les assemblées, j'en j

récitais des parties après qu'il avait parlé. Les gens me !

comprenaient mieux : ce n'était pas étonnant. Mon \

« guide spirituel » me dut la plupart des succès qui le |

rendirent fameux jusque dans sa patrie. Cela dura près i de dix ans.

Un jour, Ebenezer, rappelé à Londres, me proposa ; de l'accompagner. Je le suivis avec joie, et je dois dire I que ce ne fiit qu'un immense festin pendant les six i semaines que je passai dans celte capitale. On m'exhi- i bait à la Société des Missions, comme le modèle des ; convertis. Au dessert, je me levais et je disais mon contentement suprême, bien naturel après un si bon repas. ' Les gens pleuraient d'attendrissement, et je pleurais ;

moi-même. En ce pays, la ferveur religieuse des vieilles liâmes est exlrème. Des puddings aux mince-pie.'i, c'étaient de perpétuels présents de nourriture. Jamais je n'ai si bien mangé ni tant bu.

Là, cependant, j'eus la surprise de découvrir que les Anglais, comme les nègres, ne sont pr^s tous d'accord sur leurs Fétiches, ce à quoi j'aurais dû m'attendre. En Afrique, à six journées de marche de notre église, il y avait une mission catholique. Je n'avais garde d'en approcher, Ebenezer m'ayant appris qu'on y fabriquait des maléfices contre les pauvres nègres qui se laissaient abuser.

Mais voilà qu'un après-midi, à Londres, je suis abordé par un grand diable de prêtre irlandais qui avait entendu parler de mon zèle religieux. La gloire dont la Société des Missions m'était redevable le fâchait grandement. 11 avait résolu de m'enlever à Ebenezer Jones. Je me laissai conduire chez lui, où je trouvai une table servie avec abondance. Des pâtés, des confitures, des liqueurs... oh ! des liqueurs... Cela m'ébranla beaucoup, et je ne pus le cacher au Père Joseph O'Meara, mon nouvel ami. 11 redoubla d'efforts, et m'expliqua si bien la supériorité de ses Fétiches sur ceux d'Kbenezer que je fus obligé de lui dire qu'il avait raison. Je n'eus pas plutôt prononcé celte parole qu'il me baptisa sur-lechamp, me fit coucher dans un bon lit et le lendemain célébra ma reconversion dans une cérémonie encore plus belle que la précédente. Il y avait des Fétiches partout au milieu des lumières. Joseph O'Meara pleurait de joie, et je pleurais aussi. Le soir, il y eut un très beau banquet... comme les autres. On m'avait appris un discours, mais comme les boissons généreuses avaient un peu troublé ma mémoire, je ne pus dire qu'un mot : — « Mokoubamba est bien content, bien content. »

10 Aix e.miil>(.:adi:s DK l-V \ IK

Et ce nï'lail p;is un mensonge.

Le malheur fut qu"Ebenezer Jones, honloux de s'être laissé voler Mokoubamba, voulut me reprendre. Mais Joseph O'Meara n'était pas de ceux ù qui l'on joue de ces tours. Je fus traité comme un prince, et gardé à vue pendant quinze grands jours. Puis, on m'expliqua qu'il fallait changer de pays . pour échapper aux entreprises du Malin — c'était le nom du mauvais Fétiche d'Khenezer. Je fus dépêché, en conséquence, à une mission de Bombay où la religion n'était plus du tout la même. Des moines qui jeûnaient tout le jour. Un peu de riz et beaucoup de poussière, avec de l'eau cliaude à volonté. Ce n'était pas du tout mon affaire. J'errais dans les rues, cherchant un Fétiche qui voulût de moi. Il y a là toutes sortes de gens. J'interrogeai sur leurs Fétiches un Parsi, adorateur du feu, qui n'avait rien à faire cuire dans sa marmite, et un Chinois qui, considérant mon appétit, me dit que je renaîtrais dans le corps d'un requin. Nul ne se souciait do ma conversion. Seul, un mahométan se montra disposé à me gagner à son Fétiche, mais il voulait d'abord m'enlever une parcelle de quelque chose à quoi je tenais beaucoup dans ce tempslà. Pas de jeu.

Je voyageai, tressant des corbeilles, des nattes comme aujourd'hui. Je vivais très mal. Chacun, dans ce pays, tient par-dessus tout à son Fétiche et ne veut pas en changer. Il n'y a point de travail là pour Ebenezer Jones ou Joseph O'Meara. Pourtant les Fétiches laissent les gens très malheureux. Ils en font mourir de faim par centaines de mille, et pas un n'a l'idée de s'adresser aux Fétiches qui font vivre les autres dans l'abondance.

Je soumis celte question, un jour, à un fakir de Bénarès qui pos-;édait, dit-on, la sagesse suprême. Son Fétiche était une sébile derrière laquelle il s'accroupis-

sait en guise d'adoration, au bord du chemin. A regarder la chose, vous n'y auriez rien vu d'extraordinaire. Cependant elle avait la propriété d'attirer la monnaie, à cause de la croyance établie par le fakir que cela portait chance aux donateurs. J'ai bien trouvé la même idée chez vous. Mais le fakir-mendiant de l'Inde se décompose en deux castes dans votre pays : le mendiant de métier, à qui l'on ne peut pas donner parce qu'il n'est pas « respectable », et le fakir professionnel à qui l'on donne tout parce que c'est lui qui « procure des sorts ».

L'homme de Bénarès connaissait tout cela et beaucoup d'autres choses encore. 11 me prit en amitié pour la simplicité de mes questions. Le soir, il me faisait l'aumône d'un bol de riz. Souvent, il m'a permis d'établir ma litière dans sa hutte de joncs. La nuit, sous les étoiles, il m'apprenait la création, me communiquait sa science de tout. C'est lui qui m'expliqua le grand mystère des Fétiches, par quoi j'ai vécu, depuis ce temps, sans souci du lendemain. Plus tard, un Parsi, grand marchand de blé, m'emmena dans votre Algérie, puis ici même où je me lixai. Mais tout ce que j'ai vu du monde n'a fait que me confirmer la sagesse profonde de l'illustre fakir de Bénarès.

— Fort bien. Mais que disait-il des Fétiches?

— Cest que je n'ai plus de café...

— Eh bien ! Et ce petit verre?

— Avec plaisir. D'ailleurs, tout cela peut se résumer d'un mot. Le fakir enseignait que l'univers n'est qu'une immense agglomération de Fétiches. Il y en a autant que de créatures vivantes. Les uns forts, les autres faibles. C'est une grande bataille à qui l'emportera. Les méchants sont ceux qui font du mal aux autres pour avoir le dessus. Les bons sont ceux qui y emploient la

12 ALX EMBUSCADES Di: LA VIE

douceur, la porsuasion, l'art. Il faut être avec les bons ■ quand on n'est pas le plus fort.

— J'entends bien. Mais le fakir parlait-il des Fétiches ; ou des créatures ? ;

— Ah 1 ah ! tu veux tout savoir ? Encore un petit verre | et lu auras la réponse... Excellent... Je ne puis rien te refuser. Eh bien 1 le fakir affirmait que Fétiche et créa- i ture c'est tout de même, car chacun se fait son Fétiche j suivant la force de l'intérêt qu'il se porte à lui-même et i l'énergie de volonté qu'il emploie à le satisfaire. C'est ^ ce qui fait que je ne mens pas lorsque je prédis aux , gens une fortune heureuse. Cela renforce leur Fétiche : leur chiince de bonheur en est accrue, ils en jouissent : par anticipation.

— Alors, Mokoubamba, sous des formes diverses et ; des dénominations changeantes, tu professes que le i seul Fétiche auquel lu sois demeuré immuablement ; fidèle et qui t'en ait récompensé en te poussant à travers [ tout dans le monde... '

— C'est Mokoubamba lui-même. Voilà le grand se- ] cret. Médite là-dessus, comme le fakir... |

— Je méditerai, n'en doute pas. Mais crois-tu que ce ] grand secret ne soit connu qu'à Bénarès?

— Je me le suis demandé souvent. A en juger par les ■ actions, chacun paraît savoir à quoi s'en tenir. Je n'ai • trouvé que le fakir de Bénarès pour dire les choses ' comme elles sont.

Ainsi parla Mokoubamba, rempailleur de chaises à \

Passy, raccommodeur de tout ce qui se casse, amuseur ;

dépassants, diseur de contes en l'air. '

Page 1